Cannibalisme : Histoire et Anthropologie - Un Examen Approfondi

Le cannibalisme, ou anthropophagie, est un sujet qui fascine et révulse.

CANNIBALISME À LA PRÉHISTOIRE : quand l’Homme dévorait l’Homme

Longtemps perçu comme une pratique barbare et lointaine, il est aujourd'hui étudié sous différents angles par des historiens, des anthropologues et des archéologues. Cet article propose une exploration détaillée de l'histoire et de l'anthropologie du cannibalisme, en examinant ses différentes formes, ses motivations et ses représentations à travers le temps et les cultures.

Scène de cannibalisme (c. 1800-1805). Huile sur toile, 31 x 45 cm.

Le Cannibalisme : Définition et Terminologie

Afin d'aborder la problématique délicate de la définition, il convient de procéder par étapes, en vidant une à une les diverses questions que soulève la réflexion. Que représente donc aujourd’hui le « cannibalisme » pour l’homme de la rue ? Il y verra un concept distant plus qu’une menace, le percevra comme un fantasme peut-être, ou encore comme l’expression même de la sauvagerie. Dans tous les cas, ce cannibalisme au sens commun est affaire de chair humaine, crue ou cuite, incorporée par un être humain. Le cannibale d’aujourd’hui est un homme comme les autres qui ne mange pas comme les autres, tout en accomplissant des gestes familiers : préparation, cuisson, découpe, mastication, déglutition, digestion ; il est proche mais différent.

Curieusement, les spécialistes de la question s’attardent en général assez peu sur cet aspect des choses, pourtant révélateur. Attelons-nous à cette tâche en explorant d’abord le lexique disponible : d’un point de vue général, on considérera ici que le cannibale est un anthropophage, et que tous deux sont des mangeurs d’hommes. Le cannibale est par ailleurs un allélophage : l’allélophagie est la manducation du semblable, tandis que l’anthropophagie est la manducation de l’homme - l’étymologie des termes est explicite.

Le terme « cannibalisme », pour sa part, n’a pas ce genre de valeur étymologique : il renvoie d’abord à un contexte historique précis - celui des premiers contacts entre les explorateurs occidentaux et les indigènes peuplant à l’extrême fin du xve siècle les îles des Caraïbes. Les « Cariba » à la féroce réputation devinrent en quelques années les cannibales. Cette dénomination s’attacha rapidement à toute peuplade censée manger ses semblables, puis par extension à tout groupe dont la « sauvagerie » permettait de les assimiler à des mangeurs d’hommes.

Le terme « anthropophagie » devra être compris, dans cette étude, comme un synonyme de « cannibalisme ». Dans la pratique, cependant, on n’accordera ici que peu d’espace aux manifestations les plus allusives ou métaphoriques du cannibalisme, tant il importe d’appréhender avant tout le cœur du problème, lui-même si méconnu.

En théorie, le cannibalisme/l’anthropophagie est considéré comme le traitement à caractère alimentaire, partiel ou complet (de toute forme de « cuisine » à l’ingestion), réel, imaginaire ou métaphorique, d’un humain (dans l’acception la plus large du terme) ou d’un ou plusieurs de ses constituants/produits de tous types par un humain, quelles que soient les motivations du ou des protagoniste(s) et le contexte de ce traitement.

Les Types de Cannibalisme

Rajout 2019 : »Le cannibalisme se définit en plusieurs grands types parmi lesquels on peut trouver le fait de consommer des membres appartenant au même groupe que le sien (endocannibalisme) ou des individus d’un groupe extérieur au sien (exocannibalisme). Il peut être nutritionnel, de survie, ou ditétique, rituel voire pathologique« .

  • Exocannibalisme: Consommation des ennemis tués au combat.
  • Endocannibalisme: Pratique dirigée vers les membres du groupe décédés.

Par exemple les Tupimambas exocannibales considèrent que la vengeance n’est complète que si l’ennemi est dévoré mais en même temps il faut apaiser les morts du groupe et s’approprier les qualités de la victime.

