Jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle, l’actuelle place Carnot présentait un aspect totalement différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. En son centre, de vieilles halles délabrées, voisinaient avec le Poids du roi et un Corps de garde.
Elles servaient encore à la vente de la viande et du blé, mais leur structure ne tenait que grâce à des étais de bois. Au Sud-Est, le crucifix érigé en l’honneur du Saint Suaire n’avait pas davantage fière allure. Seule la monumentale fontaine de Neptune érigée en 1675 bénéficiait de la bienveillance des consuls et de la communauté.
Dans l’esprit des consuls, il était grand temps de réfléchir à la construction de nouvelles halles afin de réaménager la place. Ce double objectif serait ainsi atteint grâce à la démolition de ces encombrantes masures qui mettaient en péril la sécurité des usagers.
La dépense ne serait pas plus considérable que de réédifier la halle et les étaux à l’endroit où ils se trouvent. Mgr Armand Bazin de Bezons ne s’opposait pas à céder ses terrains à la Communauté. Il fallait donc se hâter d’en faire part à Mgr l’Intendant du Languedoc qui seul serait en mesure de décider des conditions d’acquisition du terrain de l’Officialité.
Il va s’accélérer grâce à une délibération de la Communauté en date du 9 novembre 1744 qui acte la destruction des halles et leur reconstruction sur le terrain de l’Officialité - actuellement, place Eggenfelden. A cette fin, les Consuls se proposent d’acquérir à l’évêque la vieille masure de l’église Sainte-Marie du Bourg Neuf pour y transporter la halle et les étaux. Avec ce déplacement, on justifierait la substitution d’un édifice neuf à une ruine donnant sur la rue Mage - actuelle rue de Verdun.
Le génie funeste qui éloigna le Canal royal des fossés de la ville, où M. Riquet s’était proposé de le faire passer, moyennant une somme de 3000 livres, suscita de nouvelles oppositions. Cette fois, ce sont les marchands et propriétaires de la place qui s’élevèrent contre ce projet.
Leurs arguments, initiés par des intérêts particuliers, se fondèrent sur l’idée que les étrangers venant de toutes parts pour débiter leurs denrées ne seraient plus à portée de leurs boutiques. Ils iraient tout naturellement se fournir auprès des échoppes de la nouvelle place, ruinant celles de la place publique.
Les propriétaires redoutaient que leurs maisons ne perdent de leur valeur, tout exigeant un nouveau compoix afin de faire baisser les impositions. La municipalité répliqua que l’embellissement de la place donnera au contraire une plus-value à leurs immeubles.
Quand eut épuisé ces arguments, on en vint à parler d’argent public. Les opposants, considérant la ville comme suffisamment endettée, exprimèrent leurs doutes sur le bénéfice financier qu’il y aurait à déplacer les halles plutôt que de les conserver à l’endroit où elles se trouvent.
L’Intendant, avant de se prononcer sur le fond, dépêcha sur place le Directeur général des travaux publics de la province, le sieur Henry Pitot. Le 4 février 1745, ce dernier observe que la halle a empêché autrefois que l’on mette à la fontaine au milieu; qu’un crucifix, couvert d’un dais et soutenu par quatre piliers, menace de ruine.
La place de Carcassonne est « l’une des plus belles et plus régulières places qu’il y ait en France ; une place des plus désagréables et des plus laides qu’on puisse voir », dit-il. Dans son procès-verbal, le sieur Pitot propose que l’on édifie deux halles (bouchers et grains) et une place au centre sur le terrain de l’Officialité, long de 35 toises et large de 20.
On estime que la ville ne peut se permettre de passer à côté d’un tel embellissement et que « les moyens d’oppositions étaient très mal fondés. » Mgr l’Intendant se rangea derrière l’avis de Pitot et débouta une première fois par Ordonnance les protestataires.
