Le récit des 5 pains et 2 poissons est l'un des miracles les plus connus de Jésus, rapporté six fois dans les quatre Évangiles. Au-delà de la simple multiplication de nourriture, ce récit est riche en symbolisme et offre des perspectives profondes sur la foi, le partage et la mission de Jésus.
La Multiplication des pains et des poissons par Duccio di Buoninsegna
Nous sommes invités à lire aujourd’hui dans l’Évangile de Matthieu, le récit appelé « la multiplication des pains ». Jésus monte dans une barque, seul, et se retire dans un lieu désert, après avoir appris l’annonce de l’exécution de Jean-Baptiste par Hérode. Cette nouvelle atteint Jésus au plus profond de lui-même. La mort de Jean-Baptiste le touche, le déstabilise peut-être et lui rappelle sa propre fragilité. Jésus s’éloigne des foules pour se mettre à distance et prendre du recul, peut-être pour conjurer la peur que fait naître, en lui, l’annonce de cette mort, et ainsi, retrouver sa confiance initiale, celle qui le porte inlassablement et sans condition, vers les autres. Il se met à l’écart, il part au désert pour faire taire en lui toute autre voix que celle de l’Eternel, son Dieu et son père, pour faire silence en lui-même. Parce que, le désert, c’est aussi, en hébreu, le lieu sans parole. Ce lieu désert ouvre ce récit de la multiplication des pains et rappelle le lieu désert du récit de la tentation, au début de ce même évangile, qui ouvre le ministère de Jésus, après son baptême, reçu justement des mains de Jean-Baptiste.
Comme à la tentation, Jésus est confronté à lui-même. Mais il ne reste pas seul très longtemps. Les foules le suivent et le rattrapent. Lorsque Jésus voit toutes ces foules, il est ému de compassion, il est pris aux entrailles, Il tressaille dans la partie la plus intime de son être, mais il ne se dérobe pas à sa mission. Il se tourne à nouveau vers ses proches, ses prochains, il soigne, il guérit, il relève. Il met en actes ce qu’il enseigne. Si Jésus dit ce qu’il fait, il fait aussi ce qu’il dit. Et cela a dû marquer les disciples puis l’église primitive.
Arrive le soir. Les disciples suggèrent de renvoyer la foule chez elle, afin qu’elle aille dans les villages s’acheter des vivres. Ces gens vont trouver de quoi se nourrir et de quoi se reposer. En plus, ce serait raisonnable. Cette histoire commence plutôt par une constatation de bon sens. Il y a un temps pour tout : un temps pour annoncer l’Évangile et faire des guérisons, et un temps pour se reposer et reprendre des forces. Les disciples de Jésus font preuve d’un sens pratique qui les honore et qui nous est familier. Mais voilà que Jésus ne l’entend pas de cette oreille. Là où l’on pourrait supposer que Jésus comprendrait et exaucerait le souhait de ses disciples, voilà qu’il leur propose tout autre chose, hors de toute logique, quelque chose qui les renvoie à un effort supplémentaire à faire : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ».
Ils reçoivent la consigne de faire quelque chose qui dépasse leur possibilité, car la réalité est plus importante qu’on pouvait l’imaginer. Comment faire ? Les disciples disent à Jésus : nous avons 5 pains et 2 poissons. Comment se peut-il que cela suffise pour toute cette foule, dont on apprendra, à la fin de l’histoire, qu’elle est au nombre de 5000 personnes, sans compter les femmes et les enfants ! Nous pouvons, à juste titre, être frappés par la disproportion des chiffres dans le texte. Et si nous lisions les 6 textes, les uns à la suite des autres, nous ne pourrions que constater immédiatement, cette opposition constante entre la foule immense et le peu de moyens mis à disposition pour la nourrir.
38 Mais il leur dit : « Combien avez-vous de pains ? La question de Jésus insiste sur le combien pour mettre le lecteur sur la piste de ce qu’évoquent les pains. Les cinq pains pourraient figurer ce qu’Israël a reçu au moment où il a été constitué en peuple : le don de la Tora, les cinq livres de la loi de Moïse. Ce don n’a pas encore été complètement déployé. Jésus va l’accomplir jusqu’à nourrir cinq mille hommes. Cette division-partage par mille du pain dit l’accomplissement.
