Le 13 octobre 2017, la journaliste Sandra Muller poste un tweet qui marquera l'histoire des réseaux sociaux et de la lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes: "#balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d'un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends."
Cette initiative, lancée en écho aux dénonciations contre Harvey Weinstein, producteur de cinéma accusé de harcèlement sexuel, a rapidement pris de l'ampleur, devenant un mouvement emblématique de libération de la parole des victimes. Le succès de cette invitation à libérer la parole des victimes de harcèlement sexuel, perçue comme une incitation à la délation par certains, a dépassé les attentes de Sandra Muller : le 6 mars, près de 845 000 messages avaient été postés sur les réseaux sociaux par 261 759 internautes et 7 862 articles de presse en ligne avaient été publiés à ce sujet, selon un décompte de Visibrain pour franceinfo.
Dans une tribune au « Monde », la journaliste à l’origine du hashtag #balancetonporc rappelle qu’une simple grivoiserie peut engendrer des traumatismes graves. Le hashtag #balancetonporc est né sur un coup de colère, un vendredi 13 octobre, sur fond d’affaire Weinstein, producteur américain accusé par une centaine de femmes de conduites sexuelles inappropriées. Il était temps de dénoncer l’ambiance malsaine du monde du cinéma, de la télévision et des médias.
Au départ, elle décrivait le producteur Harvey Weinstein, sous le coup d’accusations différentes, du comportement irrespectueux au viol. A Cannes, on l’appelait « le porc ». Puis je me suis souvenue de paroles dégradantes que moi-même j’avais entendues. Au cours d’un festival qui se déroulait justement à Cannes, un directeur de chaîne m’assénait : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit. » Cette phrase était choquante, pathétique et très présomptueuse. J’ai décidé de donner le nom de mon agresseur verbal sur mon réseau afin de montrer l’exemple. Il fallait d’urgence arrêter ce genre de comportement.
À l'origine du mouvement, le scandale Weinstein. Une longue enquête publiée le 5 octobre dans le New York Times dévoile pour la première fois les turpitudes du magnat hollywoodien, qui n'a eu de cesse d'obtenir par toutes sortes de menaces des faveurs sexuelles auprès d'employées de ses sociétés ou d'actrices, débutantes ou confirmées. D'autres témoignages déferlent, notamment en France de la part d'Emma de Caunes ou de Léa Seydoux. Tous montrent que le producteur n'a pas seulement abusé de son pouvoir, il a bénéficié d'une puissante et sidérante omerta.
Sortir de la loi du silence, celle qui fait qu'en France seuls 5 % des cas de harcèlement sexuel au travail arrivent devant la justice. Que 93 % des plaintes sont classées sans suite par le parquet, faute de témoignages et de preuves. Que seule une victime de viol ou de tentative de viol sur dix porte plainte.
Et la journaliste de commencer dans la foulée : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit, Éric Brion ex-patron d'Équidia. » Ce dernier a porté plainte.
La déferlante est inouïe : trois semaines plus tard, le 10 novembre, le hashtag recense quelque 580 000 messages. Ils s'ajoutent à ceux de #MeToo aux États-Unis, #MoiAussi en France. La plupart des témoignages ont dérogé à la règle initiale : ils ne donnent pas de noms, mais décrivent ce qu'ont vécu et vivent les femmes au travail, dans la rue, à la piscine, dans un bar, le bus… - la drague agressive, les intimidations, les attouchements, les gestes déplacés ou carrément les agressions sexuelles. Toutes ont une histoire, un souvenir. Des hommes découvrent effarés que cela concerne leur femme, leur mère, leur sœur, leur fille. Et certains, parfois, se demandent si eux-mêmes n'ont pas été lourds, sans le savoir.
D'autres se scandalisent pourtant du procédé. C'est le cas notamment de Raphaël Enthoven. S'il se réjouit que la parole se libère, il s'inquiète de voir cette dénonciation tourner à la « délation ». Tous les « porcs » ne se valent pas, fait-il remarquer : il y a loin d'un « Jean-Claude Duss » à un prédateur tel que Weinstein. Il juge surtout qu'au lieu de « balancer » sur les réseaux sociaux les femmes victimes devraient plutôt « dénoncer leur porc à la justice ». Mais « les justiciables se transforment en justicières » et, à ce jeu, la justice justement a tout à perdre…
Pourtant, des têtes roulent, des positions tanguent : après Weinstein, viré de l'Académie des Oscars et de ses sociétés, le célèbre journaliste américain Charlie Rose se voit accusé par huit femmes dans le Washington Post et est évincé de CBS News. L'humoriste Louis CK - accusé de s'être masturbé devant plusieurs femmes - est emporté par la tourmente, tout comme Kevin Spacey, carrément effacé du dernier film qu'il avait tourné. Quant au sénateur Roy Moore, accusé d'avoir harcelé de très jeunes filles en Alabama, il est abandonné par tous ses soutiens, hormis celui de Donald Trump, et finit par perdre son siège.
En France, c'est d'abord l'ancien directeur de la rédaction de France 2, Éric Monier, qui est accusé par la journaliste Anne Saurat-Dubois de harcèlement sexuel et moral. La plainte sera finalement classée sans suite, mais, précise la journaliste, uniquement parce que les faits étaient prescrits. Une enquête est ouverte sur le prédicateur musulman Tariq Ramadan accusé de viols et contre lequel deux femmes portent plainte. Il dément vigoureusement et, « d'un commun accord », est mis en congé de l'université d'Oxford. Le journaliste de LCP Frédéric Haziza est visé par une plainte pour des faits remontant à 2014, ce qu'il conteste même s'il s'est excusé de l'« ambiguïté » de « certains gestes » : la plainte relate une main aux fesses. Il a été, depuis, suspendu par la chaîne.
Puis c'est au tour de Patrice Bertin, un ancien pilier de France Inter : Mediapart et Le Monde révèlent que sa mise à la retraite en 2016 est la suite d'une enquête interne qui a confirmé des rumeurs et des soupçons vieux de 30 ans dans la Maison ronde. Plusieurs femmes témoignent, anonymement, des agressions qu'elles ont subies. L'une d'elles raconte au Monde comment il l'a appelée dans la soirée alors qu'elle était de permanence pour discuter d'un sujet à son domicile : « Peu de temps après que je suis entrée chez lui, il me tire vers sa chambre et me jette sur son lit. Je me débats, je commence à hurler. Il me lâche, mais ouvre un placard d'où il sort une carabine qu'il braque sur moi. Je crie de plus belle. Il s'énerve, tourne la carabine vers lui, me demande si je veux qu'il se suicide. Je trouve la force de fuir, je dévale les escaliers. Il me pourchasse de la voix en criant : Si tu parles de ça, ta carrière est foutue. » Des accusations « monstrueuses », a balayé Patrice Bertin.
De fausses accusations, il y en aura en effet. Ainsi du député LREM Christophe Arend, visé par une plainte de son ancienne attachée parlementaire. L'enquête montrera qu'elle lui avait fait des avances, non l'inverse. Mais celles qui ont eu le courage de parler aussi ont dû faire face à un flot de haine. Ainsi la journaliste Nadia Daam, cible d'une campagne pour avoir moqué les trolls de jeuxvidéo.com. Ou encore l'actrice Asia Argento qui, après avoir décrit comment Weinstein lui a imposé un rapport sexuel, a préféré fuir l'Italie sous les insultes.
L’expression Balance ton porc, crée par Sandra Muller le 13 octobre 2017, trouve sa source dans l’affaire Weinstein. L’objectif est de combattre le harcèlement sexuel. Un dépôt de marque a cependant été fait auprès de l’INPI dans un tout autre but.
Cet automne, Sandra Muller, journaliste, poste le tweet « #balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d’un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. » Elle fait ainsi écho aux dénonciations qui ont éclaté autour de Harvey Weinstein, producteur de cinéma, appelé « le porc » à Cannes. De nombreuses personnes s’approprient Balance ton porc et le hashtag associé pour dénoncer des agressions sexuelles subies.
Toutefois, l’une d’entre elles s’en empare plus que les autres. Héloïse Nahmani a déposé le 3 novembre 2017 la marque française Balance ton porc ! Le signe désigne une gamme très large (et hétéroclite) de produits et services, notamment des lessives, lubrifiants, produits de l’imprimerie, sacs, vêtements, jouets et des services d’organisation de conférences ou encore de location de noms de domaine. Une poule aux œufs d’or en somme.
Sandra Muller initie une action via son avocat pour empêcher l’enregistrement d’une telle marque. Son but est de protéger l’esprit du mouvement. En novembre dernier, Balance ton porc ! devient un dépôt de marque française. Héloïse Nahmani en est la titulaire. Interviewée par Franceinfo, elle explique alors qu’elle souhaite « éviter que ça tombe entre de mauvaises mains » et « faire un journal ou quelque chose qui fasse que Balance ton porc soit un peu plus voyant. » Ces propos déconcertent au regard des produits et services visés par la marque, sans doute choisis afin de « verrouiller » le nom au maximum.
Sandra Muller défend son expression Balance ton porc. La journaliste agit alors pour récupérer la marque Balance ton porc ! Elle souhaite en effet conserver cette expression. Son objectif est également de protéger l’esprit du mouvement. De plus, avec son association We Work Safe, elle combat les violences sexuelles, en défendant les femmes victimes. Il n’y a par conséquent aucune visée commerciale sous cette expression.
Suite aux démarches de Sandra Muller et des échanges concernant la cession de la marque, Héloïse Nahmani a retiré son dépôt, le 22 mars 2018. En outre, We Work Safe, l’association créée par Sandra Muller, annonçait avoir déposé une marque. Or, la marque « #balancetonporc » a bien été déposée, le 23 mars 2018, au nom de… Sandra Muller, et non de l’association. Elle considère que les administrateurs ne respectent pas l’esprit de Balance ton porc, car ils demandent que les agresseurs présumés ne soient pas nommés. Elle leur fait donc part de son désaccord.
Selon Thaïs Boukella, vice-présidente de We Work Safe, « nommer ouvre la voie à la défense pour les personnes concernées, qui peuvent porter plainte pour diffamation. » Les noms de domaine balancetonporc.fr et balancetonporc.com posent aussi problème à Sandra Muller. Elle regrette en effet que ces sites diffusent des témoignages anonymes. Toutefois, avec un dépôt de marque postérieur au premier usage de ces noms de domaine, il est peu probable qu’elle ait un moyen d’action à l’encontre de ces sites.
La question de la protection des hashtags par le droit des marques se heurte à la nature même de ces expressions, qui sont faites pour être utilisées massivement sur Internet pour faire référence au même sujet. Rappelons que le dépôt d’une marque permet d’obtenir un monopole d’exploitation sur un nom ou sur une expression, et que son utilisation au quotidien dans le langage courant peut entraîner sa dégénérescence. Une telle marque est donc très difficile à défendre, ce qui retire une grande partie de son intérêt.
La Cour d’Appel de Paris a, le 31 mars 2021, infirmé le jugement qui avait condamné Sandra Muller pour diffamation envers Éric Brion. Or, la Cour d’Appel a estimé que le Tweet de Sandra Muller « ne contenait pas l'imputation d'avoir commis un délit pénal » alors que le Tweet relatant les propos tenus par Éric Brion était précédé du tweet désormais célèbre : « Toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d'un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot.
Les juges sont encore plus souples lorsque les propos émanent d’une personne qui témoigne de son propre vécu. « en matière de diffamation, lorsque l’auteur des propos soutient qu’il était de bonne foi, il appartient aux juges, qui examinent à cette fin si celui-ci s’exprimait dans un but légitime, était dénué d’animosité personnelle, s’est appuyé sur une enquête sérieuse et a conservé prudence et mesure dans l’expression, de rechercher d’abord, en application de ce même texte, tel qu’interprété par la Cour européenne des droits de l’homme, si lesdits propos s’inscrivent dans un débat d’intérêt général et reposent sur une base factuelle suffisante, afin, s’ils constatent que ces deux conditions sont réunies, d’apprécier moins strictement ces quatre critères, notamment s’agissant de l’absence d’animosité personnelle et de la prudence dans l’expression » (Crim. 21 avr.
C’est donc la finalité poursuivie par l'auteur des propos qui est prise en compte pour apprécier la bonne foi. « grâce à leur accessibilité ainsi qu’à leur capacité à conserver et à diffuser de grandes quantités de données, les sites internet contribuent grandement à améliorer l’accès du public à l’actualité et, de manière générale, à faciliter la communication de l’information (...) La possibilité pour les individus de s’exprimer sur Internet constitue un outil sans précédent d’exercice de la liberté d’expression. » et que des « informations politiques ignorée par les médias traditionnels ont souvent été divulguées par le biais de YouTube, ce qui a permis l’émergence d’un journalisme citoyen » (CEDH 1er dec. 2015, Cengiz a. c/Turquie, req. 48226/10, Para.
En octobre, dans la foulée du mouvement, les dépôts de plaintes pour violences sexuelles ont fait un bond de 30 % dans les gendarmeries, de 23 % à la police, selon le ministère de l'Intérieur. Mais aboutiront-elles ?
Au procès de Georges Tron, première personnalité à répondre de faits de viol aux assises depuis le début de la tempête, c'est bien à un naufrage de la justice qu'on assiste. Lors de l'audition des plaignantes, les questions du président qui, dit-il, se doit d'interroger « à charge et à décharge » suscitent un tollé sur les réseaux sociaux. Il se demande pourquoi ces femmes seraient restées « inertes » si elles n'étaient pas consentantes. Et pourquoi se rendent-elles au rendez-vous, pourquoi se battent-elles pour conserver leur travail et donc continuer à côtoyer leur « bourreau » ? Pour l'avocat d'une des plaignantes, « les 600 000 femmes qui subissent chaque année des violences sexuelles en France et qui hésitent à porter plainte devant la justice seront confortées dans leurs hésitations par ce procès ». Pour la défense de Georges Tron, au contraire, une brèche s'ouvre et, le lendemain, elle obtient l'ajournement du procès.
Dans Le Monde, lors de sa dernière interview, l'anthropologue Françoise Héritier, décédée depuis, s'enthousiasmait : « Que la honte change de camp est essentiel. Et que les femmes, au lieu de se terrer en victimes solitaires et désemparées, utilisent le #MeToo d'Internet pour se signaler et prendre la parole me semble prometteur. C'est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n'étions pas toutes seules ! Les conséquences de ce mouvement peuvent être énormes. À condition de soulever, non pas un coin, mais l'intégralité du voile, de tirer tous les fils pour repenser la question du rapport entre les sexes, s'attaquer à ce statut de domination masculine et anéantir l'idée d'un désir masculin irrépressible.
Si c’était à refaire, Sandra Muller, l’initiatrice de #Balancetonporc, affirme qu’elle recommencerait « sans hésiter ». Cinq ans après ce mouvement, équivalent français du #MeToo, et malgré les procès et le lourd tribut psychologique qu’elle dit avoir payé, la journaliste estime que les choses « progressent » et que cela en valait la peine.« Ça a complètement ruiné cinq ans de ma vie », reconnaît-elle. Mais « quand on a les moyens de faire changer une société pour installer de meilleures règles, de meilleures lois », « sans le calculer, sans l’anticiper », « oui, c’est une satisfaction ».
Accusée d’avoir jeté en pâture le nom d’un homme, elle défend sa parole. « Je n’ai jamais dit qu’Éric Brion était un violeur », dit-elle. Mais il faut « dégommer » ce qui est considéré comme « le plus bas niveau » de l’agression, à savoir les agressions verbales, pour espérer lutter contre les violences physiques, soutient-elle.
Dernièrement, les piges reviennent, doucement, explique-t-elle. Et malgré les difficultés, elle juge que le bilan, cinq ans plus tard, en vaut la peine. #Balancetonporc, #MeToo, « ça a quand même fait progresser la société », affirme-t-elle, citant la libération de la parole, les mesures prises dans les entreprises.
Avant, beaucoup des personnes s’adonnant à du harcèlement ou pire « pouvaient avancer en toute impunité, faire ce qu’elles voulaient avec un silence général organisé, des appuis considérables ».
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