En 1739, le roi avait accordé la permission de reconstruire le Palais épiscopal - situé dans la Cité médiévale - sur l’emplacement de l’Officialité, où les évêques étaient autrefois logés. Comme cette autorisation l’engageait à faire de coûteuses dépenses, Mgr Bazin de Bezons obtint de sa Majesté, par un arrêt du 26 janvier 1745, qu’elle lui permît de construire le Palais épiscopal dans la paroisse Saint-Vincent, carré de Delrieu et Jalabert.
Ce dernier se trouvant dans la seigneurie du roi, de longues tractations seront établies afin d’échanger le Directe avec l’Officialité, propriété de l’évêque.Malgré toutes les tentatives judiciaires pour faire échouer les négociations, l’évêque avait consenti le 22 novembre 1761 à céder à la Communauté, sans augmentation du prix de 6000 livres, les terrains de l’Officialité, la directe et entière seigneurie en dépendant pour en jouit en plaine propriété.
Lorsqu’en 1762, Louis Lorrain et Germain Jalabert, tailleurs de pierre, achevèrent le Palais épiscopal, ils assignèrent l’évêque devant le Sénéchal pour se faire payer des 8696 livres qu’il leur devait. Armand de Bzin de Bezons, peu prompt à leur donner satisfaction, nomma le sieur Dufourc pour expertise, mais l’évêque sera condamné à régler sa dette.
Pendant cette période, les opposants lancèrent de nombreuses attaques juridiques contre les Ordonnances et menèrent des actions de propagande dans toute la ville : « Mais c’est le fort de la malheureuse ville de Carcassonne, que toutes les fois qu’un génie bienfaisant a voulu faire quelque ouvrage consacré à l’utilité publique et à la gloire de la patrie, un maudit démon aussitôt élevé pour mettre des obstacles à l’ouvrage de la raison et du patriotisme. », lit-on dans le mémoire de cette époque.
L’adjudication aurait sans doute mis fin à la translation des halles sans les malheurs de la guerre qui ne permirent pas de dégager des fonds pour les réaliser. On se contenta en attendant de mettre de nouveaux étais pour empêcher les vieilles halles de s’écrouler.
En 1768, les consuls écrivirent au roi contre « les soi-disant corps et communauté d’habitants de la ville, au nombre soixante-seize. Les factieux trouvèrent le moyen de faire entrer dans le bureau de l’administration des gens qui leur étaient favorable par des moyens illégaux. Le Parlement de Toulouse reconnut l’abus qui avait présidé à la nomination de ces officiers municipaux.
Le roi intervint et cassa la formation de corps municipal irrégulier par Lettres patentes de 1768. Marc Antoine Rodier est exclu de la charge de Procureur Syndic de la ville ; il est remplacé par pour six ans par Pierre François Besaucèle, avocat au Parlement.
Le devis estimatif pour la construction de la halle de la boucherie suite à l’adjudication du 24 mai 1767 prévoit le bureau du poids du roi, un entrepôt, un local de vente de poisson, le logement pour le corps de garde avec une chambre au-dessus pour l’officier. Sur l’aplomb de la façade au milieu du corps du bâtiment de la halle, une tour carrée où sera un logement pour le concierge au-dessus duquel sera placée une horloge à quatre cadrans sur chacune des faces.
Ceux-ci devront exécuter les plans formés par Garipuy et Saget d’après l’architecte Jean Baptiste Chevalier. Il était prévu lors de l’adjudication de la construction de deux corps bordant les deux côtés de la place avec une façade les reliant. Sur celle-ci, une horloge au centre. Les consuls ayant jugé trop coûteux cette réalisation, elle sera abandonnée.
Il faudra attendre un siècle plus pour qu’enfin elle soit effectuée le long de l’actuelle rue Chartrand. De même, côté rue de la Pellisserie (Aimé Ramond), l’architrave et la frise devaient être conçus en stuc, mais pour des raisons de coût, les consuls obtinrent de s’arranger avec les entrepreneurs pour les faire en pierre de taille.
