Les Galettes de Pont-Aven: Analyse d'une Comédie Provocatrice et son Impact

Les Galettes de Pont-Aven, réalisé par Joël Séria en 1975, est un film qui continue de susciter des discussions passionnées. Cette comédie, portée par Jean-Pierre Marielle, est souvent perçue comme une œuvre grivoise, mais elle cache une profondeur et une complexité qui méritent d'être explorées.

La vie d'un Jeune dans les années 1970...Un regard Nostalgique

Aujourd'hui, dans un contexte de prise de conscience accrue des questions de genre et de représentation, il est pertinent de revisiter ce film à travers le prisme du « male gaze » et de son impact sur la société.

Contexte et Réception Initiale

Il n’est pas si simple de placer Joël Séria dans l’histoire du cinéma français de la deuxième moitié du vingtième siècle, à tel point que pour une grande partie des exégètes, il ne semble même pas nécessaire de chercher à le faire : la faiblesse des ressources biographiques ou analytiques à son sujet est assez éloquente du dédain dont le cinéaste fait encore aujourd’hui institutionnellement l’objet, quand bien même une (très) brève rétrospective à la Cinémathèque de Paris lui aura été consacrée au début de l’été 2018.

S’il faut insister sur l’inscription très spécifique des Galettes de Pont-Aven dans sa décennie de production, ce n’est pas tant pour alimenter la vieille antienne du « C’était mieux avant ! » ou du « On ne pourrait plus faire ce genre de films aujourd’hui » (ce qui est probablement vrai, mais quel serait l’intérêt, sinon celui de la nostalgie ou de l’anachronisme, de faire un film transpirant à ce point son époque en dehors de celle-ci ?) que pour éviter, dans un élan symétriquement absurde, les relectures du film à l’aune de préoccupations morales essentiellement contemporaines.

En effet, Les Galettes de Pont-Aven est un film totalement encré dans les années 70. Un an auparavant, Les Valseuses de Bertrand Blier avait déjà choqué le français moyen, et ce film remettait le couvert ne laissant pas à Madame Michu le temps de reprendre ses esprits.

À la suite d'un accident de voiture, Henri Serin va se retrouver coincé dans un village breton et va faire voler en éclat cette vie qui l'étouffe.

Le film montre surtout la manière dont cet homme en crise a construit son existence sur la projection qu’il opère sur les femmes, indépendamment de ce qu’elles sont réellement : il les fantasme, les commente abondamment, les place dans une forme de « sur-réalité » idéalisée qui ne fait qu’alimenter son mal-être profond.

À ce sujet, rappelons que Monsieur Henri se rêve en peintre, c’est-à-dire dans le rôle non pas de celui qui éprouve la réalité mais de celui qui la figure, la représente conformément à son regard. Son épopée pontaveniste fait ainsi écho à celle d’autres peintres ayant écumé la cité bretonne, en premier lieu desquels Paul Gauguin, dont il est bien mentionné dans le film que lui aussi avait une forme d’obsession pour la gente féminine…

Avec sa voix chaude et sa faconde inimitable, son torse poilu et son œil malicieux, Jean-Pierre Marielle compose un personnage à la tendresse rustaude plus nuancée qu’il n’y paraît, dissimulant une fragilité presque enfantine derrière son arrogance virile de façade.

Pour appuyer encore un peu sur la sensibilité féminine à l’œuvre dans les films de Joël Séria, et pour revenir un instant à la métaphore picturale, il semble ainsi qu’il faille envisager le travail du cinéaste comme celui d’un impressionniste : chaque touche en elle-même (telle saillie grossière, tel plan un peu cru…) importe moins que le tableau d’ensemble, voire même que les variations opérées d’une œuvre à l’autre.

Finissons avec un dernier point qui tient, lui aussi, au parcours personnel de Joël Séria et renforce l’idée que le cinéaste a, durant ces cinq films, tiré sa corde d’auteur : Joël Séria a, durant ses jeunes années angevines, subi une éducation religieuse assez stricte, de laquelle il a tiré en réaction une partie de son esprit libertaire et provocateur.

