L'expression "Porc" pour désigner la police : Origine et Évolution

La langue française est riche en expressions dont l'origine est souvent obscure. Parmi les termes péjoratifs utilisés pour désigner les forces de l’ordre (FDO), on retrouve « poulet », « flic », « keuf », « vache » et aussi « porc ». Cette dénomination animalière remonte à 150 ans déjà !

Cet article explore l'origine et l'évolution de l'expression "porc" pour désigner la police, en retraçant son histoire, son utilisation dans la culture populaire et son impact social.

Une porcherie.

Origines étymologiques et historiques

Les racines étymologiques du mot policier remontent à l’Antiquité. La racine « polis », vient du grec ancien et signifie « ville » ou « cité ». Quant au mot « politia », il signifie en latin « administration » ou « gouvernement ». Enfin le mot « police » a été utilisé en français, d’abord pour designer l’administration, l’organisation ou la règlementation de la cité, puis plus spécifiquement le corps professionnel chargé de faire respecter la loi.

En 1791, lors de la Commune de Paris, de nombreux bâtiments sont incendiés et détruits, notamment ceux liés au pouvoir. Parmi eux, la préfecture de police, créée par Napoléon 1er. Le maire de Paris est alors Jules Ferry. Il met à disposition de la police un nouveau lieu, la caserne de l’île de la Cité, au 36 quai des Orfèvres.

Or celle-ci avait été édifiée, lors des grands travaux d’Haussmann, sur un ancien marché de volailles. Très vite, les anciens occupants et les nouveaux sont associés dans l’esprit des Parisiens.

Anecdote amusante, on crut que ce sobriquet avait été récupéré par Yvonne de Gaulle, la femme du général, qui, en 1962 après l’attentat du petit Clamart s’était exclamée : « j’espère que les poulets n’ont rien eu ! ». En fait, elle n’évoquait pas les policiers qui assuraient sa protection, mais les poulets en gelée, placés dans le coffre de la voiture présidentielle qui fut criblée de balles.

L'utilisation du terme "porc" dans différentes cultures

Est-ce une spécialité française d’utiliser des mots railleurs à consonnance animalière à l’encontre de nos gendarmes, gardiens de la paix et autres OPJ ? Pas du tout !

Les américains utilisent, depuis les années 1960/1970, le terme de « pigs » qui signifie cochons, porcs. L’origine serait liée au fait que ces animaux fouinent à la recherche de nourriture comme les agents de police en quête d’indices et de délinquants. Le mot « cops » (flics) est aussi très largement utilisé aux USA.

Les Suédois ont aussi opté pour porc (« gris » dans leur langue). Quant aux Allemands, ils préfèrent le mot « Bullen », qui veut dire taureaux. Les Anglais, eux, utilisent des termes moins animaliers tels que « bobbies » ou « peelers », qui proviennent tous deux de Sir Robert Peel. Ce dernier créa la police moderne professionnelle britannique au XIXe siècle.

Les Russes qualifient les policiers de копы (se prononce kopi), un dérivé des « cops » américains. En portugais, l’expression est bien trop insultante pour que l’on puisse se permettre de la répertorier ! Elle n’est même pas dans le dictionnaire !

L’expression « bœufs-carottes » désigne la police des polices. C’est un service spécial et distinct de celui qui est au contact direct de la population. Contrairement au terme « poulets », il est spécifiquement français et n’a pas vraiment d’équivalent dans les autres cultures.

Ce terme, issu de la gastronomie, est associé à la notion de « mijotage », car il s’agit d’un plat qui exige de cuire (et donc de mijoter) très longtemps pour que les saveurs se révèlent. Une autre explication suggère que lorsque les policiers ont été suspendus ou licenciés à la suite d’une enquête interne, leur salaire réduit ne leur permet plus de s’acheter des plats classiques. Seul le « bœuf-carottes », un plat bon marché, leur est désormais accessible.

Réactions et controverses

En 2012, la marque Loué, qui commercialise de la volaille, avait lancé une campagne publicitaire jouant sur les mots. On y voyait un policier sur un tracteur et un poulet (l’animal), perché sur un panneau « Loué ». Le slogan : « Poulet fermier, l’authentique. Depuis 1958, un bon poulet est un poulet libre ».

Le syndicat de police SGP-FO n’avait pas apprécié ce type d’humour. Sa réponse avait été directe. Il avait écrit pour exiger la suppression de la publicité. La comparaison volaille/police avait eu pour effet, toujours selon le syndicat, d’insulter, ridiculiser et blesser les membres de ce corps de métier. Or l’entreprise n’en était pas à son coup d’essai ! Elle récidivait après sa campagne de 2010, dans laquelle elle présentait des policiers entassés dans un fourgon avec un slogan similaire.

En tout état de cause, cette comparaison policiers/poulets et cet humour, que Loué estimait être potache, n’a pas du tout été du goût des fonctionnaires de police.

En 2001, Clément Schouler, magistrat membre du Syndicat de la magistrature, rédige un petit livre sous le titre Vos papiers ! - Que faire face à la police ?, visant à donner donner des arguments et des conseils de comportements en cas d’arrestation. Sur la couverture, on peut voir un homme en uniforme montrant les dents, affublé de gros yeux verts et d’un nez porcin.