Durant toute la période de construction à partir de 1770, il sera constater des retards et des malfaçons de la part des entrepreneurs qui mettront à mal la livraison des ouvrages. Quand la halle au blé est aux achevée, la couverture sur la charpente n’ayant pas été protégée, des infiltrations d’eau firent pourrir les soliveaux. Il fallut au moment de la réception des ouvrages procéder aux réparations.
On fait griefs aux sieurs Dupuy et Castel d’avoir posé du bois pas encore sec sur la charpente et de l’avoir cloué, ce qui produit un éclatement en plusieurs endroits. Jean Baptiste Chevalier, inspecteur des Travaux publics de la ville, accompagné des entrepreneurs, du sieur Jean Albarède, des consuls Dat et Cros, se rend sur le chantier le 11 octobre 1782.
Nous sommes un an avant la livraison… Non seulement, il reste encore de très nombreuses finitions mais il faudra reprendre les défauts de construction. On peut considérer que les halles seront terminées en 1783, même si des travaux se poursuivront au-delà.
Entre-temps Barata fils avait achevé la nouvelle fontaine de Neptune qui fut placée au centre de l’actuelle place Carnot. Le 15 décembre 1781, le sieur Jean Albarède obtint pour 6000 livres de placer la fontaine sur une terrasse avec des marches autour pour y accéder.
Selon les plans de Jean Baptiste Chevalier, quatre urnes fontaines devaient être placées aux coins de la place. La sculpture aurait dû être confiée à l’artiste italien Ripa, mais le projet n’a pas abouti. D’après nos recherches, Antoine Balthazar Ripa vivait à Carcassonne après avoir été ouvrier en marbre à Béziers en 1755. Marié à Catherine Marchetti, il mourut dans notre ville le 9 janvier 1786. Il décora le tableau d’autel de la collégiale de Pézenas.
Ce travail de recherche a été réalisé exclusivement à partir des documents conservés aux archives de l'Aude. Ce qui représente la lecture de quelques 500 lettres et rapports du XVIIIe siècle.
L’histoire des Halles est bien plus ancienne qu’on ne le pense puisque ses origines remontent au 12e siècle (1137), lorsque Louis VI met en place un premier marché à cet emplacement, sur d’anciens marécages. L’édification de halles en bois sous Philippe Auguste puis Louis IX et le développement de la ville au-delà de la ceinture marécageuse contribuèrent à faire des halles le principal centre de commerce et d’échanges de la capitale et des environs.
Au fil des siècles, elles furent maintes fois réaménagées et agrandies afin de résoudre les problèmes d’engorgement et d’hygiène posés par l’afflux de clients et l’amoncellement de denrées. Au début du XIXe siècle, cependant, les halles demeuraient encombrées, de sorte que l’on envisagea de les reconstruire ou de les transférer ailleurs.
Dès 1845, l’architecte Victor Baltard (1805-1874) se vit confier le chantier de reconstruction. Jugé trop lourd, le projet d’aménagement qu’il présenta en 1851 fut abandonné après l’édification d’un premier pavillon en pierre. À la demande de Napoléon III, Baltard conçut alors un second projet qui prévoyait la construction de douze pavillons de fer en forme de parapluie supportant de larges verrières.
Véritable chef-d’œuvre de légèreté et de transparence, les halles édifiées par Baltard s’imposèrent aussitôt comme le symbole de la nouvelle architecture métallique dans l’esprit des contemporains et devinrent une source d’inspiration pour les écrivains et les artistes. L’un des premiers à célébrer la modernité des halles avant même leur achèvement fut Émile Zola, qui leur consacra son célèbre roman Le Ventre de Paris.
Fasciné par le dynamisme et l’énergie dont débordait le lieu, il brosse une peinture passionnante de la vie quotidienne dans les pavillons, dont il décrit avec force détails la débauche d’odeurs, de couleurs et de bruits divers.
À la suite de Zola, dont il était un fervent admirateur, le peintre réaliste Victor-Gabriel Gilbert a également consacré plusieurs toiles à ce thème dans les années 1880, s’efforçant d’en restituer l’ambiance pittoresque et bigarrée.
L’une d’entre elles représente une scène de marché en plein air sur la place principale, le Carreau, située sur le côté de l’église Saint-Eustache, où les jardiniers-maraîchers disposaient de places fixes. Les chalands se pressent autour des étals jonchés de fruits et légumes variés que gardent des paysannes aux formes généreuses, la tête couverte d’un fichu.
À l’arrière-plan, un trafic intense anime les rues voisines, noyées sous un flot de voitures à cheval et de promeneurs. Dans une autre toile, qui lui valut une médaille au Salon de 1880, le peintre livre une représentation réaliste et sans concession de la halle aux poissons, le pavillon le plus humide et le plus riche en odeurs nauséabondes. Au premier plan de cette peinture colorée, un homme accroupi aux muscles saillants entreprend de vider et de nettoyer d’énormes poissons gisant à même le sol recouvert de paille.
À côté de lui se tient un marin, reconnaissable à son costume traditionnel, sa barbe et sa pipe. Derrière eux, plongées dans l’ombre, des « harengères » vaquent à leurs tâches.
Nous disposons également pour la même époque de témoignages photographiques sur l’activité intense qui régnait dans les halles, notamment de la part du photographe Paul Géniaux, qui consacra une grande partie de son œuvre aux petits métiers de la vie parisienne.
L’une de ses photographies, prise sur le vif dans les sous-sols des halles, montre un équarrisseur debout en train de découper un morceau de viande, tandis que deux bouchers protégés par de longs tabliers s’affairent devant leurs plans de travail, au milieu d’un amoncellement de déchets de viande.
Ces diverses œuvres constituent autant de témoignages sur l’activité intense qui régnait dans les halles. Les différents bâtiments étaient affectés à une ou plusieurs denrées particulières : marée, fruits, légumes et fleurs coupées, verdures et primeurs, viandes de boucherie, charcuterie et triperie, volailles en gros, blés et farines, etc.
Longtemps, les halles centrales sont demeurées la principale source d’approvisionnement alimentaire de la capitale. Leurs abords accueillaient de nombreux commerçants qui profitaient de ce voisinage pour écouler leur marchandise. Cependant, compte tenu de l’extension du tissu urbain, on s’efforça à plusieurs reprises au cours du XIXe siècle d’améliorer le système de distribution à travers la mise en place d’un dispositif cohérent de marchés.
Dès 1808, Napoléon Ier entreprit la réorganisation des marchés parisiens de détail et, en 1811, ordonna la construction de quatre marchés couverts : deux sur la rive gauche, les Carmes et Saint-Germain, et deux sur la rive droite, Saint-Martin et Saint-Jean (Blancs-Manteaux).
L’idée fut reprise sous la monarchie de Juillet, puis sous Napoléon III par le préfet Haussmann qui lança à son tour la création de marchés de quartier pour désengorger les halles et instaurer une nouvelle organisation des approvisionnements à Paris.
Malgré tout, durant la première moitié du XXe siècle, les halles centrales continuaient à déborder des pavillons construits par Baltard, provoquant l’encombrement permanent du quartier, si bien que, après maints débats et atermoiements, on décida finalement de les transférer à Rungis, au sud de Paris, en 1959.
Les halles en cours de démolition.
tags: #hall #aux #viandes #histoire #et #architecture
Vrac zéro déchet et Primeurs de saison au plus proche de chez vous à Thorigné-Fouillard près de rennes en Ille et Vilaine 32
© 2021 - Du bocal à l'assiette - Tous droits réservés / création web : 6cyic