Le « Male Gaze » et les Représentations Féminines

En 1975, la critique de cinéma, réalisatrice et féministe britannique Laura Mulvey invente le concept de « male gaze » (« regard masculin », en bon français) qui vise à démontrer combien dans la culture populaire, et en premier lieu à l'écran, les archétypes sexistes règnent en maîtres et imposent une vision asymétrique où prime le regard du mâle dominant.

Ce concept, en toute logique, est aujourd'hui plébiscité dans les rangs féministes du cinéma américain où l'on dénonce, à juste titre, la phallocratie qui a si souvent imposé sa chape de plomb : moins de 10% de femmes cinéastes dans le paysage, chômage technique pour une majorité d'actrices ayant dépassé le cap de la quarantaine, rôles féminins stéréotypés et « décoratifs », on en passe…

Dans un documentaire qui sortira en salle le 19 février, Tout peut changer. Et si les femmes comptaient à Hollywood ?, le réalisateur Tom Donahue donne la parole aux femmes du cinéma américain (Jessica Chastain, Meryl Streep, Natalie Portman…), déroule des statistiques éloquentes (sur les 100 films les plus populaires des dernières années, 72% des rôles étaient masculins. Seulement 4% de réalisatrices ont été aux manettes des 1 300 plus gros budgets du cinéma américain des cinq dernières années) et décrit un monde des images où sévissent les schémas du patriarcat omnipotent.

L'activiste le souligne avec force : « Tant qu'on ne propose pas aux femmes des rôles forts ou qu'elles sont simplement absentes des écrans, le message est clair : les femmes et les jeunes filles n'ont pas la même importance que les hommes et les garçons. Cette situation a un impact énorme sur le secteur des images et sur la société dans son ensemble. »

En France, parallèlement aux revendications de parité et d'égalité salariale portées notamment par le Collectif 50/50, on s'interroge aussi sur les représentations « genrées » à l'écran. Et on n'hésite pas, le cas échéant, à clouer au pilori des fictions contemporaines où prédomine le « male gaze » (par exemple le problématique Mektoub my love, d'Abdellatif Kechiche) ou à revisiter avec un oeil acerbe de grands classiques accusés de véhiculer une vision machiste (Blow Up, d'Antonioni, a ainsi subi les foudres de l'universitaire Laure Murat, qui y voit « un étalage d'une misogynie et d'un sexisme insupportable »).

Du côté des institutions qui financent notre cinéma, les scénarios ne sont plus lus avec le même « regard ». Auteur avec son frère David de films notables (dont Jalouse, avec Karin Viard), Stéphane Foenkinos siège au Centre national de la cinématographie (CNC), un poste privilégié pour observer les projets qui prétendent à un financement. « Incontestablement, le vent tourne, raconte-t-il. Les stéréotypes associés aux personnages féminins sont de plus en plus rares. Et si, dans un scénario, une héroïne apparaît pour des raisons seulement esthétiques ou ornementales, les réalisateurs se sentent désormais obligés de s'expliquer dans des notes d'intention, ce qui n'a jamais été le cas auparavant. »

Tableau des Représentations Féminines au Cinéma

Aspect Avant la prise de conscience Après la prise de conscience
Rôles féminins Stéréotypés, décoratifs Plus forts, plus variés
Réalisatrices Minorité (moins de 10%) En augmentation, mais toujours sous-représentées
Salaires Inégaux Revendications pour l'égalité salariale

Les cinéastes prennent en compte la nouvelle donne et, parfois, en profitent pour signer des films 100% féminins, un « genre » qui a de beaux jours devant lui.

Universitaire et spécialiste des représentations du genre sur les écrans, Iris Brey s'est fait connaître avec ses travaux sur les séries et, récemment, avec ses interventions dans la polémique autour du J'accuse, de Polanski, un film qu'elle se refuse à voir…

Dans son nouveau livre, Le Regard féminin, une révolution à l'écran, (éd. de L'Olivier, 250 p., 16 €), elle s'interroge sur les ressorts du « male gaze », qui interdit aux personnages féminins d'apparaître comme « agissant », et promeut en opposition un « female gaze » qui répond à une définition subtile. « Ce serait, écrit Iris Brey, un regard qui donne une subjectivité au personnage féminin, permettant ainsi au spectateur et à la spectatrice de ressentir l'expérience de l'héroïne sans pour autant s'identifier à elle ».

