Porc du Nouveau Monde : Élevage et Enjeux Écologiques

L'élevage porcin, une activité omniprésente à travers le monde, est confronté à des défis écologiques, sanitaires et économiques considérables. De l'hybridation des espèces en zones sinistrées aux crises sanitaires en Asie, en passant par les initiatives pour un élevage plus respectueux du bien-être animal, le secteur porcin est en pleine mutation. Cet article explore ces différents aspects, en mettant en lumière les enjeux et les perspectives d'avenir.

Élevage de porcs en plein air.

Hybridation et Conséquences Écologiques : L'Exemple de Fukushima

En mars 2011, la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi a bouleversé durablement le nord-est du Japon. Autour de la centrale accidentée, des villes ont été évacuées, des exploitations agricoles abandonnées, des territoires entiers livrés au silence. Dans ce vide humain inédit, la nature reprend ses droits, mais pas toujours comme on l’imagine.

Des porcs domestiques échappés des fermes désertées se sont mêlés aux sangliers sauvages. Plus de dix ans plus tard, des analyses génétiques révèlent l’émergence d’hybrides aux capacités reproductives accrues. Une expérience involontaire, grandeur nature, qui interroge bien au-delà du Japon.

La zone évacuée autour de Fukushima a offert aux biologistes un terrain d’étude rarissime. Privés d’intervention humaine, les animaux ont pu évoluer librement. En l’absence de nouvelles introductions domestiques, ces individus se sont croisés avec les sangliers locaux.

Une étude publiée dans « Journal of Forest Research » montre que ces hybridations ont laissé une trace génétique durable et certaines lignées portent encore l’ADN mitochondrial des truies domestiques, signe d’une transmission maternelle. Ce phénomène confirme le point clé du cycle reproductif rapide du porc domestique, capable de se reproduire toute l’année et qui peut être transmis à la descendance hybride.

Les sangliers sauvages ont normalement un cycle reproductif saisonnier. Les porcs domestiques, eux, ont par contre été sélectionnés pour produire rapidement et en continu. Lorsque ces deux mondes se rencontrent, les équilibres biologiques changent. À Fukushima, certains individus hybrides étaient déjà séparés de plus de cinq générations du croisement initial en à peine une décennie. Cela suggère un renouvellement générationnel accéléré et potentiellement une dynamique de population encore plus explosive.

Or, ce mécanisme n’est pas unique au Japon. Partout où des porcs domestiques retournent à l’état sauvage et rencontrent des sangliers, le risque existe. Même si la situation française n’est pas comparable à celle de Fukushima, l’exemple japonais rappelle qu’une modification génétique apparemment marginale peut avoir des effets démographiques majeurs. Il souligne surtout une réalité dérangeante. Lorsque l’homme modifie profondément un écosystème, que ce soit par une catastrophe industrielle ou par des pratiques agricoles intensives, les conséquences biologiques peuvent se manifester longtemps après, sous des formes inattendues.

À l’heure où la France cherche des solutions face à l’expansion du sanglier, l’exemple japonais invite à élargir le regard sur la gestion des populations animales et ne relève pas seulement du nombre d’individus, mais aussi de leur héritage génétique.

La Peste Porcine Africaine : Une Crise Sanitaire en Asie

L’Asie de l’Est et du Sud-Est, région qui regroupe environ 30 % de la population mondiale selon les données 2018 des Nations unies, est confrontée à une double crise sanitaire. Celle, désormais bien connue, de la pandémie de Covid-19 ; mais aussi celle, moins exposée, de la peste porcine africaine (PPA).

Cette maladie, causée par un virus inoffensif pour l’homme (on dira qu’elle est « non zoonotique »), s’avère hautement létale pour les porcs domestiques et les sangliers. Rappelons que l’Asie de l’Est et du Sud-Est abrite 56 % des porcs domestiques.

Originaire d’Afrique, où elle est installée et circule continuellement (on dira qu’elle y est « endémique »), la PPA a été introduite en Chine en 2018. Sa propagation rapide a provoqué une hécatombe sans précédent : le cheptel porcin chinois a quasiment diminué de moitié entre mi-2018 et fin 2019 - ce qui a représenté au niveau mondial une perte de près d’un quart de l’ensemble des porcs.

Cette situation a entraîné une hausse de plus de 120 % du prix du porc sur le marché domestique chinois, avec des répercussions majeures sur les marchés mondiaux de produits agricoles, incluant les produits animaux mais aussi certaines céréales, comme le maïs et le soja. Loin d’être circonscrite à la Chine, la PPA s’est répandue aux pays voisins à partir de janvier 2019, avec des conséquences désastreuses comparables.

Les achats de viande de porc représentant une part substantielle des dépenses des ménages chinois, ces augmentations de prix ont pénalisé leur pouvoir d’achat. Les impacts socio-économiques ont été également sévères au Vietnam où le porc représente près de 80 % de la viande produite et près de 60 % de la viande consommée et fait vivre plus de 3 millions de ménages ruraux, soit plus de 20 % de la population rurale du pays.

Cette maladie pourrait aussi avoir des effets sur la biodiversité car elle touche les suidés sauvages (les sangliers par exemple) et fait planer une menace sur plusieurs espèces en voie de disparition d’Asie du Sud-Est insulaire, essentiellement en Indonésie et aux Philippines, telles que les babiroussas et le sanglier des Célèbes.

Face aux défis sanitaires, anciens et récents, les questions se posent sur l’avenir des élevages porcins familiaux, source essentielle de revenus pour des millions de ménages ruraux pauvres en Asie, particulièrement vulnérables dans un contexte d’épidémies et de risques zoonotiques menant à l’imposition de normes sanitaires toujours plus contraignantes.

À l’heure actuelle, aucun vaccin fiable contre la PPA n’est disponible, en dépit d’essais conduits en Chine et au Vietnam. Faute d’actions préventives abordables et satisfaisantes, les éleveurs adoptent souvent des réponses qui peuvent exacerber la propagation du virus, comme la vente en urgence des animaux malades ou l’utilisation de vaccins illégaux.

Les « gagnants » de l’épidémie de PPA en Chine semblent donc être les grands groupes industriels agroalimentaires ; ces derniers ont largement bénéficié des prix élevés du porc et de la politique de Pékin visant à dynamiser et restructurer la filière, ce qui s’est traduit par une intégration de la filière et une concentration de la production dans de vastes structures produisant plusieurs millions de tête par an. Le nombre de petits élevages s’est, lui, réduit.

Distribution de la peste porcine africaine dans le monde.

Vers un Élevage Porcin Plus Durable et Respectueux

Au Torpt (Eure), cinq cousins ont créé un élevage de porcs de Bayeux, en prêtant une grande attention au bien-être animal. Ils fourniront la future charcuterie de Pont-Audemer. Comme on n’en a jamais vu, même en photo. Répartis par fratries dans de larges rectangles de prairie, 180 porcs roses à taches noires gambadent innocemment sous le soleil, les oreilles rebondissantes et les museaux affairés à grignoter l’herbe verte.

La SCEA Les cochons de Madelon, au Torpt, peut se vanter de faire partie des 1 % qui en font beaucoup plus pour le bien-être de leurs bêtes, au-delà de l’objectif de profit. Leurs animaux, des porcs de Bayeux, jouissent d’une longue vie de deux ans en plein air, « dans 400 m2 ».

Paroles d'éleveurs - Terre d'Arjoux, un élevage de porcs plein-air

Les producteurs comptent sur la race de porcs choisie et leurs conditions de vie. Le porc de Bayeux est une race normande dite patrimoniale. C’est un patrimoine normand car la race des porcs de Bayeux est en voie de disparition, il n’y a plus que 26 éleveurs qui en font. Pas farouches, les cochons s’aventurent volontiers près de l’homme. Le persillé, c’est ce réseau de gras à l’aspect marbré, qui infiltre la viande et à la cuisson, la rend plus tendre et goûteuse. De plus, en plein air, « le fait de marcher oxygène la viande, les muscles, et la colore. On est plus sur de la viande rouge que de la viande blanche ».

Les bêtes sont nourries chacune avec un kilo de céréales par jour, fournies principalement par Valérie Jacques : blé, orge, maïs et pois, ainsi que des tourteaux de colza (riches en oméga 3). Contrairement à la majorité des éleveurs porcins, ils ont choisi de ne pas utiliser de soja importé d’Amérique du Sud, où sa culture cause la déforestation de la forêt amazonienne.

Les truies ne sont pas non plus immobilisées au sol pour les empêcher d’écraser leurs petits (il y a « des barres anti-écrasement » mais les accidents peuvent arriver), et elles mettent bas dans un espace de taille raisonnable. Les adultes reproducteurs, qui portent des noms, s’accouplent de manière naturelle. Toutefois, les porcs de Bayeux font moins de petits, de 5 à 7 par mère contre 12 dans les élevages industriels.

L'Émergence de Nouvelles Races et Pratiques d'Élevage

Franck Lechat, éleveur et cultivateur normand, incarne la preuve qu'agriculture biologique et agriculture conventionnelle peuvent harmonieusement cohabiter. Il est aussi à l’origine d’une nouvelle race de cochon : le porc Abrinka.

« J’ai deux exploitations. La ferme de la Videlais, dans laquelle j’élève des porcs en agriculture conventionnelle et une autre société ou j’élève en agriculture biologique. Je faisais de la vente directe pour la première et c’est ce qui m’a naturellement amené vers la seconde. Les porcs en bio sont majoritairement destinés aux colis à la coupe pour les restaurants et les particuliers. Les magasins et grandes surfaces n’ont pas vraiment pris le tournant du bio. Je n’ai jamais opposé les modèles.

Lorsqu’il a repris le flambeau, Franck Lechat a laissé une place importante à la nouveauté. D’abord le Label Rouge, la vente directe et l’achat d’une autre ferme. Mais ce n’était pas encore assez.

« J’ai obtenu le Label Rouge, car je voulais proposer des produits de qualité. Rapidement, j’ai eu envie d’aller encore plus loin, de faire différemment des autres copains. Alors, j’ai retiré mes œillères et je me suis questionné sur les attentes de mes consommateurs. Je me disais « on mange du cochon, certes, mais on est capable d’en manger de meilleurs. J’ai commencé à m’intéresser aux races de cochons, notamment celles du sud de la France. Et puis, j’ai décidé de créer ma propre race de cochon pour proposer une viande d’exception. »

Ces cochons ont les oreilles tombantes, le nez et les onglons noirs. Ils sont conformés pour avoir de beaux jambons. 80% de leur alimentation provient des céréales que je cultive : maïs, blé, orge, pois, féverole… et le reste est sélectionné avec beaucoup de soin. Mes cochons sont engraissés durant près de 300 jours, soit le double de la moyenne, afin qu’ils développent du muscle dans un premier temps et du bon gras par la suite.

Aujourd’hui, les porcs Arbinka représentent 20% de ma production totale avec une moyenne de sept animaux par semaine. J’aimerais aller jusqu’à 10 ou 12 par semaine. L’idée, serait d’avoir un jour un local de découpe afin de maîtriser cette partie de la production.

Le Mexique et l'Élevage Porcin : Un Secteur en Mutation

Le Mexique et l'élevage de porcs vont de pair. Carnitas, Chicharrón ou Cochinita Pibil - ce sont tous des délices mexicains qui ont un point commun : l'ingrédient principal est la viande de porc. L'élevage de porcs est devenu la principale source de viande jusqu'en 1960 et l'industrie porcine mexicaine a connu depuis lors des changements fondamentaux dans ses systèmes de production.

Au Mexique aussi, jusqu'au début des années 90, l'élevage porcin était surtout pratiqué par les paysans. Aujourd'hui, l'exploitation porcine typique est intégrée verticalement, tout comme l'entreprise Porcícola Garleón. Celle-ci compte actuellement entre 18.000 et 22.000 truies.

De manière générale, les responsables de Porcícola Garleón voient actuellement la situation des éleveurs de porcs mexicains d'un œil très critique. Nombre d'entre eux devraient poser des jalons importants pour l'avenir dans les années à venir en raison de la hausse des coûts de production et améliorer leur efficacité dans tous les domaines.

Pour l'ensemble de la filière porcine mexicaine, l'entreprise voit les opportunités suivantes : si elle veut rester l'une des branches les plus fortes à l'avenir, la population doit croître et le marché doit devenir plus fort et plus rentable. Le succès n'est possible que dans le cadre d'une intégration complète, dans laquelle moins de personnes produisent plus.

Les "World Mega Producer" en 2024

Genesus a publié l'édition 2024 de sa liste des « World Mega Producer » (entreprises comptant 100 000 truies ou plus). La liste comprend 49 entreprises de 10 pays différents et trois autres méga-entreprises gérées à l'échelle mondiale. L'entreprise qui possède le plus grand nombre de truies reste la société chinoise Muyuan Foodstuff Co.

Trois nouveaux sites ont été ajoutés à la liste de cette année, dont les premiers sites d'entreprises mexicaines et vietnamiennes. Bachoco, basée au Mexique, est 36e sur la liste et compte 120 000 truies. Greenfeed Vietnam Corporation, basée au Vietnam, occupe la 37e place avec 116 000 truies.

Tableau : Les Principaux Producteurs Mondiaux de Porcs (2024)

Rang Entreprise Pays Nombre de Truies
1 Muyuan Foodstuff Co. Chine NC
36 Bachoco Mexique 120 000
37 Greenfeed Vietnam Corporation Vietnam 116 000

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