Suzanne Soussi, née à Paris en 1927, a vécu une vie marquée par les tragédies de la Seconde Guerre mondiale. Son histoire, de son enfance à Montreuil à sa déportation et sa survie, est un témoignage poignant de résilience face à l'horreur.
Le portail d'Auschwitz-Birkenau, symbole de la Shoah.
Suzanne Soussi est née à Paris, le 26 mai 1927, à la maternité de l’hôpital Rothschild, dans le XIIe arrondissement. Elle est la fille d’Avram (dit Albert) Soussi, né le 25 mars 1905 à Constantinople dans l’Empire ottoman, et de Perla Horada, mère au foyer née le 8 avril 1905, aussi à Constantinople. Albert a un plus jeune frère, Alfred, né le 25 octobre 1913, à Constantinople, qui vivra ensuite à Marseille. Perla et Avram se sont-ils rencontrés en Turquie ? Étaient-ils « promis » par leur famille ? En tout cas, ils se marient à Paris, à la mairie du XIe arrondissement le 14 août 1926.
À la naissance de Suzanne, le couple est domicilié à Montreuil, 22 rue Kléber. Suzanne grandit donc en France et est naturalisée française en 1929. Son père exerce le métier de cordonnier. La jeune fille apprend le métier de couturière et, en 1936, comme en atteste le recensement, habite 3, impasse Popincourt avec ses parents et son frère, dans le quartier de la Roquette, situé dans le XIe arrondissement de Paris. Les deux écoles primaires les plus proches du domicile sont l’école Parmentier et l’école Godefroy-Cavaignac.
À cette même adresse, réside en 1938 Haïm Vitali Horada, (né le 10 octobre 1914 à « Stamboul », décédé en 2014 à Villers-lès-Nancy) qui est marchand forain, selon sa fiche d’électeur du quartier Roquette 1. Il vit déjà dans cet immeuble en 1931, avec sa mère Victoria, née en 1881 en Turquie, et Hersa (Sarah), née en 1913 en Turquie aussi (recensement 1931, Roquette, p. 203). Il est alors miroitier. Il est le jeune frère de Perla.
La famille subit toutes les mesures antisémites édictées par les occupants allemands et l’État français. Il est possible qu’Albert ait perdu son emploi. Albert est arrêté et déporté en 1942. Nous avons trouvé deux informations contradictoires à ce sujet. Selon le site du Mémorial de la Shoah, il est déporté par le convoi n° 3 du 22 juin 1942. Les 1000 déportés du convoi sont sélectionnés pour les travaux forcés, mais selon Serge Klarsfeld, seuls 34 étaient survivant en 1945. Selon un document trouvé sur le site de Yad Vashem, Albert Soussi est déporté en septembre 1942.
Après l’arrestation de son père, Suzanne vit avec sa mère et son frère. Perla est arrêtée en mars 1944. Elle est transférée à Drancy le 27 mars et déportée, sans retour, le 13 avril dans le convoi n° 71. Sur la fiche de fouille du camp de Drancy, il est mentionné qu’elle a dû remettre la somme de 150 francs qu’elle avait sur elle. On peut en déduire que Suzanne, Freed et leur mère avaient beaucoup de difficultés pour survivre.
Suzanne est-elle arrêtée avec sa mère ? Son frère, Freed, indique dans une attestation manuscrite du 11 décembre 1955 (cf. dossier de Caen 21 P 609 379), que sa sœur a été arrêtée le « ? » mai 1944. Peut-on se fier à ce document, qui signifierait que Suzanne a été arrêtée après sa mère, et confiée à l’UGIF. Ou bien Freed considère-t-il comme une arrestation le fait que Suzanne soit confiée à l’UGIF, qui était entièrement sous le contrôle des autorités allemandes et du camp de Drancy ?
On note toutefois que sur sa fiche médicale de retour, Suzanne indique comme dernière adresse en France le 50 rue de Sedaine, et c’est l’adresse à laquelle elle souhaite se rendre après son rapatriement. Il s’agit très probablement de celle de sa tante maternelle, Sarah Horada, épouse d’Ahmed Dahmani (sources : Généanet). En tout cas, au moment de son arrestation fatale, Suzanne vit dans un centre pour jeunes filles juives au 9 rue Vauquelin. Ce foyer de jeunes filles avait ouvert ses portes en janvier 1943 sous l’égide de l’Union Générale des Israélites de France (UGIF).
Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944, un événement tragique bouleverse le paisible numéro 9 de la rue Vauquelin. Ce lieu, qualifié d’internat, abritait alors une trentaine de jeunes filles juives, parmi lesquelles se trouvait Suzanne Soussi. Certaines poursuivaient leurs études au collège ou lycée, d’autres étaient en apprentissage dans des écoles ou chez un patron. Elles sont toutes arrêtées, avec le personnel juif de l’orphelinat, à cinq heures du matin, en chemise de nuit, pour vérification d’identité, selon le témoignage de Suzanne. Mais ce n’est qu’un prétexte. C’est Aloïs Bruner en personne, le chef du camp de Drancy, qui mène l’arrestation et les transfère dans un camion bâché jusqu’à Drancy, a raconté Yvette Levy, une des survivantes. Presque toutes seront déportées sans retour.
Suzanne reçoit un numéro de matricule, le 25497, et se retrouve avec ses camarades dans des dortoirs dégoûtants, où court la vermine. Le séjour dans le camp de Drancy ne durera pas longtemps. Elle quittera la France par le dernier des grands convois de la région parisienne, celui qui sera ensuite désigné comme le convoi 77. Le camp sera déserté par Bruner et les nazis le 17 août, qui emmènent avec eux des otages au camp de Buchenwald. Les internés qui y étaient encore se retrouvent libres, et quittent progressivement le camp.
Suzanne est déportée à Auschwitz, depuis la gare de Bobigny, le 31 juillet 1944. Le voyage dure trois jours et trois nuits. Les wagons emportent 1306 personnes, dont un bébé d’une semaine et des personnes âgées. Plus de trois cents enfants sont aussi tassés dans les wagons à bestiaux, en pleine canicule. À son arrivée, alors que les enfants, les vieillards, les femmes avec enfant et la plupart des déportés sont conduits vers les chambres à gaz, Suzanne est jugée suffisamment forte pour être sélectionnée pour le travail. Elle entre dans le camp de Birkenau-Auschwitz. Le numéro 16 807 lui est tatoué à la plume sur l’avant de son bras gauche par un ou une déporté.
« On est allées en chambre de désinfection. Ils nous ont tabassées pour qu’on se déshabille. On ne voulait pas se mettre toutes nues devant ces mecs. Et puis on s’est mises en file indienne pour être tondues.
Des prisonniers dans le camp d'Auschwitz.
Kratzau est situé à côté de la ville de Chrastava en Tchécoslovaquie, dans le nord de la Bohême. Depuis 1938 et les accords de Munich, cette ville de la région des Sudètes est annexée au Troisième Reich. Un camp de concentration pour femmes y a été construit durant la Seconde Guerre mondiale. C’est ici que Suzanne travaille, à l’usine de Spreewerk, entreprises d’armement qui produit des munitions de guerre pour l’armée allemande.
3h30 du matin : réveil. 4h20 du matin : « exode » dans la cour pour aller chercher le petit-déjeuner, chacune à son tour. Le petit-déjeuner était composé de soupe à base d’eau et de pommes de terre ou de légumes, épaissie d’épluchures de pommes de terre crues. Les prisonnières reçoivent ¾ d’un litre par personne. La soupe du soir, un litre environ, était composée également de pommes de terre, mais elle était plus épaisse et contenait en général des pommes de terre entières dans leur peau, mélangées à quelques betteraves.
« Une fois par semaine, nous recevions les éternelles pommes de terre avec un peu de sauce à la viande et, occasionnellement, des oignons. Les dimanches aussi, nous avions droit aux pommes de terre avec un peu de sauce à la viande. Ce rythme de travail associé à une nourriture très faible conduit inexorablement les détenues à l’épuisement.
« Le 7 mai, pas de travail mais l’ordre est donné de rassembler toutes les filles (équipes de jour et équipes de nuit) d’où les questions et l’inquiétude des déportées. Le directeur de l’usine, amené en voiture avec chauffeur, vient leur annoncer que la fin de la guerre est proche et leur souhaite de pouvoir toutes rentrer dans leurs pays respectifs ! La “commandante”, surnommée Napoléon, car elle avait toujours une main dans son corsage et l’autre dans le dos, est furieuse. Dans la nuit du 8 au 9 mai 1945, les SS ont disparu en laissant leurs uniformes sur place, mais le camp est miné. Les partisans tchèques puis les soviétiques entrent dans le camp : c’est la “libération” », raconte Yvette Lévy (cf. la biographie d’Yvette Lévy, convoi 77.org).
Suzanne a-t-elle, comme Yvette et une de leurs camarades, erré dans des fermes environnantes pour trouver quelques œufs à gober ? Seule la fiche médicale établie à son retour en France traduit sa situation physique. Elle ”fait état des nombreux problèmes physiques dus à sa déportation : « aménorrhée (absence de règle), décalcification, mauvaise denture ». Elle a subi un traitement au DDT, contre les poux et autres parasites.
Suzanne est rapatriée le 24 mai 1945, soit relativement rapidement après sa libération de Kratzau. Elle est accueillie à l’hôtel Lutetia, le centre de rapatriement parisien. Sur sa fiche, elle indique vouloir se rendre chez madame Dahmani 50, rue de Sedaine, qui est sans doute un membre de sa famille (voir plus haut). Le logement est situé à 250 mètres de l’impasse Popincourt, ancien domicile des Soussi.
Suzanne Soussi s’est mariée le 29 avril 1954, à la mairie du Ve arrondissement de Paris avec Georges Robert Friedmann (1922-2022). Elle réside dans ce quartier, au 6 rue Lagarde, quand elle remplit son dossier de demande pour obtenir le statut de déporté politique (ce qui signifie déporté en raison de la « race »). Pendant quelques temps, elle résidera, avec son frère, au 30 de la rue Vieille du Temple, dans le Marais, puis au 19 rue Descombes dans le 17e, comme l’attestent des échanges avec l’administration et son dossier. Puis elle est domiciliée au 19 rue du Château d’eau, dans le Xe. Mais son dossier nous apprend qu’elle a ensuite déménagé à Toulon, où sa carte de déportée lui est dérobée dans un vol à la tire.
À la suite de différentes recherches, nous n’avons trouvé aucune trace d’une descendance. Nos premières recherches ont été effectuées sur les archives en ligne des registres de naissances. Or, les actes de naissances des années durant lesquelles Suzanne aurait pu avoir un enfant ne sont disponibles que sur demande pour raisons personnelles, ce qui n’est pas notre cas. Nous avons donc recherché des membres de la famille afin de les contacter pour leur demander si Suzanne avait eu un enfant. Malheureusement, nous n’avons pas pu joindre le cousin dont nous avons trouvé la trace. Un autre de ses cousins, du côté maternel, ne sait pas grand-chose, étant plus jeune de trente ans ! Cependant, lors de nos recherches sur la mort de Suzanne, nous avons pu observer qu’aucun enfant n’était cité, contrairement à d’autres membres de la famille qui étaient mentionnés sur le faire-part.
L’examen de son dossier de demande nous a interpelés. En effet, les dates qu’elle mentionne ne correspondent pas à ce qu’elle a vécu ; elle écrit avoir été arrêtée en 1943 et libérée en 1944. La date même de son entrée à Drancy est fausse (c’était le 22 juillet et non pas le 27).
Malheureusement, son histoire s’est achevée le 18 novembre 1999, à Toulon.
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