L'Insécurité Alimentaire en France : Une Analyse Approfondie

L’insécurité alimentaire concerne, en France, des populations aux profils divers. Afin d’approfondir les connaissances sur leurs pratiques, représentations et parcours de vie, le ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt et FranceAgriMer ont confié en 2013 à FORS-Recherche sociale la réalisation d’une étude visant à analyser les besoins et les attentes des personnes en situation d’insécurité alimentaire, bénéficiaires ou non de l’aide alimentaire. Il importait également d’identifier des pistes d’amélioration et d’ouvrir des perspectives pour les dispositifs d’aide actuels et futurs.

Basée sur une méthodologie d’enquête qualitative incluant la réalisation d’entretiens auprès de ménages aux ressources modestes, cette étude explore la réalité des contraintes vécues par les ménages au regard de l’alimentation, ainsi que les stratégies qu’ils mobilisent et les leviers qu’ils activent pour y faire face.

Le ressenti des ménages à l’égard de leur situation alimentaire n’est pas systématiquement corrélé au degré d’insécurité alimentaire déclaré et varie en fonction de plusieurs facteurs ; il en est de même pour le recours à l’aide alimentaire.

Dans un contexte de précarisation croissante d’une frange de plus en plus large de la population, les demandes adressées aux associations et organismes distributeurs de l’aide alimentaire sont en constante augmentation. Malgré les efforts réalisés en matière d’aide alimentaire, les chiffres avancés par l’ONPES semblent indiquer qu’un certain nombre de ménages soumis à des restrictions alimentaires, du fait de leurs difficultés financières, ne recourent pas aux dispositifs d’aide existants.

Des enquêtes nationales ont été réalisées sur les pratiques alimentaires des Français (INCA1 et INCA2) ou sur les ménages bénéficiaires de l’aide alimentaire (ABENA1 et ABENA2). Dans le présent article, tiré des résultats de l’étude, nous reviendrons sur la notion d’insécurité alimentaire et sur les indicateurs et outils de mesure utilisés pour l’évaluer. Ensuite, nous donnerons des éléments sur notre méthode d’enquête et détaillerons la façon dont s’exprime l’insécurité alimentaire chez les ménages enquêtés, leurs vécus et leurs pratiques en matière d’alimentation.

Taux de pauvreté par département en France en 2015

Origines et Définitions de l'Insécurité Alimentaire

La notion de « sécurité alimentaire » apparaît au niveau international en 1974, lors du Sommet mondial de l’alimentation, où elle est définie comme « la capacité de tout temps d’approvisionner le monde en produits de base, pour soutenir une croissance de la consommation alimentaire, tout en maîtrisant les fluctuations et les prix ». Il s’agit, dans le cadre de la lutte contre les crises alimentaires qui frappent le monde, de définir un cadre pour l’action de l’Organisation des Nations unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) en direction des pays en voie de développement.

Les définitions de la sécurité alimentaire ne donneront une place à l’individu qu’à partir des années 1980. En 1992, Kathy L. Radimer, avance, en contrepoint aux définitions officielles, le concept d’« insécurité alimentaire », proposé à la suite d’une enquête par entretiens auprès de femmes souffrant, ayant souffert ou ayant peur de souffrir de la faim. Le Sommet mondial de l’alimentation de 1996 permet de dégager une formulation consensuelle de la sécurité alimentaire : « La sécurité alimentaire est assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont économiquement, socialement et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie active et saine ».

En 2012, le Conseil National de l’Alimentation (CNA) a retenu la notion « d’insécurité alimentaire » pour qualifier la situation des personnes qui « n’ont pas accès à une alimentation sûre et nutritive en quantité suffisante, qui satisfasse leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie active et saine ».

L’insécurité alimentaire renvoie à la fois à la disponibilité des denrées alimentaires, à leur accessibilité physique et économique et à leurs propriétés nutritionnelles et sanitaires. Elle intègre la question des préférences alimentaires et comporte également une dimension temporelle, puisqu’elle peut être permanente, chronique ou temporaire.

Toutes les personnes en situation d’insécurité alimentaire ne souffrent pas de la faim, mais elles subissent des restrictions quantitatives ou qualitatives qui affectent leur alimentation, leur qualité de vie, leur bien-être et leur santé. L’aide alimentaire, en partie financée en France par le Fonds Européen d’Aide aux plus Démunis (FEAD) et par les Crédits Nationaux aux Épiceries sociales (CNES), représente l’une des modalités de réponse publique aux difficultés alimentaires des ménages.