Preuves Archéologiques du Cannibalisme

Les premiers apparaissent dès le paléolithique moyen sous forme d’os humains brisés ou portant des traces de décarnisation et souvent calcinés, retrouvés dans des sols d’habitats parmi des ossements animaux traités de manière semblable. A Krapina (Croatie) dans les couches 3 et 4 les restes de treize néandertaliens ont été retrouvés en amas, brisés et partiellement calcinés, pour leur découvreur Gorjanovic ils sont le résultat d’une entreprise cannibale. A Vindija, également en Croatie, un site daté du paléolithique moyen, a fourni des indices analogues.

Plusieurs pièces isolées sont également signalées : à Isturitz un fragment de calotte crânienne porte des traces d’estafilade au couteau de silex, à Predmost (Moravie) un squelette porte des traces de découpage, à Tchoutaltovo (Ukraine) un fragment d’os frontal porte des incisions. A Tautavel (Pyrénées Orientales) un crâne brisé d’Homo erectus a été retrouvé au milieu de déchets alimentaires (sol G - 450 000 ans). A La Baume de Moula-Guercy (Ardèche) des os humains, néandertaliens, (6 individus dont deux adultes et deux enfants de 15 à16 ans) brisés et présentant des traces de découpage figurent parmi des déchets alimentaires manifestes. A Klassies Mouth River (Afrique du Sud) des restes d’hommes modernes associés à une industrie du Middle Stone Age (entre -13 000 et -80 000 ans) ont été exhumés les os étaient brisés, brûlés et portaient des traces de décarnisation. A Maszycka (Silésie polonaise) les restes regroupés mais incomplets de seize individus ont été retrouvés. Ils présentaient des ébréchures, des traces de mâchonnements qui, selon les inventeurs, ne sauraient être imputées aux carnivores. Les victimes auraient été décapitées et désarticulées hors de la grotte, un lot d’ossements aurait été ramené et enterré après un repas rituel.

Des restes humains provenant de toute l’Europe du nord-ouest indiquent que le cannibalisme était une pratique funéraire.

Le site néolithique d’Herxheim près de Spire en Allemagne à produit de très nombreux ossements (2 000 pièces correspondant à 10 individus selon B. Boulestin (Université de Bordeaux 1) portant de traces de décarnisation.

Calotte crânienne Grotte de Gough (Angleterre) - Marque de découpe et de dents.

Les indices faibles sont constitués par les dents humaines et les crânes dont le trou occipital a été élargi. Des dents ayant appartenu à des individus de tous ages ne sont pas rares sur les sols d’habitat. Les crânes dont le trou occipital semble avoir été élargi sont connus à Chou-Kou-Tien (Chine), à Steinheim (Allemagne) une femme néandertalienne et au Mont Circé (Italie)

Le Cannibalisme en Europe

Les Européens ne sont pas aussi exceptionnels qu’ils ne le pensaient. Après plusieurs décennies à penser que, contrairement à d’autres peuples, leurs ancêtres n’avaient jamais consommé de chair humaine de manière systémique, il semblerait que cela soit complètement faux. Selon le chercheur, les hommes ont mangé de la viande humaine dans l’ouest de l’Europe des temps préhistoriques jusqu’au Moyen Âge. Les temps de famine, de guerre ou de difficultés économiques et politiques ont poussé les hommes à verser dans le cannibalisme. Des faits inscrits dans des récits de l’époque.

Les Européens auraient aussi longtemps consommé des fluides corporels humains. Sous l’Empire romain, le Code de Théodose, un recueil de décisions impériales, interdisait la profanation des tombes et des cercueils. Une loi similaire se retrouve dans le Code de Recceswinth, le corpus législatif en vigueur dans le royaume wisigoth, au VIIe siècle. Or, si ces règles ont été édictées, c’est précisément parce que des profanations avaient régulièrement lieu.

