Dans les Évangiles selon saints Matthieu et Marc, nous est relatée une petite histoire au sujet d'une femme syro-phénicienne qui vient supplier Jésus de délivrer sa fille possédée par le démon. Jésus lui fera cette réponse très étonnante : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
Pourquoi Jésus lui dit-Il cela ? Est-Il en train de l’insulter ou de l’humilier devant tout le monde ? Bien sûr que non, frères et sœurs, vous connaissez combien Jésus est bon, c’est impossible ! Jésus est venu, au contraire, pour relever les hommes et les femmes et leur redonner la dignité. Alors, que signifie cette réponse de Jésus ? Quel mystère se cache derrière tout cela ?
Tout d'abord, Jésus est toujours pédagogue : Il a quelque chose de profond à révéler à cette femme. Le contexte est très simple : cette femme est syro-phénicienne, elle habite le territoire de Tyr et Sidon - c’est le Sud de l’actuel Liban. Elle est païenne : elle adorait donc des idoles et des démons. D’ailleurs, on en voit les conséquences : sa fille est possédée.
Lorsque Jésus lui dit qu’il n’est pas bon de jeter le pain des enfants aux petits chiens, il ne veut pas la rabaisser, il veut tout simplement lui montrer l’état de son âme. En effet, cette femme et sa famille sont comme tenus en laisse par le démon à cause de leur culte - comme un petit chien avec son maître - et Jésus veut la faire réagir. Il veut la libérer de cela car ce n'est pas le tout de demander la délivrance de sa fille, il faut qu'elle change de vie et cesse son culte à satan.
Oui, à quoi bon délivrer la fille si la mère ré-invoque les démons qui se feront un malin plaisir de revenir ? Comment pourrait-elle avoir la Vie Éternelle, la délivrance, la guérison et continuer à suivre le démon ? Ce n'est pas possible ! Comme dit l'Ecriture : on ne peut pas manger à la fois à la table de Dieu et à la table du Diable. Il faut choisir. Donc le Seigneur veut l'attirer vers le véritable culte : adorer l'Unique Seigneur, l'Unique Dieu.
Jésus ne veut pas la condamner. Il veut la faire passer de l’état de petit chien esclave de satan à l’état d’enfant bien-aimée de Dieu, libre, afin qu’elle aussi se rassasie du Pain à la table avec les autres. D'ailleurs, les propos forts de Jésus vont faire réagir cette femme qui dira : " Les petits chiens peuvent se rassasier des miettes qui tombent de la table." Elle va, quelque part, faire une proclamation de foi : elle va désirer ardemment ce Pain, ce Pain qui tombe de la table.
Et quel est ce Pain ? Le débat avec les pharisiens de Jérusalem a redéfini le concept de pureté, trop axé sur une extériorité et des traditions pharisiennes. Jésus a mis en avant la disposition du cœur du croyant juif pour un meilleur souci du prochain dans le respect des commandements de Dieu. Des attitudes contraires rendent impur. C’est aussi pour cette raison que beaucoup de juifs évitait le contact avec le monde païen, des gens qui ne suivent pas les commandements. Mais le Royaume du Père est-il réservé aux seuls enfants d’Israël ?
Dans l’évangile selon saint Marc, nous avons déjà entendu le passage parallèle (Mc 7,24-31). Les deux récits se présentent dans le même contexte immédiat, après le débat sur le pur et l’impur. Mais les différences sont assez nombreuses. Marc parle d’une Syro-Phénicienne et Matthieu d’une femme Cananéenne. Les deux expressions sont anachroniques pour ce Ier siècle, comme si l’on qualifiait une personne française par le mot ‘gauloise’ ou ‘franque’.
Avec ces anachronismes, les évangélistes veulent qualifier la femme d’une manière particulière. Marc insiste sur son identité d’étrangère (hors de Judée) et sur sa mauvaise réputation. Dans le langage populaire, le mot syrophénicien peut désigner ou un usurier ou un client des prostituées. En Matthieu, cette femme est qualifiée de Cananéenne. Il insiste ici sur son identité religieuse et idolâtre. Les Cananéens au temps des patriarches sont liés au dieu Baal et à d’autres divinités, entrainant souvent les fils d’Israël à renier leur Dieu unique. En usant du mot ‘cananéenne’, Matthieu force le trait pour exprimer la séparation entre Israël et les Nations, entre Juifs et non-juifs. Et peut-être même suggère-t-il aussi à ses lecteurs une distinction existante entre judéo-chrétiens et pagano-chrétiens.
Localisation de la Syro-Phénicie
Il y a dans la version matthéenne beaucoup d’autres différences d’avec celle de Marc. Le seul vocabulaire commun concerne majoritairement le dialogue direct entre la femme et Jésus.
Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Mais il ne lui répondit pas un mot.
Le départ pour Tyr et Sidon vient à la suite du débat tendu avec les pharisiens de Jérusalem. Jésus s’éloigne pour un temps. Mais ce départ permet surtout à Matthieu de nous faire entendre Jésus sur la question du salut et de l’identité religieuse. Cependant, Matthieu nous surprend avec cette rencontre. D’abord parce que cette Cananéenne s’exprime avec des termes liés à la foi au Seigneur et Fils de David. Elle ne s’adresse pas à un faiseur de miracle galiléen célèbre et de passage en ville. Le récit de Matthieu met en premier cette reconnaissance du Dieu d’Israël. La femme cananéenne représente cette venue de gens des Nations à la foi d’Israël, mais par le Christ. Ainsi la femme demande, non pas en premier la guérison de sa fille, mais d’être reconnue par son Seigneur.
La Cananéenne est présentée comme une femme de foi qui reprend les mêmes cris que les psalmistes (Ps 6,2 ; 9,13… Aie pitié de moi Seigneur). Ce faisant elle associe le salut divin à la personne même de Jésus. Elle implore sa pitié, de la même manière qu’on implore Dieu. Ses cris et son appel à l’aide rejoignent ceux entendus précédemment de la part des fils d’Israël à destination de Jésus. Les deux aveugles rencontrés (9,27), les disciples et Pierre sur la mer (14,26.30), tous crient vers Jésus pour lui demander son secours, comme ce sera encore le cas pour les aveugles de Jéricho (20,30.31) et lors de l’acclamation à Jérusalem (21,9.15). Ce cri-là, est bien un cri de foi venant d’une femme qualifiée de Cananéenne. L’enjeu est là encore tout aussi vital : la vie d’une enfant tourmentée par un démon. La femme reconnaît ainsi en lui son Sauveur.
C’est la seconde chose qui peut nous surprendre : Jésus ne répond pas favorablement à cette femme, du moins dans un premier temps. Ce refus de Jésus est même double. Il y a d’abord son silence puis une réponse clairement négative suite à l’intervention des disciples exaspérés. Jésus met fin à sa demande : Sa mission est destinée à la seule maison d’Israël. Cette remarque nous rappelle l’envoi des Douze à qui Jésus ordonnaient : 10, 5 « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritain; 6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » Les fils d’Israël étaient ainsi les premiers destinataires du Royaume, du moins en ces débuts.
Cependant les circonstances sont maintenant différentes. Jésus et ses disciples sont, à cause peut-être des pharisiens, en territoire païen. D’autre part, le récit souligne la démarche libre et volontaire de la Cananéenne. Mais tout cela ne répond pas à notre étonnement vis-à-vis du refus de Jésus. Serait-il indifférent au sort de la mère et de la fille au motif de leur origine ? Si Jésus a franchi les frontières, le Royaume est-il resté en Galilée ? ou destiné aux seuls juifs de son temps ? Le récit (et ce refus littéraire) est bien évidemment pédagogique. Il nous choque pour nous rendre encore plus attentif à cette question. Il faut sans doute, nous rappeler le passage précédent sur la pureté. Matthieu nous a décrit cette femme dans son extériorité relationnelle : elle est Cananéenne et donc impure pour tout juif. Mais son intervention insiste sur la sincérité de sa foi, sa disposition intérieure qui vaut plus que toutes les ablutions.
La femme insiste en reprenant encore des expressions liées à la foi : Seigneur, viens à mon secours, comme Pierre lui-même implorait son maître (14,30). Bien plus, chez Matthieu, cette seconde demande est associée à une attitude religieuse de prostration, signe éminent de reconnaissance. Mais est-elle concernée par l’avènement du Royaume du Père, cette femme qui ne fait pas partie des fils et filles d’Israël, qui n’appartient pas, par ‘nature’, à la communauté juive ? La foi suffit-elle ?
Jésus et la femme cananéenne
L’allégorie de Jésus insiste sur cette distinction pour mieux la dépasser. Le Royaume est destiné à la table d’Israël. Elle ne peut donc y prendre part. Mais la femme reprend cette allégorie et la réinterprète, à la lumière de la foi au Christ. Elle utilise encore le terme Seigneur pour marquer sa déférence sincère vis-à-vis d’Israël. Elle ne vient pas se substituer à la maison (ou la table) d’Israël. Elle ne vient pas « prendre » ce qui revient en premier lieu à ces ‘petits-enfants’. Elle se met au pied de la table, et ne prend rien. Elle reçoit cette surabondance qu’elle espère du Royaume. La Cananéenne insiste sur ces miettes qui tombent naturellement de la table. Elle sait qu’elle peut avoir part au repas du Seigneur, quand bien même elle devrait être considérée comme un vulgaire ‘petit chien’.
Femme, grande est ta foi ! Il n’est plus question de Cananéenne, ou de petits chiens. Jésus reconnaît sa foi à l’égal et voire plus de tout homme en Israël… elle qui n’est aux yeux des disciples qu’une Cananéenne. La guérison de sa fille dépasse le cadre du miracle pour authentifier l’action débordante de Jésus jusqu’envers les Nations. Elle aussi a droit au repas de vie et non à quelques miettes, elle aussi peut s’asseoir à la même table que les premiers enfants. Ce passage met aussi en avant cette liberté que Jésus suscite. C’est lui qui fait en sorte que cette femme exprime sa foi face à ses disciples exaspérés.
| Aspect | Matthieu 15,21-28 | Marc 7,24-30 |
|---|---|---|
| Origine de la femme | Cananéenne | Syro-phénicienne (Grecque) |
| Adresse à Jésus | Seigneur, Fils de David | Simplement "Seigneur" |
| Réponse initiale de Jésus | Silence, puis "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël" | "Laisse d'abord les enfants se rassasier, car il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens." |
| Attitude de la femme | Prosternée devant Jésus | Se jette à ses pieds |
| Issue | Guérison immédiate en raison de la grande foi de la femme | Guérison à distance |
L'histoire de la femme syro-phénicienne et de Jésus est riche en significations. Elle nous enseigne sur la foi, l'humilité, et l'ouverture du Royaume de Dieu à toutes les nations. Les "miettes" représentent la grâce divine accessible même à ceux qui se considèrent indignes, et la réponse de Jésus souligne l'importance de la foi sincère.
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