L’ouvrage fait rapidement l’objet de plaintes individuelles d’une centaine de policiers, d’après le Syndicat national des officiers de police (SNOP, majoritaire à l’époque) et Synergie, qui organisent également un rassemblement de membres de forces de l’ordre en civil portant des masques de cochon devant la Chancellerie, l’objectif étant de faire retirer en référé le dessin de couverture, car ce livre « scandalise les policiers » comme l’indique Le Parisien.

Le ministre de l’Intérieur exhibera sa plainte en plein Palais Bourbon lors de questions au gouvernement. Marylise Lebranchu, alors ministre de la Justice, adopte une autre posture : elle trouve certes « malvenu de faire de l'humour et d'utiliser cette couverture », mais, au nom de la liberté d’expression, conseille de ne pas poursuivre les auteurs en justice.

Enfin, le Syndicat de la magistrature se justifie, en indiquant, pour répondre aux nombreuses accusations, que « cette caricature rend parfaitement compte de la réalité vécue des contrôles. ». L’auteur, le dessinateur et l’éditeur sont relaxés en première instance, suscitant un appel de la part du parquet.

Le procès en appel se tient le 23 novembre 2006, Nicolas Sarkozy étant alors ministre de l’Intérieur. Le jugement en Appel du 18 janvier 2007 retient que le « dessin poursuivi, représentant un policier sous des traits porcins, relève du genre de la caricature » mais que « si le genre de la caricature admet la dérision, il ne saurait pour autant autoriser des représentations dégradantes ».

Ainsi, la justice souligne « l'accumulation et le caractère outrancier [qui] participent d'une volonté délibérée de donner une image à la fois humiliante et terrifiante de la police ». La violence de la représentation, son caractère dégradant, le fait que le dessin satirique vise l’institution et ce, dans un cadre « sérieux », est jugé « constitutif d'une injure publique à l'égard du corps de la police nationale...

Or, à l’issue du pourvoi intenté par le seul auteur Clément Schouler, le jugement en appel est cassé l’année suivante. Si des arguments de procédures sont décisifs, d’autres ne sont pas oubliés et notamment celui de la participation à un débat certes vif, mais bien réel dans la société de l’époque sur la question des violences policières.

Le "porc" dans la culture populaire contemporaine

L’argot change ! « Porc » remplace de plus en plus « flic » ou « keuf » pour désigner les policiers. Quant à l’affectueux « poulet », on l’a souvent entendu dans la bouche de Jean Gabin, mais il a depuis longtemps disparu de la rue.

Depuis 1800 au moins, « Pig » est présent dans la bouche des pick-pockets chétifs d’Angleterre, celle de Dickens. « Pig » passe l’Atlantique et est attesté dès 1830 dans l’argot des bas-fonds new-yorkais. Il prend un sens légèrement différent puisqu’il désigne plus particulièrement semble-t-il les policiers corrompus, les ripoux.

Le mot « Pig » reste très utilisé par ailleurs pour d’autres cibles. Pig le policier est réactivé par la contestation étudiante des années 60. Les policiers redeviennent suspects à cette époque : moins diplômés et moins payés que la moyenne, leur engagement au service de la loi démontrerait une certaine perversité.

Mais ce sont surtout les Black Panthers qui vont consciemment populariser l’équivalence porcs = policiers dans leur propagande très soignée. Le mot porc ne désigne plus seulement les policiers, mais aussi tous les blancs cupides. Leur prospérité n’est pas due à une avance technologique, mais à l’exploitation des peuples de couleur. La Russie soviétique est définie également comme un pays de porcs.

En 1973, le mouvement Black Panthers s’autodétruit. Mais l’ethnolecte « Pig » survit dans le black slang (l’argot de la communauté noire), avec ses dérivés : « pigmobile » pour voiture de police, « pig brother » pour les Noirs favorables à la police ou « pigpen » (« porcherie ») pour les commissariats.

C’est donc peut-être par la musique rap que l’expression « flics = porcs » s’acclimate en France. Parmi les passeurs de culture, on trouve le rappeur Médine, de sensibilité islamique et fasciné par les Black Panthers. Médine s’est expliqué sur ces paroles : elles sont placées dans la bouche d’un jeune Noir en colère qui débite les préjugés de son milieu.

En 2017, le hashtag Balance ton porc est la traduction en France de Me Too, mouvement à l’initiative de femmes ayant subi du harcèlement dans le milieu professionnel. Ces derniers mois enfin, on trouve l’expression de plus en plus employée dans les milieux d’extrême gauche, dans son sens américain précis où porcs = policiers.

Un jeu vidéo éducatif créé à l’occasion de la crise des Gilets jaunes par Révolution permanente, la tendance la plus trash du NPA, le parti de Besancenot et Poutou. Des tee-shirts Flics Porcs Assassins sont actuellement disponibles sur le site commercial anarchiste Ni Dieu Ni Maître, pour la modique somme de 16,62 euros.