41 Et, prenant les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux vers le ciel, il dit la bénédiction. Jésus bénit après avoir pris les pains et les poissons. Il tourne pour cela son regard vers le ciel [3], le lieu-origine de ce qui a été gardé et (re)trouvé au sein de la foule. Et il rompt les pains lui-même. Cette dernière action n’est pas du ressort des disciples. On devine l’allusion à la dernière Cène. Mais là s’arrête son action : il donne les morceaux aux disciples, ainsi envoyés auprès de chacun pour les offrir.
Si nous prenons le temps de repérer tout le symbolisme que ce texte contient, en plus de la littéralité de l’écriture, alors nous avons une chance que ce récit nous parle encore aujourd’hui, et que finalement il nous encourage dans notre engagement en constituant pour nous un point de repère particulièrement fort.
Le pain rappelle le fruit de la terre et du travail des êtres humains qui ont semé, moissonné puis écrasé le blé pour en faire l’aliment de base. Une nourriture rudimentaire, certes, mais qui est présente à tous les repas, dans toutes les maisons ou les tentes de l’époque, comme dans nos maisons aujourd’hui. Ce pain rappelle la fidélité de Dieu, avec la manne donnée au peuple, dans le désert, après la sortie d’Égypte, qui attend l’entrée en terre promise (Exode 16), ou la galette donnée à Élie, dans sa caverne, au moment de sa fuite loin de Jézabel (1 Rois 19), ou encore le pain déjà multiplié, au temps du prophète Élisée, un prophète dans le royaume du Nord, huit cents auparavant. Les cinq pains pourraient figurer ce qu’Israël a reçu au moment où il a été constitué en peuple : le don de la Tora, les cinq livres de la loi de Moïse. Ce don n’a pas encore été complètement déployé. Jésus va l’accomplir jusqu’à nourrir cinq mille hommes.
Quant au poisson, il rappelle que la pêche se fait tous les jours ou presque, sur le lac de Tibériade, et qu’il constitue l’autre élément important du repas. Les premiers disciples appelés à suivre Jésus sont des pécheurs du lac. Le poisson, c’est aussi le plus ancien symbole chrétien. Le poisson était présent dans le partage de la cène des premiers siècles. Le poisson se dit aussi « ichtus », en grec, et les initiales de ce mot donnent la plus vieille confession de foi chrétienne, en condensé : « Jésus, le Christ, fils de Dieu, Sauveur ». (I : Iesus CH: Christos T: Théos U: Uios S: Soter Jésus Christ, fils de Dieu sauveur). C’est aussi le symbole, le signe de reconnaissance des premières communautés chrétiennes, alors clandestines. Le chiffre deux peut symboliser les deux tables de la Loi, ou encore les deux alliances, la première et la seconde, qui se suivent et se complètent.
Les poissons accompagnent les pains tout au long du texte. Mais ils ne sont pas rompus, ni distribués, simplement partagés par Jésus. Les poissons non consommés ne trouvent pas place dans un contenant comme les couffins. Cela devrait suffire. Quand la Parole prend corps en nous, dans la lecture-partage entre nous, les poissons sont là aussi, pour nous, en nous.
Et si ce récit racontait autre chose qu’un pique-nique sur l’herbe ? Et si la véritable nourriture était cette parole qui sort de la bouche de Jésus, ces mots de réconfort, ces paroles de guérison, de résurrection, ces paroles de pardon, de reconnaissance, ces paroles d’amour, « agapé », et de compassion, versées à profusion, redonnant un sens à la vie aux laissés pour compte, aux petits, aux assoiffés de justice et aux affamés de tendresse ? Ces paroles qualifiées ailleurs, par Pierre « paroles de vie éternelle, (Jean 6/68) ? L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
On comprend que, dans ce banquet messianique, le plus important est constitué des restes. Les douze couffins, figures des Douze, inaugurent un nouveau régime où l’unité ne se fait pas autour de l’unique loi mais à partir d’un mode d’être ensemble où elle est signifiée par la diversité désignée par un unique nom, Douze. Cela peut suggérer quelques réflexions sur la manière dont l’Église romaine conçoit l’unité. La collégialité, introduite par le concile Vatican 2, et sa traduction contemporaine du « Douze pour Un », semble avoir fait long feu. La figure des couffins est inspirante : ils introduisent au mystère des envoyés.
