Nouveau symbole de la défiance à l’égard d’Emmanuel Macron et de son gouvernement, les casseroles s’invitent à tous les déplacements des membres de l’exécutif. L’irruption des casseroles en politique a de quoi surprendre. À première vue, l’ustensile de cuisine évoque plutôt la dimension privée de l’existence, et beaucoup moins la vie commune, objet de la discussion collective dans l’espace public.
Une casserole en cuivre, un ustensile de cuisine avec une longue histoire.
Bien que la casserole soit assortie à une batterie, qui évoque un collectif, elle fait plutôt signe vers la singularité de l’individu et son expression propre, selon le philosophe, car elle se rattache toujours à une façon de se rapporter à l’existence : « Les plats et casseroles, dans la cuisine, signifient mes goûts alimentaires » (Du rural à l’urbain, 1970).
La casserole appartient à un temps cyclique, répétitif, qui n’est pas celui de l’action politique. Elle est cette pesanteur irréfragable dont il faut se dépouiller pour entrer dans l’espace public, ce poids que l’on veut cacher pour y être reconnu. De fait, comme se plaît à le répéter le gouvernement, le bruit mécanique, matériel, des casseroles n’a pas grand-chose à voir avec la voix du citoyen. Elle empêcherait la discussion démocratique.
Mais pour les manifestants qui s’en servent comme tambours de fortune, la casserole n’est pas la cause : elle n’est que le symbole d’une parole politique devenue impossible, inaudible et même insupportable - le symbole d’une rupture de l’espace de discussion dont le gouvernement, par son entêtement à ignorer l’ampleur des mobilisations populaires contre la réforme des retraites, est rendu responsable. La casserole rappelle ce qui a été oblitéré par le pouvoir : sens de la grève, sens de la manifestation, sens de l’activité parlementaire.
Cette ambivalence de la casserole peut surprendre. Mais elle s’éclaire quelque peu si l’on prête attention à son histoire. Comme le note le philosophe François Dagognet (1924-2015) dans un entretien pour Le Nouvel Observateur de 1998 : « La poêle à frire a elle-même connu une longue histoire. De ce fait, elle échappe au prosaïsme absolu. » La même chose vaut pour la casserole, qui accumule, commune patine, tout un ensemble de significations.
Il faut d’abord noter que la casserole, du moins sa diffusion à l’ensemble de foyer, est une réalité récente - aussi récente que la cuisine individuelle. La casserole est contemporaine de ce que l’on pourrait appeler une périphérisation des activités culinaires, de leur relégation dans un espace à part, où le cuisinier (plus souvent la cuisinière) œuvre en solitaire.
Si elle n’était sans doute pas une activité collective, la cuisine dans le foyer incandescent était tout de même un moment partagé. Il y a encore quelque chose de ce commun dans la transmission, d’une génération à l’autre, des ustensiles de cuisine, singulièrement de la casserole. C’est ce que les parents donnent à leurs enfants lorsqu’ils quittent le foyer ; c’est ce que l’on emporte en randonnée pour se préparer à manger dans le froid…
L’ustensile périphérique redevient alors central et a vocation à survivre à son cuisinier - comme les manifestants par rapport à Emmanuel Macron, dont le mandat s’achève dans quatre ans ? À l’arrière-plan de la casserole se tient toujours l’image du grand chaudron. Et ce chaudron lui-même est chargé de significations. Il renvoie, en particulier, au chaudron de Médée, la magicienne.
Médée, une figure mythologique associée au chaudron magique.
Comme le note Michaël Martin dans « “Que la Colchidienne fasse bouillir le chaudron d’airain” : rôles et fonctions du chaudron de Médée » (2013) : « Primitivement, Médée par son nom même se trouve liée à cet ustensile caractéristique des mélanges.
La casserole moderne, réceptacle des transmutations alchimiques du quotidien, est encore marquée par ces connotations magiques. Colette écrit par exemple : « Tout est mystère, magie, sortilège, tout ce qui s’accomplit entre le moment de poser sur le feu la cocotte, le coquemar, la marmite et leur contenu et le moment plein de douce anxiété, de voluptueux espoir où vous décoiffez sur la table votre plat fumant… » (« Rites » in Prisons et Paradis).
Cette magie est par définition sur-naturelle : introduisant sa médiation, elle marque une rupture ou un écart par rapport à la satisfaction immédiate des besoins vitaux. Loin de se réduire au symbole d’une aliénation à la nature, elle marque au contraire l’appartenance à un espace commun de culture.
Comme le note l’anthropologue Marcel Detienne (1935-2019) dans Dionysos mis à mort (1977), « avec la cuisson par ébullition » que permet la marmite, « l’art, la téchnē culinaire s’affirme l’égale d’un procès naturel qui met à la disposition de l’homme les nourritures les plus parfaites : la supériorité du bouilli sur le rôti n’est pas seulement gastronomique, elle est d’abord culturelle ».
L’ancêtre de la casserole entretient un rapport aussi profond qu’étrange avec la vérité. Comme le note encore Michaël Martin, « il existe dans le monde indo-européen de nombreuses références où le chaudron remplit le rôle de maître de vérité » - dans des procédures judiciaires en particulier, au cours desquelles le bras de l’accusé « est plongée dans l’eau bouillante à la recherche d’un objet immergé ».
La vérité qui est en jeu n’est évidemment pas du même ordre que la vérité scientifique : elle se tient en deçà des exigences démonstratives, des critères logiques qui caractérisent les procédures de vérités modernes. C’est à peine si l’on peut considérer que l’ordalie de la marmite vise la vérité.
Elle cherche, bien davantage que la vérité des faits, à déterminer dans quel mesure l’accusé peut être ou non réintégré à la vie collective. La procédure nous semble cruellement loufoque. Quelque chose d’analogue vaut pour la justice au sens d’horizon politique, et non d’institution.
La justice échappe toujours à la volonté d’en déterminer un sens univoque. Elle ne fait l’objet d’aucune démonstration : à son propos, nous ne cessons de parler. Nous avançons collectivement vers elle en tâtonnant à travers un univers commun tressé de normes floues, vagues, changeantes.
Un peu comme on cuisine, d’ailleurs : en ajoutant par petites touches un ingrédient ou l’autre, en observant les effets imprévisibles du mélange, en suivant les inflexions d’une dynamique qui nous échappe en partie. De ce point de vue, taper dans des casseroles pour protester politiquement prend un sens réel.
Au-delà de la réforme des retraites, les mouvements sociaux dénoncent aujourd’hui la réduction de la démocratie à un ensemble de procédures explicites (vote, etc.) par le président. À cette vision procédurale, qui restreint la participation politique à des moments isolés (le temps de l’élection, essentiellement), il s’agit d’affirmer qu’en démocratie, la justice - la question politique par excellence - doit être pour chacun une préoccupation quotidienne, aussi quotidienne que l’utilisation d’une batterie de cuisine.
Sans doute a-t-elle d’abord pris la forme d’une écuelle un peu profonde avant qu’on lui donne son aspect si pratique en la dotant d’une queue. C’est en tout cas ce que semble suggérer son étymologie.
Le mot viendrait en effet de l’ancien français “casse” ou “cassette” - grande cuiller ou louche - lui-même issu du grec kyathion, diminutif de kyathos qui signifie écuelle… Très fournies en matériel, les cuisines professionnelles d’antan disposaient de casseroles comparables à celles que nous connaissons, mais aussi de modèles hauts appelés russes.
Les usages de la casserole sont multiples : elle sert principalement à faire cuire ou chauffer à peu près tous les ingrédients et préparer des sauces ou des entremets. Sa hauteur raisonnable lui permet d’accueillir des petits volumes de légumes ou de fruits pour cuisson dans un liquide, voire une soupe ou une crème pâtissière. Mais elle peut aussi sortir de la cuisine pour se poser sur la table et devenir un élément de service.
Historiquement, la casserole était en cuivre, un matériau apprécié pour son excellente conductivité. Il avait toutefois l’inconvénient de nécessiter un entretien soigneux et de devoir être lavé au sel et au vinaigre avant chaque utilisation pour éliminer le vert-de-gris. Les casseroles de cuivre d’aujourd’hui présentent un intérieur étamé, ou, plus facile encore d’entretien, en inox. Mais de nombreux autres matériaux sont désormais disponibles, notamment l’inox, facile à entretenir mais perfectible en termes de conductivité, ou l’aluminium.
La queue est le dernier élément important. On évitera le plastique ou le bois, peu adaptés aux usages intensifs. Très valorisant d’aspect, le bronze se manipule avec précaution quand la casserole est chaude.
Quand on chante comme elle, ce n’est jamais bon signe et pourtant... elle est à l'origine d'oeuvres musicales pionnières ! Comme les cuillères ou les marmites, la casserole est aussi un formidable instrument de musique.Elle est divine lorsque le batteur Daniel Humair en joue.
Pas chère, ne nécessitant que peu d’entretien et aucun accordage, la casserole peut être classée dans la famille des idiophones, cette catégorie de percussions où figurent les cloches, les enclumes ou encore les xylophones, c’est-à-dire des instruments sans membrane, dont le corps solide produit le son frappé.