Déclinée localement par les structures associatives et les Centres Communaux (ou Intercommunaux) d’Action Sociale (CCAS, CIAS), cette aide se présente sous différentes formes. Toutefois, les termes choisis permettent d’éviter un certain nombre de raccourcis abusifs et de malentendus.

  • à la notion de « faim ».
  • à la notion de « pauvreté ».

Mesurer l'Insécurité Alimentaire : Défis et Indicateurs

Sans remettre en question le pourcentage avancé par l’ONPES, il est délicat de mesurer le nombre de ménages français en situation d’insécurité alimentaire de façon précise. Les difficultés d’objectivation sont inhérentes à un concept renvoyant à des réalités « relatives » et « subjectives », de portée à la fois « qualitative » - l’appréciation d’insécurité alimentaire reposant pour partie sur le ressenti et les préférences des personnes concernées - et « quantitative » - puisque l’accès aux ressources alimentaires est, lui, mesurable par référence à une échelle des besoins « nutritionnels », « physiques », « de base », « moyens », etc.

Les différentes dimensions, subjectives et objectives, qui composent la notion d’insécurité alimentaire ouvrent ainsi un large éventail de possibilités. L’insécurité alimentaire n’est pas une caractéristique continue, un état constant. Elle n’est pas constitutive du profil des ménages concernés, comme peuvent l’être par exemple l’âge, le niveau de revenus ou de diplôme, etc.

Comment lutter contre l’insécurité alimentaire en Haïti?

Les indicateurs utilisés aujourd’hui en France s’inspirent en grande partie du dispositif d’enquête américain en dix-huit questions du US National Household Food Security Survey, créé dans les années 1990 afin de mesurer l’insécurité alimentaire aux États-Unis.

Plusieurs enquêtes permettent d’estimer le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire à un instant t et leur évolution dans le temps. Outre l’étude INCA 2 évoquée précédemment, citons le programme pluridisciplinaire « Santé, Inégalité et Ruptures Sociales » (SIRS), mené sous l’égide de l’INSERM, portant sur une cohorte de 3 000 Franciliens, ou encore le Baromètre santé nutrition 2008, réalisé par l’INPES et portant sur un échantillon de 4 714 personnes âgées de 12 à 75 ans. Ces enquêtes permettent d’identifier des « facteurs de risques » associés à l’insécurité alimentaire.

Facteurs de Risque et Lien avec la Précarité

Un faible niveau de revenus et la dégradation de la situation financière ressortent comme des facteurs importants : dans l’enquête INCA2, la part de personnes en insécurité alimentaire parmi les ménages à faible revenu (moins de 908 euros par mois pour un adulte seul) est trois fois plus importante que chez les personnes ayant des revenus supérieurs. Pourtant, le niveau de revenus n’explique pas tout : on trouve ainsi, parmi les ménages en insécurité alimentaire, davantage d’individus déclarant connaître des difficultés financières que d’individus à bas revenu.

L’insécurité alimentaire serait également liée à des problèmes de gestion de budget et d’accidents de la vie mettant en péril la stabilité économique des ménages. Les raisons du recours à l’aide alimentaire sont variables (accident de la vie, déséquilibre financier lié aux dépenses du foyer, précarité liée aux conditions d’emploi ou à l’absence d’emploi, conditions de logement précaires). Les ménages bénéficiaires de l’aide alimentaire se caractérisent par une inscription longue dans le dispositif (un ménage sur deux y a recours depuis plus de deux ans).

Si les bénéficiaires de l’aide alimentaire ont fait l’objet d’enquêtes dédiées, peu d’études, en revanche, éclairent les profils des ménages en insécurité alimentaire qui ne recourent pas à l’aide alimentaire.

Méthodologie de l'Étude FORS-Recherche Sociale

Le premier volet de l’étude a porté sur le cadrage théorique de la notion « d’insécurité alimentaire » et sur un état des lieux des dispositifs d’aide alimentaire existants, de façon à affiner les hypothèses de travail nécessaires à la réalisation d’une enquête qualitative auprès des ménages. Des sources documentaires de divers types ont été compilées et analysées : études qualitatives, enquêtes statistiques, rapports officiels, articles de presse, ou encore rapports d’activités ou rapports d’évaluation des organismes associatifs.

Le volet principal a consisté en une enquête par entretiens semi-directifs auprès de 26 acteurs locaux (structures d’aide alimentaire, CCAS, services sociaux polyvalents des Conseils généraux, associations) et de 85 ménages aux ressources modestes. Cette enquête qualitative s’est déroulée dans quatre départements, choisis de façon à assurer une certaine diversité de contextes géographiques et socio-économiques (degré d’urbanisation, attractivité, dynamisme économique, problématiques sociales rencontrées et réponses apportées en matière d’aide alimentaire - densité du réseau d’associations et diversité des modes de distribution).