Le 23/4/2020, c’était aux cris de « mort aux porcs » que le poste de police de Strasbourg-La Meinau était incendié, selon la syndicaliste policière Linda Kebbab. À Villeneuve-la-Garenne, des militants black blocks ont cherché à opérer la jonction avec les émeutiers du quartier, toujours avec le même slogan « mort aux porcs ».

« Porc » finira-t-il par remplacer « flic » dans le langage populaire ? D’une part, dans la culture populaire du Vieux Continent (ou de Chine), le porc reste associé aux plus grandes réjouissances de la chair. Le « petit cochon » est un bon vivant, un épicurien, un sage. Bref, tout est bon dans le cochon.

Des cochons.

Impact social et considérations éthiques

Très souvent, les expressions qui se réfèrent à un animal pour qualifier un humain consistent en des comparaisons péjoratives. Certaines peuvent même aller jusqu'à nier l'intelligence des animaux et banaliser leur exploitation au service des Hommes. « Chienne », « Blaireau », « Porc »… Rapportés à un individu, ces noms d’espèces ne sont pas perçus comme des compliments !

Ces expressions péjoratives tendent ainsi à présenter les animaux comme des êtres dépourvus d’intelligence et de sensibilité. Pourtant, « les chiens sont doux et dévoués ; les blaireaux construisent des réseaux de tunnels complexes, faisant preuve de prouesses architecturales impressionnantes, rappelle dans le Huffington Post Anissa Putois, chargée de campagne pour PETA. Les baleines communiquent de façon sophistiquée et tissent des liens sociaux aussi forts - voire plus - que les nôtres ».

Les cochons, quant à eux, sont des animaux joyeux, affectueux et doués d'une grande empathie. C'est le modèle d'élevage intensif qui les empêche d'exprimer ces comportements. « Quand on voit des cochons se comporter en famille comme des chiens, et que l'on prend conscience de leur intelligence et de leur sensibilité, ces images de porcs confinés et blessés sont d'autant plus insoutenables », déplorait Reha Hutin, présidente de la Fondation 30 Millions d'Amis, face à l'horreur d'un élevage intensif de cochons dans le Finistère, dévoilé par l'association L214 (11/2019).

De même, « nous savons aujourd’hui que l’intelligence des oiseaux est très développée », ajoute l’éthologue Fleur Daugey. Or, en ignorant les spécificités et les qualités des animaux, la langue française contribuerait - indirectement - à cautionner leur exploitation.

D'autres expressions pourraient même aller jusqu'à banaliser inconsciemment - mais plus directement - l’abattage d’animaux pour la consommation. Ainsi, « noyer le poisson » (créer la confusion pour éluder une question) banaliserait la pratique de la pêche, tandis que « il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué » (disposer d'une chose avant de la posséder réellement ou se féliciter d'un succès pas encore acquis) désacraliserait la chasse et le commerce de la fourrure.

D'un autre côté, comme l'explique à 30millionsdamis.fr Georges Rey, auteur de « Sauter du coq à l'âne : petite anthologie des expressions animalières » (Albin Michel, 2008), certaines expressions dévalorisantes se contenteraient d'évoquer les caractéristiques physiques des animaux, sans jugement de valeur.

En effet, pour naître et évoluer, le langage s'est appuyé sur le visible. Or, celui-ci englobe les animaux qui revêtent des traits aisément observables. « Une baleine est grosse (à l'échelle humaine) et se meut lourdement ; une vache passe semble-t-il son temps à paître, à « s'avachir » sur le sol, ou à regarder placidement les trains passer, analyse l'auteur. Et tous les blaireaux se ressemblent et trottinent la tête basse en essayant de ne pas se faire remarquer (comme les nouvelles recrues à l'armée, toutes vêtues de bleu dont il s'agissait de se moquer lorsque l'insulte « Va donc, blaireau ! » a été inventée ».

Toutes ces expressions se contentent d’évoquer l'allure générale de ces animaux. « Je ne crois pas qu'il faille les bannir de nos conversations ; l'essentiel est d'avoir conscience de leur origine, tempère F. Moins nombreuses, quelques expressions animalières sont - heureusement ! - utilisées pour gratifier une personne ou une action : « malin comme un singe », « rusé comme un renard », « fort comme un bœuf », « avoir du chien », « être doux comme un agneau », « c'est chouette », « se défendre comme un lion », ou encore « avoir un œil de lynx ».

Et cet inventaire pourrait à terme s'allonger : « Rien n'empêche d'être créatif puisque la langue et nous-mêmes sommes en perpétuelle évolution, alors pourquoi ne pas inventer d’autres expressions, invite l’éthologue. Par exemple, je dirais bien "elle est futée comme une corneille" ou il est "beau comme un ocelot" ! ».

Vous serez désormais incollable sur les noms d’animaux utilisés pour qualifier la police et surtout, sur la source du sobriquet « poulets » qui n’a donc rien à voir avec une quelconque caractéristique de l’animal ! Il est important de rester prudent quand on utilise certaines expressions péjoratives. du travail sur le terrain. Il est important, aussi, d’éduquer les enfants et de leur enseigner que ces termes sont irrespectueux voire insultants.

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