Les casseroles inspirent les artistes. Je pense à John Cage qui utilise des verres, des cocottes minutes et divers ustensiles de cuisine lors de sa performance Water Walk, "Promenade sur l’eau" donnée à la télévision italienne en 1959. Je pense aussi à Pierre Schaeffer qui utilise les sons enregistrés de casseroles remplies d’eau, qui tombent et qui roulent comme source musicale de son "Etude pathétique". Un extrait des Cinq études de bruits de 1948, pièce électroacoustique et fondatrice de la musique concrète.
Cinq études de bruits de Pierre Schaeffer, une œuvre fondatrice de la musique concrète utilisant des sons de casseroles.
Puisque nous sommes dans la cuisine, cherchons d’autres percussions originales... Je pense à deux autres idiophones du quotidien qui peuvent tout à fait servir d’instrument percussif. Ce sont les cuillères, des cousines des castagnettes qui sont au cœur de nombreuses musiques traditionnelles du monde entier. Elles peuvent être en bois comme dans ce chant enregistré en Sibérie sur l’île de Sakhaline.
Mais si vous préférez un son plus cristallin, moins feutré, vous pouvez aussi opter pour des cuillères en métal, que l’on retrouve notamment dans les styles bluegrass ou le hillbilly. Pour la petite histoire, les cuillères sont le premier instrument de Bobby Hebb. Avant d’enregistrer le célèbre Sunny, le chanteur s’est fait connaître tout jeune en jouant des cuillères à la télévision !
Un jeu virtuose qui donne envie d’écouter un dernier ustensile de cuisine que l’on peut transformer en instrument de musique. Il s’agit du udu nigérian, une jarre percée en terre cuite, semblable au ghatam des musiques carnatiques et d'Asie du sud. Un instrument que l’on retrouve chez Asian Dub Foundation par exemple mais aussi dans des résurrections d’œuvres baroques oubliées comme l'oratorio Le Déluge universel de Michelangelo Falvetti (1642-1692). Afin de rappeler que ce compositeur était sicilien, une terre à la croisée des cultures, le percussionniste Keyvan Chemirani joue du udu. Udu + Falvetti, une recette à tomber par terre !
Offrir le meilleur. C’est en étant fidèle à ses propres exigences que CRISTEL s’est hissée à la place qui est la sienne. L’immense cheminée de briques rouges, vestige préservé de l’ancienne usine, rappelle à chacun d’où l’on vient.Cette fidélité n’est pas étrangère au rayonnement de la marque. On aime CRISTEL pour le beau, pour la qualité et l’intelligence de ses produits, pour ses promesses de saveurs, mais on l’aime aussi pour cette histoire singulière. Toutes les marques ont une personnalité.
Les années 2000 consacrent le succès de la marque. L’entreprise confirme son leadership en France et multiplie ses représentations dans plus de trente pays. Les produits CRISTEL sont présents dans les rayons des grands magasins à Paris, Tokyo, Moscou, New-York, Londres… De grands noms de la gastronomie française affichent leur amitié pour la marque.Cette décennie est aussi celle de la transmission à l’intérieur de l’entreprise. Bernadette et Paul Dodane confient la direction générale de CRISTEL à Emmanuel Brugger en 2006. Damien Dodane le seconde dans la fonction de direction et prend en charge la stratégie marketing et le développement à l’international. Sa sœur, Myriam, avocate en droit des affaires à Metz, gère toute la partie juridique de la société, et notamment la propriété intellectuelle. Paul et Bernadette Dodane, en tant que co-présidents de la SAS, continuent d’exercer leur rôle.
Avec son concept Cook & serve qui a révolutionné les Arts de la table, CRISTEL a créé des attentes. La marque doit garder son avance créative.Au début des années 90, les plaques de cuisson par induction commencent à gagner du terrain. Paul Dodane contacte EDF, Ugine (un des leaders mondiaux de l’acier inoxydable) et le constructeur de plaques vitrocéramiques. Ensemble, ils constituent un pool de recherche. Dix-huit mois plus tard, la solution technique est trouvée. CRISTEL, une fois encore, ouvre la voie.Cette décennie voit également l’arrivée, dans l’entreprise, d’Emmanuel Brugger. En 1990, il fait la connaissance de Fabienne, l’une des filles de Bernadette et Paul Dodane. En 1993, il épouse Fabienne et intègre l’entreprise, tout en poursuivant un cursus d’ingénieur. Il sera l’artisan de l’informatisation de la production et, un peu plus tard, pilotera le grand chantier de modernisation de l’outil industriel.