Un « art » qui peut être pratiqué par les femmes comme par les hommes. « Le 'female gaze', énonce Iris Brey, n'est pas lié à l'identité du créateur, mais au regard généré par le film. Il est inclusif, il n'exclut personne. Un homme blanc, 'cisgenre', de plus de 50 ans, comme une femme trans noire de 20 ans peuvent faire des oeuvres 'female gaze'. »

Galettes de Pont-Aven

Réévaluer Les Galettes de Pont-Aven Aujourd'hui

Il y a cette scène surréaliste où Dominique Lavanant tapine en bigouden et demande à Jean-Pierre Marielle de "laver son Jésus" le tout avec un impossible accent breton. Mais le film n'est pas que ça, c'est aussi l'histoire d'un homme qui enfoncé dans les conventions sociales n'a que deux échappatoires, la peinture et le cul. Quand les deux se conjuguent simplement tout va bien, mais quand l'amour s'en mêle, c'est le drame et il ne peut compter que sur lui-même.

Séria dépeint une société où personne n'est parfait (qui pourrait avoir cette prétention ?), et Marielle ne l'est pas non plus, mais au moins n'est-il pas hypocrite. Alors le sexe comme livre de vie ? Pourquoi pas, mais sans illusions.

Ce film est une ode aux plaisir du sexe et au bonheur de vivre fait preuve encore aujourd'hui d'une grande libertè de ton en multipliant les personnages pittoresques, de Claude Pièplu à Bernard Fresson en passant par Andrèa Ferreol qui vont aider le hèros à prendre sa vie en main!

Porté par l’excellent Jean-Pierre Marielle, qui trouve là l’un des meilleurs rôles de sa longue carrière grâce au jeu subtilement nuancé de personnage particulièrement ambigu, agrémenté de dialogues écrits avec véhémence, et pointillé de scènes érotiques qui parviennent toutes à être soit comiques soit dramatiques, ce film symptomatique de la libération des mœurs dans les années 70 réussi à faire du parcours de son antihéros une initiation à l’émancipation des plus salutaires.

Dewaere a vécu sa Série Noire ; Coluche a eu son Tchao Pantin ; Marielle, quant a lui, a connu son plus beau rôle avec Les Galettes de Pont-Aven : un film tendre, inclassable, coquin ainsi qu'émouvant, bien moins drôle qu'il n'y paraît et plus triste qu'on ne le croit...

Car malgré son imperturbable truculence et ses accès grivois le film de Joël Séria cache un terrible désespoir, un désir d'aimer proprement désarmant, une poésie du cul et de la vie explosive et sans détours.

Il est absolument extraordinaire et sa gouaille se confond avec le ton du film et le sublime.

Le thème de la vision première du peintre est très bien abordé dans ce film: Jean-Pierre Marielle a une révélation, une illumination, il est ébloui par cette vision sublime de la perfection absolue et... n'arrive pas à la peindre.

Alors il se voit comme un peintre raté, ne finit plus ses œuvres et se noie dans l'alcool parce qu'il se déteste, tandis que son "opposé", son moi inversé, Émile le peintre méchant et grossier qui avoue peindre des cochonneries pour les gogos pétés de fric, vit heureux et insouciant, en contemplant des corps nus sans même voir leur beauté.

Je crois que c'est Serge Gainsbourg qui s'est autodétruit comme cela, il me semble que c'était précisément parce qu'il se voyait comme un peintre raté, mais je n'en sais pas plus à ce sujet...

Bref, il n'y a dans ce film ni grossièreté ni obscénité, il n'y a que l'histoire de ce peintre pur et illuminé lancé à la poursuite d'une nouvelle "origine du monde", et cherchant désespérément à retrouver la source de son illumination.

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