Quand nous écoutons ensemble la Parole par les Écritures, nous en consommons une partie, nous la faisons notre, nous cherchons à « l’appliquer », nous la mangeons parfois avec délectation. Ils étaient là aussi, comme un surplus, non recherché.
Surgit ainsi la figure d’Élisée, «Dieu est salut (אלישׁע, elisha) », dont le nom est construit à partir de la même racine (ישׁע, yasha, sauver) que Jésus, Isaïe et Josué. C’est dire si Jésus, en multipliant les pains pour les pauvres en détresse, s’inscrit dans la ligne des grands hommes de l’Ancien Testament. Élisée avait d’abord été laboureur et, tout d’un coup, Élie avait jeté sur lui son manteau pour en faire son disciple [1R 19]. Élie emporté au ciel se défera une seconde fois de ce manteau [2R 2]. Élisée le ramasse. Il l’emporte avec une ‘double part’ de l’esprit de son maître, c’est-à-dire deux fois la part d’héritage accordée aux autres disciples. Ceux-ci étaient fort nombreux.
Au-delà de l’aspect folklorique de ces récits, leur fonction de préparation à la Nouvelle Alliance est évidente et le lecteur averti des évangiles synoptiques, en suivant Jésus dans la première étape de sa vie publique, reconnaît immédiatement la figure d’Élisée (et d’Élie) en arrière-plan. Luc le souligne : « Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien » (Lc 4,27).
Surtout, l’ensemble de l’épisode annonce l’Eucharistie. Jean est le seul évangéliste à ne pas relater l’institution de l’Eucharistie avant la Passion de Jésus. Dans l’extrait de ce jour, les gestes de Jésus lors de la multiplication ne sont pas sans rappeler la célébration liturgique de l’eucharistie : Il fait asseoir la foule comme pour un repas formel ou lors de la dernière Cène, puis « Il prit les pains et, après avoir rendu grâce [ εὐχαριστήσας ], il les distribua aux convives » (v.11). La même séquence de gestes (prendre les offrandes / bénir ou rendre grâce / les donner) se retrouve dans le récit de Marc (Mc 6,41), et c’est naturellement que la première communauté chrétienne l’a répétée lors la célébration du Jour du Seigneur.
Il est clair que les gestes accomplis ici par Jésus évoquent les gestes et les paroles en usage dans les célébrations eucharistiques des premières communautés chrétiennes. Et le récit de l’Évangéliste est composé à la lumière de la vie des assemblées chrétiennes chez qui le repas eucharistique était l’actualisation de la Cène du Seigneur, mémorial de sa mort et de sa résurrection. C’est ce qu’a bien remarqué l’apôtre Paul lorsqu’il rappelle l’institution de l’Eucharistie dans la première épître aux Corinthiens. Il leur transmet ce qu’il a lui-même reçu du Seigneur.
| Élément | Symbolisme Possible |
|---|---|
| 5 Pains | La Torah, les cinq premiers livres de la Bible |
| 2 Poissons | Les deux tables de la Loi, les deux alliances |
| Foule | L'humanité entière, ceux qui ont faim de nourriture spirituelle |
| Les restes (12 paniers) | La surabondance de la grâce divine, les douze apôtres |
Le récit des 5 pains et 2 poissons est bien plus qu'une simple histoire de miracle. Il est une invitation à la foi, au partage et à la reconnaissance de la présence de Dieu dans nos vies. En méditant sur ce récit, nous sommes appelés à reconnaître nos propres ressources, aussi limitées soient-elles, et à les offrir à Dieu pour qu'il puisse les multiplier et les utiliser pour nourrir ceux qui ont faim, tant physiquement que spirituellement.
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