Puis, l’Église chrétienne a publié des manuels des ordres de pénitence. À chaque péché était alors associée une punition particulière. Cela permettait de définir ce qui était répréhensible ou non, notamment sur le plan de la violence et de la sexualité. L’archevêque de Canterbury, Théodore de Tarse, avait alors expliqué à sa paroisse qu’ingérer du sang ou du sperme était interdit. Des mises au point destinées notamment aux femmes qui, à l’époque, buvaient le sang de leur époux, croyant que cela pouvait guérir certaines maladies.

La béatification de certaines figures humaines entraînait, au Moyen Âge, des situations ambiguës. Les fidèles voulaient être au plus près des saints et voyaient leur corps comme des remèdes miracles. Si consommer leur chair était interdit, manger ce qui avait touché leur corps était autorisé. Certains mangeaient alors les pierres et la terre qui entouraient la tombe, ou encore l’huile qui avait servi à bénir le cercueil. Une manière de consommer le sacré.

Cannibalisme et Culture Occidentale

Lorsqu’au XVIe siècle les mangeurs d’hommes - les anthropophages - reçoivent le nom de cannibales, c’est aussi une tradition millénaire qui adopte des formes nouvelles. Avant Colomb, il y a en effet une histoire occidentale de l’homme comme nourriture, mais celle-ci reste en grande partie à écrire. Dans les récits et les images de l’ethnographie ancienne, l’anthropophage, qu’il mange ses ennemis ou ses défunts bien-aimés, est un être lointain, dont les coutumes bousculent les normes culturelles occidentales.

On dit de groupes et d’individus marginaux qu’ils convoitent la chair d’enfants innocents pour leurs mystérieux rituels. On parle aussi d’affamés qui n’hésitent pas à dévorer leurs proches, de femmes désespérées qui mangent leurs enfants.

L’exemple du cannibalisme, dont les récits en provenance d’une Amérique fraîchement découverte témoignent abondamment au XVIe siècle, sert de point de départ à la réflexion de Montaigne sur le relativisme des normes et des pratiques culturelles.

Le Cannibalisme : Réalité et Imaginaire

La réalité concrète de l’anthropophagie s’emmêle dans les fils d’un imaginaire extrêmement riche. Récits réalistes et fictions se confondent à tel point dans la documentation qu’on ne peut espérer étudier un aspect sans envisager l’autre. L’un des objectifs essentiels de l’analyse consiste précisément à décoder les modalités des rapports entre ces deux registres principaux et d’autres, tel celui de la métaphore.

La pratique du cannibalisme semble très ancienne, elle a concerné aussi bien les Sapiens primitifs que les Néandertaliens peut être même les erectus.

La définition du cannibalisme est également instable par la faute d’une hésitation permanente entre réalité et fiction.

Polémiques et Réexamen

La découverte des premiers indices d’anthropophagie a déclenché de vives polémiques. Certains préhistoriens rejetaient d’emblée, par principe, des ancêtres aussi horribles, tandis que d’autres se laissaient volontiers séduire par une ascendance dramatique qui avait, en outre, l’avantage de faire d’eux des parangons de la civilisation. Les passions se sont maintenant apaisées, de nouvelles découvertes archéologiques ont été faites, en même temps les données ethnologiques se sont élargies au point de fournir un contexte significatif. Le moment d’un réexamen dépassionné de la question est venu.

Au total si l’existence du cannibalisme au paléolithique ne peut être prouvée objectivement elle peut cependant, compte tenu du contexte ethnologique, être considérée comme possible ou probable. Il s’agissait certainement d’un cannibalisme rituel.

Le Cannibalisme comme Transgression de la Norme Alimentaire

Dans l’ensemble, le cannibalisme est étroitement lié à l’idée de transgression de la norme alimentaire. Ainsi, la consommation du lait maternel est sans ambiguïté en adéquation avec la norme : même s’il s’agit matériellement - voire psychologiquement - d’une forme d’anthropophagie, elle n’est pas, et n’a jamais été, considérée comme telle culturellement.

Il me semble que la notion de transgression de la norme alimentaire peut servir d’élément pivot autour duquel s’articuleraient diverses approches.

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