Une approche large et compréhensive de l’insécurité alimentaire a été privilégiée au moment de la constitution de l’échantillon, comme à celui du recueil des données ou de l’interprétation des résultats. Pour bien mettre en perspective l’objet d’étude « insécurité alimentaire », nous avons choisi de rencontrer des bénéficiaires comme des non-bénéficiaires de l’aide alimentaire, et de varier le profil socio-économique des ménages et leurs niveaux de ressources.

L’échantillon des enquêtés est donc composé de ménages aux ressources modestes, en insécurité alimentaire ou pas, bénéficiaires ou non bénéficiaires de l’aide alimentaire. Au total, 85 ménages, dont 70 ayant bénéficié au cours des douze derniers mois d’une aide alimentaire, et 15 non-bénéficiaires, ont ensuite été rencontrés courant 2014 dans le cadre d’entretiens semi-directifs approfondis d’1h30 environ, portant sur trois principaux volets : les pratiques et représentations liées à l’alimentation en général, la gestion du budget, et les raisons du recours ou du non-recours aux dispositifs d’aide alimentaire.

Les femmes constituent la majorité de l’effectif (71 %), les familles monoparentales représentant près de 40 % du total. 32 % des personnes rencontrées ont entre 26-40 ans et 49 % entre 41 - 60 ans. L’échantillon comporte une surreprésentation de ménages sans emploi (66 % de l’échantillon). Corollaire de la situation des ménages au regard de l’emploi, environ la moitié des personnes rencontrées sont bénéficiaires de minima sociaux parmi lesquels le Revenu de Solidarité Active (RSA), l’Allocation Adulte Handicapé (AAH), l’Allocation de Solidarité Spécifique (ASS) et l’Allocation de Solidarité aux Personnes Âgées (ASPA).

Une partie de cet échantillon (16 %) déclare également n’avoir aucune ressource. Une telle approche ne permet pas de prétendre à la représentativité statistique. Elle permet en revanche d’approfondir certaines thématiques ou problématiques liées aux caractéristiques des ménages en situation d’insécurité alimentaire. Par ailleurs, les personnes non-bénéficiaires de l’aide alimentaire sont sous-représentées dans l’échantillon, notamment parce qu’une partie des personnes repérées initialement comme non-bénéficiaires par le biais des services sociaux spécialisés et des associations généralistes se sont avérées l’être, ou l’avoir été au cours de l’année précédente.

Au-delà de ce constat, les entretiens nous ont amenés à réenvisager la notion de « bénéficiaire » ou de « non-bénéficiaire » de l’aide alimentaire, qui représentait initialement une ligne de partage structurante.

Expériences Vécues de l'Insécurité Alimentaire

Pour cet article, nous avons privilégié les développements consacrés à l’insécurité alimentaire telle que les individus interrogés en font l’expérience. Les extraits d’entretien repris ci-après sont contextualisés en indiquant des éléments tels que l’âge, le sexe, le département et l’autopositionnement sur l’échelle d’insécurité alimentaire présentée dans l'étude.

Les ménages de notre échantillon se rapprochent des ménages français dans leur ensemble, et leurs propos se rattachent en de nombreux points au « modèle alimentaire français » mis en avant par la sociologie de l’alimentation. Les résultats de l’enquête qualitative tendent à confirmer, sur certains points, les éléments apportés par de précédentes études sur les bénéficiaires de l’aide alimentaire. Ils précisent notamment la réalité des contraintes vécues par les ménages au regard de l’alimentation.

Sous l’effet de divers facteurs qui souvent se cumulent et se renforcent, tels que la faiblesse des ressources financières, les difficultés de logement, les contraintes professionnelles, les pathologies physiques ou la détresse psychique, les ménages voient leurs pratiques alimentaires contraintes, à des degrés variables qui font écho aux degrés d’insécurité ali...

Tableau Récapitulatif de l'Échantillon de l'Étude

Zone Géographique Statut par rapport à l'aide alimentaire Composition de la famille
Drôme et Ardèche Bénéficiaire / Non-bénéficiaire Personne seule (avec/sans enfant(s)), Couple (avec/sans enfant(s))
Moselle Bénéficiaire / Non-bénéficiaire Personne seule (avec/sans enfant(s)), Couple (avec/sans enfant(s))
Seine-Saint-Denis Bénéficiaire / Non-bénéficiaire Personne seule (avec/sans enfant(s)), Couple (avec/sans enfant(s))

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