Balance ton porc ! : Un combat et une marque

L’expression Balance ton porc, créée par Sandra Muller le 13 octobre 2017, trouve sa source dans l’affaire Weinstein. L’objectif est de combattre le harcèlement sexuel.

Cet automne, Sandra Muller, journaliste, poste le tweet « #balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d’un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. » Elle fait ainsi écho aux dénonciations qui ont éclaté autour de Harvey Weinstein, producteur de cinéma, appelé « le porc » à Cannes.

Le 5 octobre 2017 sort l’article du New York Times sur les accusations de harcèlement sexuel contre le puissant producteur de cinéma Harvey Weinstein.

De nombreuses personnes s’approprient Balance ton porc et le hashtag associé pour dénoncer des agressions sexuelles subies.

Le mouvement #Balancetonporc est lancé. À sa suite, une avalanche de témoignages, des polémiques, des remises en question et des procès.

En seulement trois jours, #balancetonporc atteint plus de 200 000 mentions sur les réseaux sociaux (un chiffre qui grimpera à 500 000 en un mois). La presse relate le phénomène, et plus elle le fait, plus celui-ci prend de l’ampleur ; la parole des femmes s’est libérée.

Plus d'un an après #balancetonporc, quel impact a eu le mouvement?

L'affaire Sandra Muller et Éric Brion

Quelques heures plus tard, elle publie ce message : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit. Éric Brion, ex-patron de Equidia #BalanceTonPorc. »

Sur le réseau social, le hashtag devient viral.

Il est 8 h 06, ce 13 octobre 2017, quand Sandra Muller cède à son « impulsivité », comme elle le racontera ensuite.

Si le premier « regrette » ses propos, il réclame de la « nuance », se disant victime de « calomnie » et de « rumeur ».

Éric Brion a reconnu des « propos déplacés » et s’est excusé. Mais l’homme a affirmé faire l’objet d’un « amalgame entre drague lourde et harcèlement sexuel », et déploré les conséquences pour sa vie personnelle et professionnelle.

Dans son jugement rendu le 25 septembre 2019, le tribunal estimera d'ailleurs que la preuve de harcèlement sexuel tel que défini par le Code pénal n'est pas rapportée « en l'absence de répétition des faits et l'absence de chantage ».

Lors de l'audience, la défense de Sandra Muller a demandé que le terme de « harcèlement » soit compris dans son acception courante et non dans un sens juridique.

La défense d'Éric Brion, elle, s'est attachée au droit, fustigeant le fait que « la dictature de l'émotion ait primé le droit ».

En première instance, le tribunal avait ainsi estimé que Sandra Muller avait « manqué de prudence » dans son tweet.

Ce message, qui avait lancé le mouvement "Balance ton porc" lui avait valu un procès en diffamation.

En appel toutefois, la justice a reconnu à la journaliste « le bénéfice de la bonne foi », une décision entérinée par la Cour de cassation.

L'instance juridique a donné raison à la Cour d'appel, estimant que les propos de Sandra Muller reposaient bien "sur une base factuelle suffisante" pour leur reconnaître "le bénéfice de la bonne foi".

Toutefois, avec un dépôt de marque postérieur au premier usage de ces noms de domaine, il est peu probable qu’elle ait un moyen d’action à l’encontre de ces sites.

Sandra Muller gagne la bataille. Ce mercredi, la cour d'appel a rendu sa décision dans l'affaire « Balance ton porc » et infirmé le jugement rendu le 25 septembre 2019 par le tribunal de grande instance de Paris « en toutes ses dispositions ».

Sandra Muller n'est donc pas condamnée pour diffamation.

La cour reconnaît donc la « bonne foi » de Mme Muller, mais change toutefois de jurisprudence en la matière.

« Elle considère que des éléments postérieurs, et notamment la communication postérieure d'Éric Brion, pouvaient être pris en compte par le tribunal, et c'est la première fois que ça arrive », note Me Bénoit. La cour considère en effet qu'Éric Brion a reconnu avoir eu un « comportement déplacé ».

