Alimentation Pro-Ana : Comprendre les Risques et les Enjeux

Le terme « pro-ana » est un raccourci de « pro-anorexie », signifiant « en faveur de l’anorexie ». Le mouvement ‘Pro-Ana’ part d’une maladie connue, l’anorexie, mais cette anorexie n’est pas vécue comme une maladie, elle devient un « mode de vie ». Les personnes malades choisissent de refuser de se soigner, de s’affamer et surtout, elles ne le cachent plus, ou presque. Essayons de comprendre en quoi ce phénomène fascine et surtout met en danger.

L'anorexie mentale et la boulimie nerveuse sont de complexes et graves maladies. L’une et l’autre touchent 1% de la population générale, majoritairement des femmes. Il s’agit de pathologies potentiellement létales : l’anorexie multiplie par exemple le risque de décès par cinq, ce qui en fait le plus mortel des troubles psychiques. La majorité des décès est d’origine organique, contre un sur cinq par suicide.

L'Émergence et l'Évolution du Phénomène Pro-Ana

C’est aux États-Unis, à la fin des années 2001, que ce mouvement a émergé. Les sites pro-ana ont été créés pour contrer ceux qui se proposaient d’aider les anorexiques à manger. Alimentée par l’attention que lui ont porté les médias, affublée d’une étiquette de « mouvement pro-ana », la tendance a depuis connu une évolution soutenue, s’étendant du web anglophone à l’Amérique Latine, pour arriver jusqu’en Europe et, en particulier, en France - où elle était restée quasiment inconnue jusqu’au milieu des années 2000. L’utilisation quasi exclusive de l’anglais des débuts a été remplacée par l’usage actif d’une multiplicité de langues. Prenant initialement la forme d’un ensemble connecté de sites statiques, l’internet des personnes « qui vivent avec ana et mia » s’est ensuite approprié les instruments du web social. Si individuellement, ces pages sont souvent éphémères et très mobiles, leur présence d’ensemble, une fois établie, n’a plus diminué.

Initialement utilisé par les internautes pour partager leurs souffrances et se soutenir dans leur combat pour la guérison, le terme glisse rapidement vers une véritable promotion de l'anorexie, non plus vue comme une maladie, mais comme un choix de vie, voire une philosophie esthétique. Surnommée « Ana », la maladie y est vue comme une amie, une alliée personnifiée, à laquelle certaines s’adressent presque comme à une divinité.

Ces communautés partagent alors des « thinspiration » (contraction de « thin » = mince et « inspiration »), des citations motivantes, des photos de corps faméliques ou encore des conseils pour jeûner sans alerter son entourage et des astuces pour tromper médecins et proches. Le phénomène est porté à la connaissance du grand public en 2001 dans le monde anglophone, par le biais de plusieurs reportages et articles du Guardian ou du New York Post, puis en France plusieurs années plus tard, à travers des enquêtes du Monde ou France24.

À l’époque, les autorités sanitaires s’alarment : la France compte entre 30 000 et 40 000 anorexiques, essentiellement des adolescentes, selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Le mouvement pro-ana est pointé du doigt comme un facteur aggravant de cette maladie psychiatrique, qui présente le taux de mortalité le plus élevé des troubles mentaux.

Les Contenus et les Messages Véhiculés

Les contributeurs des sites web et forums que l’on appelle désormais « pro-ana » documentent leur quotidien marqué par la détresse et leur rapport problématique au corps et à la nourriture. Et, dans la mesure où ce malaise se manifeste au travers de textes, vidéos et images numériques, c’est aussi un rapport problématique aux usages technologiques qui est révélé par ces pages web. Les troubles alimentaires mis en scène sur internet sont indissociables d’un problème d’hygiène, pour ainsi dire, des contenus médiatiques.

Des forums fournissent des astuces pour maigrir plus vite, pour éviter de se faire repérer par ses proches, pour échapper aux analyses médicales et aux soupçons des médecins. Dans l’anorexie, on affame son corps, dans le mouvement « pro-ana », la non-nutrition donne l’illusion de se sentir exister. Les douleurs de la faim apportent une satisfaction. On n’est plus victime d’une maladie, mais acteur d’un choix de vie.

Certains de ces sites, par ailleurs, iraient selon les journalistes jusqu’à affirmer que les troubles sont un choix plutôt qu’une maladie. Mais leur message est un véritable tissu d’incohérences et d’ambivalences. Un autre article, paru à la même période dans le quotidien britannique The Guardian, révèle :« Leurs messages confus reflètent les contradictions de la maladie. Une page d’accueil commence, ‘L’anorexie est un mode de vie, pas une maladie’, avant d’avertir que : ‘L’anorexie mentale est un trouble de l’alimentation grave, potentiellement mortel’. De nombreux sites disent des choses comme : ‘Si vous n’avez pas déjà un trouble alimentaire, partez maintenant. Si vous êtes dans un parcours de guérison, partez maintenant. L’anorexie est une maladie mortelle, et ne doit pas être prise à la légère’ ».

L’aspect dangereux de la communauté pro-ana c’est qu’elle réconforte, et donc conforte, les anorexiques en les incitant à continuer dans la voie qu’elles ont entrepris. A travers les « 10 commandements » que ce mouvements édicte, les jeunes filles finissent par croire qu’elles vont arriver au bonheur. Elles entrent dans un déni de leur maladie. La communauté érige l’anorexie en mode voire en art dont il ne faut plus avoir honte. Ne pas manger devient le chemin qui mène droit à la plénitude. Les messages sont déclinés sous forme de poésie, de déclamations lyriques qui masquent la cruelle réalité de leurs auteurs…

Ce mouvement est moins important que le précédent, il incarne le côté « méchant » de la faim alors qu’Ana est le côté gentil : il prône la boulimie comme choix de vie, mais avec le but inavoué d’arriver quand même à l’anorexie. Il encourage à manger sans mesure et à se faire vomir ensuite afin de ne pas prendre de poids. La problématique du poids reste donc centrale. Toute jeune fille qui « se respecte » va petit à petit quitter Mia pour rejoindre Ana : le Bien va vaincre le Mal, à tel point que les personnes de poids normal sont considérées comme « obèses » , elles n’inspirent que du mépris car elles sont dépendantes de la nourriture.

La Complexité de la Distinction entre les Contenus Pro-Ana et Anti-Pro-Ana

La confusion est d’autant plus grande que les sites qui semblent glorifier l’anorexie sont devancés, dans le référencement des moteurs de recherche, par d’autres qui les ridiculisent et les condamnent. D’entrée, faire la part entre les contenus véritablement « pro-ana » et les « anti-pro-ana », ou encore les parodies, s’avère une tâche difficile. Reconnaître que les postures sont souvent variées, floues, et qu’elles évoluent dans le temps revient à démonter la narration journalistique. Et la presse, qui vient de découvrir ce nouveau sujet, n’est pas prête à y renoncer.

En effet, à cause des règles de référencement des moteurs de recherche, toute requête d’un contenu « pro-ana » a de plus en plus de chances de restituer essentiellement une avalanche de sites anti « pro-ana ».

Les Stratégies de Dissimulation et la Crainte de la Censure

Malgré l’accusation répandue de faire du prosélytisme en ligne, les utilisateurs d’internet concernés par les troubles alimentaires n’ont aucun intérêt à s’offrir de la visibilité auprès du grand public. Remplis de confessions intimes, de récits douloureux, de conversations où souvent la fragilité des interlocuteurs fait surface, les sites qui portent sur « ana et mia » renouvellent sans cesse leurs stratégies de dissimulation. Ils utilisent parfois des expédients techniques pour contourner l’indexation des moteurs de recherche. Ils adoptent un jargon cryptique, sans parler évidemment de leur recours habituel à des pseudonymes ou à des connexions protégées par des mots de passe.

Pour ces sites, la visibilité augmente le risque de censure, une préoccupation importante surtout dans les pays où des mesures législatives répressives ont été proposées - notamment la France en 2008 et 2015 et l’Italie en 2014.

Wannarexics : Mythe ou Réalité ?

Le quotidien américain USA Today les décrivait en ces termes :« Observée le plus souvent parmi les adolescentes, la wannarexia est une étiquette décrivant ceux qui prétendent avoir l’anorexie, ou voudraient l’avoir. Alors que la wannarexia n’a pas été étudiée, les experts disent qu’un nombre croissant de filles exprime un désir malavisé d’être anorexiques, afin de gagner en popularité ou de perdre du poids. »

En fait, le label wannarexic n’a rien de scientifique et relève d’une méconnaissance profonde de la variété et de la complexité des troubles alimentaires. Les médecins par ailleurs mettent en garde : celles et ceux qui sont attirés par ces sites sont plutôt des personnes déjà atteintes de troubles alimentaires, et non pas des mangeurs non-pathologiques qui tomberaient dans « l’enfer d’ana ».

Les Tentatives de Censure et leurs Limites

La censure, solution simple et à l’apparence rassurante, a été tentée plusieurs fois, avec des résultats bien médiocres. Les premiers à avoir banni les pages web « pro-ana » furent les plateformes d’hébergement mêmes. AOL et Yahoo ont essayé de se débarrasser de ces contenus durant la période 2001-2004, alors que le phénomène était encore essentiellement circonscrit au monde anglophone. Mais cela n’a pas estompé la croissance de ces pages et leur migration - vers d’autres services web et d’autres pays. Les efforts plus récents de services comme Tumblr et Pinterest, qui ont changé leurs conditions d’usage pour interdire explicitement les contenus pro-anorexie, n’ont pas non plus réussi à arrêter le phénomène. Chassés, les bloggeurs ana et mia se sont aussitôt regroupés ailleurs, soulevant de nouvelles controverses.

La Responsabilité des Plateformes et la Modération des Contenus

Sur les plateformes sociales, ces pages sont créées pour permettre aux participants de s’exprimer librement, de se confier, de rompre avec leur solitude, de demander des conseils et de s’entraider. Mais où est la frontière entre la demande d’aide et l’expression symptomatique d’un malaise d’une part, et la parole problématique qui inquiète les professionnels et les autorités, de l’autre ? La réponse à cette question est particulièrement difficile dans la mesure où les communautés accusées de prôner l’anorexie et les autres troubles ne sont guère différentes de celles mises en place par n’importe quel autre type d’internautes atteints d’une autre pathologie.

En France, ces sites sont interdits depuis peu, la plupart ayant été supprimés après que de nombreuses Pro-Ana soient mortes des suites de leur maladie. Ils sont assimilés à une incitation à l’automutilation et à la « mise en danger de la vie d’autrui ». Ce sont les hébergeurs qui s’exposent aux sanctions car ils sont responsables du contenu des sites qu’ils hébergent. En général ils préfèrent se montrer prudents et interdire ces contenus. Les jeunes pro-anorexiques, qui ne manquent pas d’imagination, réussissent quand même à se rencontrer, à communiquer et portent des signes extérieurs d’appartenance à cette communauté. Elles parviennent à entretenir cette pratique.

L'Importance d'une Approche Nuancée et Scientifique

Toute interdiction apparaît donc comme hautement problématique. Ce qui complique les choses est que les créateurs de ces sites ne sont pas exactement des malveillants cherchant délibérément à nuire à des personnes fragiles - généralement, ils sont eux-mêmes concernés. Il s’agit principalement (mais non exclusivement) des femmes, en grande partie adolescentes et jeunes adultes (avec pourtant une présence non négligeable des plus âgées) qui vivent avec des troubles de l’alimentation.

Il est intéressant que les individus trouvent acceptable de publier leurs pensées les plus intimes sur le moyen le plus public jamais créé, lorsqu’ils n’arrivent pas à exprimer ces pensées en face-à-face. Lire ces textes sur Internet est peut-être notre seul moyen de regarder dans l’esprit d’un patient ayant une anorexie. Les deux professionnels croient qu’en ciblant ces sites, il est possible de développer une meilleure relation avec les personnes souffrant de troubles de l’alimentation.

Les politiques publiques de prévention, soutien, traitement et suivi pour les personnes touchées par les troubles de l’alimentation bénéficieraient alors d’une approche scientifique globale des activités liées aux communautés Internet consacrées à l’anorexie nerveuse et aux autres troubles alimentaires.

Durant plusieurs années (de 2010 à 2015), cette chercheuse en sciences sociales et son équipe ont étudié plusieurs « communautés ana », afin de comprendre les motivations, les comportements et les ressentis de leurs membres, dans une perspective sociologique et anthropologique, plutôt que psychologique et psychiatrique. Le résultat de ses recherches montre notamment que les liens que tissent les personnes dans ces espaces peuvent aussi les aider, pas seulement les enfoncer dans l’anorexie mentale comme on pourrait en préjuger.

Car ces personnes peuvent se sentir marginalisées hors ligne. « Les sites “ana-mia” renforcent la sociabilité de personnes autrement très isoléesIls donnent accès à du soutien, un sentiment d’appartenance, une source d’information, de conseils, d’empathie, de compréhension, et d’encouragement, tout en offrant l’avantage de la confidentialité. Ils permettent de trouver des pairs avec lesquels on aura pas la crainte de se sentir jugé. La critique de la médecine, ou l’éloignement des services de soins standards ne sont pas du tout la norme sur ce genre de sites. Cette posture y existe, mais elle n’y est pas la plus répandue. En fait, ces sites Web auto-gérés peuvent devenir des substituts imparfaits à des services de soins insuffisants ou trop éloignés, tels que des groupes de parole.

En d’autres termes, on ne peut pas résumer ces espaces comme des lieux de conversion à l’anorexie, et ils ne s’opposent pas aux institutions médicales. Au contraire, d’après Paola Tubaro, la création de ces communautés en ligne répond à de nombreux besoins essentiels, à des moments où la condition des personnes malades ne serait pas (encore) jugée comme suffisamment critique pour mériter une hospitalisation. Justement, pour des personnes malades qui vivraient loin d’espaces physiques de parole, ou auraient peu de moyens d’accéder à des psys, cela peut donc s’avérer particulièrement précieux.

Législation et Actions Gouvernementales

Plusieurs États - dont la France - ont tenté d’interdire l’existence d’espace en ligne dits pro-anorexie. Face au phénomène, la France s’illustre parmi les premiers pays à légiférer. En 2008, une proposition de loi qui vise à interdire l’incitation à la maigreur excessive est déposée par la députée UMP Valérie Boyer. La loi, adoptée en 2016 sous le gouvernement Hollande, interdit la promotion de la maigreur excessive et impose la mention « photographie retouchée » sur les clichés publicitaires modifiés. Dans le même temps, la loi Santé oblige les agences de mannequins à fournir un certificat médical pour prouver que leurs modèles ne sont pas en sous-poids, selon l’IMC (Indice de Masse Corporelle) fixé par décret.

Tableau récapitulatif des actions législatives en France

Année Action Description
2008 Proposition de loi Proposition de loi visant à interdire l'incitation à la maigreur excessive (déposée par Valérie Boyer).
2016 Adoption de la loi Interdiction de la promotion de la maigreur excessive et imposition de la mention « photographie retouchée » sur les clichés publicitaires modifiés.
2016 Loi Santé Obligation pour les agences de mannequins de fournir un certificat médical pour prouver que leurs modèles ne sont pas en sous-poids.

Par ailleurs, l’essor du mouvement « body positive », dans les années 2010, laisse espérer que la glorification de la maigreur est dépassée. L’industrie de la mode amorce un virage, certaines marques comme Dove ou Aerie s’affichent avec des mannequins « grande taille » ou non retouchées. Le Programme National Nutrition Santé (PNNS) a également multiplié les campagnes d’information dès 2011 pour accompagner les familles, les établissements scolaires et les professionnels de santé sur le sujet des troubles du comportement alimentaires.

Les Défis Actuels et les Perspectives d'Avenir

Mais les injonctions esthétiques n’ont jamais cessé d’exister, elles ont simplement changé de visage, sous couvert de « self care », de discipline et de détermination. Et dans une société saturée d’images, où la comparaison permanente est le moteur des plateformes, la pression sociale sur le physique reste une menace insidieuse.

Depuis l’an dernier, le vent tourne de nouveau. Cette tendance, amplifiée par les algorithmes de recommandations, repose sur une esthétique minimaliste et épurée, où la minceur est associée à la pureté et au contrôle.

Selon les spécialistes, la première clé est d’ouvrir le dialogue sans jugement : il est important d’aborder le sujet de front, en posant des questions sur ce que l’adolescente voit sur son écran, sur ses ressentis, et en lui expliquant que les images qu’elle consulte sont souvent retouchées, mises en scène, et bien loin de la réalité.

Il est aussi essentiel de repérer les signes d’un trouble en construction : obsession du poids, restrictions alimentaires, comportements d’isolement, discours de dévalorisation corporelle… pour intervenir au plus tôt.

Ely Killeuse raconte comment ses parents l'ont aidée à combattre ses troubles alimentaires

tags: #alimentation #pro #ana #conseils

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