Progressivement, les boutiques Arts de la table et les grands magasins parisiens accueillent cette marque auréolée d’un prestige inédit.CRISTEL met en place une politique commerciale très attentive dirigée par Paul Dodane. Bernadette Dodane est l’ambassadrice attentionnée de la marque. À l’écoute, proche des distributeurs, les dirigeants fédèrent, ils font partager les valeurs de cette entreprise pas comme les autres. En l’espace d’une décennie, CRISTEL devient leader sur le marché hexagonal tout en se déployant à l’international.
La grande innovation de Paul Dodane, ce sera le Cook & Serve. En cette fin des années 80, la casserole n’est encore qu’un banal ustensile de cuisine. Elle n’a pas sa place dans les belles boutiques où l’on vend la porcelaine et le cristal. Avec le Cook & serve, elle va faire son entrée dans le grand monde.Les poignées amovibles que dessine Paul Dodane sont profilées, fluides, élégantes. Lorsqu’elles s’éclipsent, on remarque alors la pureté du design, l’éclat du bel inox. Le faitout devient un plat de service, les casseroles CRISTEL s’invitent à table.En soi, l’idée est belle. Mais l’idée seule ne suffit pas à expliquer le succès que connut la marque dès cet instant. La qualité, ici, est érigée en exigence morale.
En 1984, face aux difficultés de la coopérative, les responsables locaux et le conseil d’administration mandatent un conseiller en gestion et en organisation. Le conseiller est une conseillère. Bernadette Dodane est une professionnelle indépendante, rigoureuse et pédagogue. Il faut de l’argent pour moderniser l’outil de production et faire chuter les coûts. Mais aucun investisseur ne veut prendre un tel risque. Ou alors il faudrait cesser de fabriquer des produits banalisés, faire le pari de l’innovation, miser sur le savoir-faire exceptionnel des équipes techniques. C’est ce que suggère le mari de Bernadette Dodane.
Paul Dodane est technicien à Automobiles Peugeot. Il n’est pas impliqué dans cette histoire complexe mais CRISTEL est devenu un sujet de conversation familial, forcément. Un soir, il a visité les ateliers de CRISTEL, il a vu les équipements, il a discuté avec les gens. Ses paroles ont marqué les esprits. Ce serait quoi, cette piste de l’innovation ?L’échange se poursuit, une relation de confiance se tisse au fil des mois. Pour les salariés comme pour les pouvoirs publics, le couple Dodane apparaît comme le seul recours solide. On leur fait comprendre. « Vous seuls pouvez le faire ».
En 1987, ils cèdent. Ils hypothèquent leur maison et sollicitent des amis pour constituer le capital de la nouvelle SA CRISTEL que présidera Bernadette Dodane. Les guerres vont interrompre cette fabuleuse expansion. Une première guerre, puis une seconde, puis un ennemi plus terrible encore : le plastique, à l’orée des années 50. Ce siècle de la modernité sera celui des illusions perdues pour Japy. La famille, désunie, est aux mains des banques. Le monde a changé trop vite.
1970, 1980… les ateliers ferment les uns après les autres. À Fesches-le-Châtel, les presses s’immobilisent en 1981. L’usine restera fermée pendant deux ans. En 1983, ce sont d’anciens salariés qui rouvrent les portes, illégalement, comme on force le destin. Les ouvriers ont des convictions. Pour eux l’entreprise est viable, ils y croient. Leur projet de coopérative est accepté par les autorités locales. C’est une victoire. On rappelle les anciens clients, le bruit des presses réveille l’espoir dans la petite vallée.
Il faut donner un nouveau nom à cette entreprise qui veut oublier ses blessures. On veut une sonorité claire, lumineuse. On pense à Cristal, puis à Chatel (pour Fesches-le-Châtel, berceau de l’entreprise). Un nom parfait.Mais le courage des repreneurs ne suffit pas. L’outil de travail est vétuste, les commandes plafonnent, la trésorerie est exsangue. Lorsque cette histoire commence, en 1806, un entrepreneur visionnaire achète un moulin et un vaste terrain. Il s’appelle Frédéric Japy, il a 56 ans. Il est en train de fonder un empire. En quelques décennies, il a révolutionné la production horlogère, il l’a modernisée, mécanisée. Il a inventé des machines, déposé des brevets. Il a aussi multiplié les ateliers dans toute la région. En bon industriel, il veut maintenant rationaliser.
Lorsqu’il s’éteint en 1812, l’entreprise appartient à ses trois fils qui, à leur tour, déploient les activités et construisent d’autres usines.
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