Complément Alimentaire Intelligent : Définition et Perspectives

En cette fin d’année 2024, le marché de la nutrition personnalisée continue de se consolider. Déjà en 2022, un sondage estimait que 75 % des consommateurs recherchaient activement des produits et services en nutrition personnalisée[1]. D’une manière générale, tous les secteurs qui touchent à la nutrition s’intéressent au sujet de la personnalisation pour l’intégrer dans leurs stratégies et innovations. Preuve de la dynamique du marché : on observe des rachats comme celui de Compliment, par Cuure, leader européen en compléments alimentaires personnalisés. Les entreprises dans ce secteur sont nombreuses, même si seulement cinq lancements ont vu le jour en 2022, contre 63 entre 2018 et 2019.

Définition et Portée de la Nutrition Personnalisée

Aujourd’hui, la nutrition personnalisée représente un secteur à part entière, avec des solutions allant du complément alimentaire à l’alimentation. En 2020, l’Association Américaine de Nutrition proposait une première définition de la nutrition personnalisée. Le secteur de la nutrition personnalisée attire également les clients : les générations « Millenials » et « Gen Z », plus enclines à l’utilisation de technologies et à la collecte de données, s’intéressent de près à ce marché.

Collecte de Données et Outils de Suivi

Afin de s’adapter parfaitement à chaque individu, le secteur de la nutrition personnalisée nécessite la collecte des données de ses utilisateurs. Une variété importante d’outils permet cette collecte, de l’analyse au temps T, en passant par le « tracking » en temps réel. Ces outils s’étendent du simple questionnaire d’opinion à l’analyse du microbiome.

L’une des tendances du secteur de la nutrition personnalisée est l’utilisation d’outils de « tracking ». Ces derniers permettent de recueillir et de suivre les données en temps réel. Ils sont adaptés à une utilisation quotidienne, à la fois efficaces et discrets. À partir de la collecte de données, de nombreuses innovations peuvent voir le jour, à l’instar du développement du « smart-eating », comprenez « l’alimentation intelligente », un concept qui vise à délivrer des conseils basés sur les préférences alimentaires et les objectifs de santé du client.

Compléments alimentaires : 5 points à vérifier pour bien les choisir

Facteurs Clés de Développement et Freins

Nous avons repéré quatre facteurs clés de développement de la nutrition personnalisée. D’un côté, on distingue le développement scientifique et le développement technologique, qui vont permettre aux solutions d’être de plus en plus « personnalisées ». De l’autre, les changements sociaux-économiques, et la croissance des expériences personnalisées de consommateurs, qui vont faire évoluer le domaine de la nutrition personnalisée, pour qu’il corresponde au mieux aux attentes, en évolution, des consommateurs.

Néanmoins, face à ces pistes d’amélioration, le secteur de la nutrition personnalisée est freiné par la réglementation, notamment en matière d’acquisition des données, et aussi par son coût. En effet, le développement industriel de la personnalisation représente d’importants investissements.

Compléments Alimentaires : Entre Aliment et Médicament

D’un point de vue réglementaire, les compléments alimentaires sont considérés comme des aliments. En tant que tels, ils n’ont pas d’autre finalité que d’apporter des nutriments à des personnes dont l’alimentation courante ne permettrait pas de couvrir les besoins nutritionnels. Idéalement, ils ne devraient être consommés qu’après avoir réalisé un bilan nutritionnel.

Constatant l’augmentation du nombre de produits présentés comme étant des sources concentrées de nutriments destinés à compléter l’alimentation courante, le Parlement européen et le Conseil adoptent le 10 juin 2002 la directive 2002/46/CE relative aux compléments alimentaires. Cette définition peut laisser perplexe à bien des égards tant elle peine à positionner les compléments alimentaires entre les aliments et les médicaments. En effet, leur forme galénique les présente comme des médicaments, mais leur objectif se veut uniquement nutritionnel, à l’instar des aliments courants.

Par ailleurs, on peut s’interroger sur la pertinence de compléter un régime alimentaire normal. Encore faut-il s’entendre sur la définition d’un « régime alimentaire normal », celui-ci variant en fonction des régions et des cultures. Plus que la « normalité », c’est la notion d’équilibre alimentaire qui importe. On parle de régime équilibré lorsque celui-ci couvre les besoins nutritionnels d’un individu.

Les compléments alimentaires seraient-ils des auxiliaires diététiques permettant de rééquilibrer une alimentation défaillante en matière d’apport de tel ou tel nutriment ? Oui, mais pas en première intention, car le décret n°2006-352, transposant la directive 2002/46/CE, stipule dans son article 10 (au point 4°) que l’étiquetage des compléments alimentaires doit comporter une mention « visant à éviter que les compléments alimentaires ne soient utilisés comme substitut d’un régime alimentaire varié », ce dernier étant le gage d’une alimentation équilibrée. Les fabricants apposent donc sur leurs emballages des messages du type « Ne se substitue pas à une alimentation variée et équilibrée » ou « À consommer dans le cadre d’une alimentation variée et équilibrée ».

L’intention du législateur était d’éviter que les compléments alimentaires ne constituent une nouvelle façon de s’alimenter, concurrente d’une alimentation traditionnelle, car une orange ne peut se résumer à un comprimé de vitamine C, ni le poisson à une gélule d’oméga 3. Toutefois, la déclinaison de cette obligation réglementaire en matière d’étiquetage a exposé les consommateurs à un message contradictoire, desservant le rôle des compléments alimentaires. En effet, si le complément alimentaire doit être consommé dans le cadre d’une alimentation variée et équilibrée qui, par définition, apporte tous les nutriments dont l’organisme a besoin, il n’y a plus rien à compléter, et le complément alimentaire devient alors superflu.

Imaginons que quelqu’un ait une profonde aversion pour le poisson, dont on sait que la consommation de deux portions par semaine permet de couvrir les besoins en acide eicosapentaénoïque (EPA) et en acide docosahexaénoïque (DHA), qui sont deux acides gras à chaîne longue polyinsaturés, vulgairement connus sous le nom d’oméga 3. Cette personne aura donc beaucoup de mal à couvrir ses besoins en EPA et DHA et sera alors légitimement portée à consommer des compléments alimentaires lui apportant ces deux nutriments. À ceci près que son choix (ou celui de son pharmacien) va s’arrêter sur une spécialité qui contient également d’autres nutriments dont elle n’a pas forcément besoin…

Idéalement, la consommation de compléments alimentaires ne devrait se faire qu’après avoir fait un bilan diététique pour identifier quels sont les nutriments qui font défaut et avoir tenté de rééquilibrer l’alimentation au moyen des aliments courants. En pratique, la consommation de compléments alimentaires est trop souvent laissée à l’intuition du consommateur qui, se trouvant fatigué, stressé, surmené, trop gros, pas assez souple, pas assez musclé, pas assez préparé à affronter les affections de l’hiver ou le soleil de l’été… va de son propre chef commencer à consommer des compléments alimentaires. Dans le meilleur des cas, il ose en parler à son médecin ou demander conseil à son pharmacien. Dans le pire des cas, il consulte le Dr Internet… celui qui ne le connaît pas mais qui ne le contredit jamais.

Allégations Nutritionnelles et de Santé

L’efficacité des compléments alimentaires n’est pas exigée pour leur mise sur le marché. En revanche, ils doivent se conformer au règlement européen n° 1924/2006 sur les allégations. On en distingue deux types : les allégations nutritionnelles et les allégations de santé.

Les allégations nutritionnelles visent à informer le consommateur de la teneur en énergie ou en tel ou tel nutriment. Ainsi, pour être étiquetée « sans sucres », une denrée ne doit pas contenir plus de 0,5 g de sucres pour 100 g. Les allégations de santé informent, quant à elles, de l’existence d’une relation entre la consommation d’un aliment ou un nutriment et un effet sur la santé. Seules les allégations de santé validées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) sont autorisées.

Aussi, à défaut de consulter leur médecin pour savoir s’ils ont ou non besoin de prendre des compléments alimentaires, les consommateurs devraient consulter le registre des allégations autorisées par l’Efsa3 et éviter ainsi d’avaler des produits qui ne répondront pas à leurs attentes. Inutile donc de placer ses espoirs et son argent dans des gélules contenant de l’ananas, présenté comme amaigrissant, car cette allégation a été rejetée par l’Efsa.4 Il convient toutefois de noter que, pour la plupart des plantes, la Commission européenne a suspendu les travaux de l’Efsa en raison de divergences sur la place à accorder à l’argument de l’« usage traditionnel ». Par conséquent, les allégations correspondantes sont placées « en attente » depuis 2013 et peuvent à ce titre être utilisées sous la responsabilité des opérateurs sous réserve de ne pas faire référence à des propriétés préventives ou curatives qui feraient de ces compléments alimentaires des médicaments par présentation.

Frontière Ténue entre Aliments et Médicaments

La frontière entre les aliments et les médicaments est cependant parfois ténue. Certes, la notion de médicament par présentation est facile à appréhender : elle s’affiche sur l’étiquette du produit. Tout complément alimentaire qui arborerait un vocabulaire médical basculerait aussitôt dans la catégorie des « médicaments par présentation ». Par conséquent, on ne s’étonnera pas que les compléments à visée articulaire renoncent à des mentions telles que « soulage l’arthrose » au profit d’un plus sobre « contribue au confort articulaire ».

La notion de « médicament par fonction » est plus subtile. Où s’arrête la physiologie ? Où commence la pharmacologie ? À partir de quelle dose bascule-t-on ? Pour les vitamines et les minéraux, la réponse est apportée par l’arrêté du 9 mai 2006 relatif aux nutriments pouvant être employés dans la fabrication des compléments alimentaires. L’annexe III de cet arrêté fixe en effet des doses journalières maximales pour ces nutriments. En dehors des vitamines et des minéraux, la frontière s’établit sur la dose pivot. Il s’agit de la plus faible dose pour laquelle il existe un médicament ayant reçu une autorisation de mise sur le marché.

Ainsi, la mélatonine peut être présente dans les compléments alimentaires tant qu’elle n’atteint pas la dose de 2 mg/j, qui est celle de Circadin. Cela ne signifie pas qu’à moins de 2 mg/j, la mélatonine est dénuée de toute propriété pharmacologique, mais seulement que ces effets ont été démontrés à partir de 2 mg/j. Cela étant dit, il n’existe pas de texte réglementaire interdisant aux consommateurs de prendre deux comprimés de compléments alimentaires dosés à 1 mg pour atteindre la dose médicamenteuse. La mélatonine est loin d’être le seul exemple permettant de court-circuiter son médecin en toute légalité. D’autres substances actives avancent masquées, se dissimulant dans des ingrédients naturels.

Adultération et Nutrivigilance

Dans la catégorie des produits naturels, les compléments alimentaires ne sont pas en retard. Nombreux sont ceux qui contiennent au moins une plante. L’arrêté du 24 juin 2014 dresse la liste de 540 plantes autorisées dans les compléments alimentaires. Cette liste de plantes a été complétée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) en janvier 2019. Celle-ci est consultable sur son site et comporte désormais 1 011 plantes mais ne mentionne ni les substances à surveiller ni les éventuelles restrictions d’emploi.

Cette infinité de combinaisons d’ingrédients dans les compléments alimentaires conduit à une offre qui n’a de limites que l’inventivité des fabricants. Les plus scrupuleux s’en tiendront aux ingrédients autorisés sans s’aventurer hors des sentiers battus. D’autres utiliseront des matières premières a priori connues dans l’alimentation, telles que les tubercules d’igname, mais les incorporeront non pas sous forme cuite mais en extraits alcooliques, apportant ainsi dans leur complément alimentaire des alcaloïdes hépatotoxiques, habituellement détruits à la cuisson.5 D’autres encore voudront garantir à leur produit une efficacité en ajoutant des substances actives médicamenteuses. Il s’agit là d’adultérations, donc de fraudes. Ces cas ont fait l’objet d’un nombre croissant de signalements auprès de la plateforme européenne de surveillance RASFF (Rapid Alert System for Food and Feed) entre 2003 et 2016. Les compléments alimentaires les plus souvent adultérés sont à visée érectile (présence de sildénafil et analogues) et à visée amincissante (présence de sibutramine).6 Les compléments alimentaires pour sportifs sont également concernés par l’adultération (v.

Depuis 2009, la nutrivigilance recueille les déclarations d’effets indésirables suspectés d’être provoqués par la consommation de compléments alimentaires. Pilotée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), elle totalise plus de 5 000 signalements. Son objectif est d’identifier des ingrédients nocifs, des doses toxiques, des populations à risque, des interactions avec des médicaments… La nutrivigilance est le détecteur de signaux que l’Anses traite avec ses experts pour produire des avis destinés à protéger la santé des consommateurs. À ce jour, dix avis ont été rendus sur les risques concernant certains types de compléments alimentaires à la suite de la réception de signalements convergents et onze cas d’effets indésirables sévères et d’imputabilité très vraisemblable ont été publiés sur le site de l’Anses.

Il importe donc que les professionnels de santé et en particulier les médecins déclarent les effets indésirables qu’ils constatent chez leurs patients lorsque ceux-ci consomment des compléments alimentaires. Un formulaire de déclaration est disponible sur le site internet de l’Anses (v. encadré et fig.

Références:

  1. Cardenas D. Let not thy food be confused with thy medicine: The hippocratic misquotation.
  2. Smart GA, Bastenie PA, Gregoire PE. The effect of food supplements on poorly fed workers in brussels in january, 1945.
  3. Efsa. Scientific opinion Part I on the substantiation of health claims related to various food(s)/food constituent(s) not supported by pertinent human data (…) pursuant to Article 13(1) of Regulation (EC) No 1924/2006.
  4. Anses. Avis relatif à la sécurité d’emploi d’extraits alcooliques d’igname (Dioscorea) dans les compléments alimentaires.
  5. Czepielewska E, Makarewicz-Wujec M, Różewski F, Wojtasik E, Kozłowska-Wojciechowska M. Drug adulteration of food supplements: A threat to public health in the European Union?

tags: #smart #complement #alimentaire #définition

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