« C'est évidemment un immense soulagement pour Sandra Muller et pour nous après un combat judiciaire long et difficile. La cour d'appel a estimé que la libération de la parole était un débat d'intérêt général et que madame Muller disposait d'une base factuelle suffisante. La justice s'est grandie aujourd'hui par cette décision courageuse et historique.

« Ça a complètement ruiné cinq ans de ma vie », reconnaît Sandra Muller, qui se félicite cependant des avancées dans la société depuis ce mouvement.

Cinq ans après ce mouvement, équivalent français du #MeToo, et malgré les procès et le lourd tribut psychologique qu’elle dit avoir payé, la journaliste estime que les choses « progressent » et que cela en valait la peine.

Pendant ces presque cinq ans, ce fut souvent « violent », affirme Sandra Muller. Accusée d’avoir jeté en pâture le nom d’un homme, elle défend sa parole.

« J’ai subi des attaques aussi bien virtuelles que réelles. J’étais l’affreuse sorcière qui avait osé parler », dit la journaliste de la Lettre de l’audiovisuel, en évoquant les trolls sur les réseaux sociaux, le contrecoup sur sa vie privée comme professionnelle.

« Ça a quand même fait progresser la société », affirme-t-elle, citant la libération de la parole, les mesures prises dans les entreprises.

La question du dépôt de la marque Balance ton porc !

Un dépôt de marque a cependant été fait auprès de l’INPI dans un tout autre but.

Toutefois, l’une d’entre elles s’en empare plus que les autres. Héloïse Nahmani a déposé le 3 novembre 2017 la marque française Balance ton porc ! Le signe désigne une gamme très large (et hétéroclite) de produits et services, notamment des lessives, lubrifiants, produits de l’imprimerie, sacs, vêtements, jouets et des services d’organisation de conférences ou encore de location de noms de domaine. Une poule aux œufs d’or en somme.

Sandra Muller initie une action via son avocat pour empêcher l’enregistrement d’une telle marque. Son but est de protéger l’esprit du mouvement.

En novembre dernier, Balance ton porc ! devient un dépôt de marque française. Héloïse Nahmani en est la titulaire.

Interviewée par Franceinfo, elle explique alors qu’elle souhaite « éviter que ça tombe entre de mauvaises mains » et « faire un journal ou quelque chose qui fasse que Balance ton porc soit un peu plus voyant. » Ces propos déconcertent au regard des produits et services visés par la marque, sans doute choisis afin de « verrouiller » le nom au maximum.

Sandra Muller défend son expression Balance ton porc. Elle souhaite en effet conserver cette expression. Son objectif est également de protéger l’esprit du mouvement. De plus, avec son association We Work Safe, elle combat les violences sexuelles, en défendant les femmes victimes. Il n’y a par conséquent aucune visée commerciale sous cette expression.

Suite aux démarches de Sandra Muller et des échanges concernant la cession de la marque, Héloïse Nahmani a retiré son dépôt, le 22 mars 2018.

En outre, We Work Safe, l’association créée par Sandra Muller, annonçait avoir déposé une marque. Or, la marque « #balancetonporc » a bien été déposée, le 23 mars 2018, au nom de… Sandra Muller, et non de l’association.

Elle considère que les administrateurs ne respectent pas l’esprit de Balance ton porc, car ils demandent que les agresseurs présumés ne soient pas nommés. Elle leur fait donc part de son désaccord.

Selon Thaïs Boukella, vice-présidente de We Work Safe, « nommer ouvre la voie à la défense pour les personnes concernées, qui peuvent porter plainte pour diffamation. »

Les noms de domaine balancetonporc.fr et balancetonporc.com posent aussi problème à Sandra Muller. Elle regrette en effet que ces sites diffusent des témoignages anonymes.

La question de la protection des hashtags par le droit des marques se heurte à la nature même de ces expressions, qui sont faites pour être utilisées massivement sur Internet pour faire référence au même sujet.

Rappelons que le dépôt d’une marque permet d’obtenir un monopole d’exploitation sur un nom ou sur une expression, et que son utilisation au quotidien dans le langage courant peut entraîner sa dégénérescence.

Une telle marque est donc très difficile à défendre, ce qui retire une grande partie de son intérêt.

tags: #balance #ton #porc #origine

Articles populaires: