Le paradoxe de la viande est un phénomène étudié en psychologie qui met en lumière une contradiction fondamentale. D'un côté, il y a l'attrait pour la consommation de viande, et de l'autre, la répugnance à infliger de la douleur et à tuer des animaux sensibles. Ce conflit crée un inconfort psychologique, souvent inconscient.
Le paradoxe de la viande
Le paradoxe de la viande s’étudie principalement en psychologie sous l’angle de la théorie de la dissonance cognitive, et plus précisément d’après le modèle de la dissonance basé sur l’action d’Eddie Harmon-Jones et de Cindy Harmon-Jones. C’est également un sujet d’étude proche du désengagement moral.
Le paradoxe de la viande renvoie à cet apparent conflit entre la consommation carnée et le fait de faire souffrir ou de tuer des animaux. Ce conflit crée un inconfort psychologique, qui n'est pas forcément conscient.
L'un des facteurs déterminant le statut moral que l'on accorde aux animaux est la perception que l'on a de leur capacité à souffrir. Réduire cette dernière peut faciliter la consommation de viande.
C'est ce qu'ont montré Bastian et al., dans un article publié en 2012 : les participants étaient séparés en deux groupes, tous les deux étaient face à une image de vache ou de mouton accompagnée d'une courte description, l'unique différence était que dans l'un des deux groupes, une phrase supplémentaire précisait que cette vache ou ce mouton allait finir à l'abattoir, être tué, dépecé et vendu dans les supermarchés. Les chercheurs ont constaté que le groupe à qui on a rappelé le traitement qui sera infligé au mouton ou à la vache - comparé au groupe qui n'a pas eu ce rappel - attribuait aux animaux des capacités mentales inférieures (peur, joie, faim, etc.), notamment en ce qui a trait à leur capacité à souffrir.
Loughnan, Haslam et Bastian avaient auparavant montré que les membres d'un groupe à qui on avait donné à manger du bœuf séché, avaient moins tendance à accorder une considération morale aux animaux, lorsque comparés à un groupe qui mangeait des noix séchées.
Le simple fait de catégoriser un animal comme étant de la nourriture est suffisant pour qu'on réduise notre estimation de sa capacité à ressentir la douleur, et ainsi qu'on lui accorde moins de considération morale.
Les caractéristiques d'un animal peuvent également nous amener à ne pas vouloir consommer sa chair. Lorsqu'un animal est mignon, on ressent plus d'empathie envers lui et on a moins envie de le manger.
La rationalisation est un des mécanismes utilisés pour résoudre le paradoxe de la viande. Dans un article publié en 2015, Piazza et al. ont mené une série de 6 études pour étudier les rationalisations utilisées pour justifier la consommation de viande.
Ces chercheurs ont notamment demandé aux participants de donner trois raisons pour lesquelles la consommation de viande est acceptable. Ils ont ainsi trouvé que 4 justifications, qu'ils ont appelé les '4N', englobaient jusqu'à 91% des raisons données. Les 3 premières justifications proviennent de l'ouvrage de Melanie Joy, publié initialement en 2009 et traduit en français en 2016 : Introduction au carnisme - pourquoi aimer les chiens, manger les cochons et se vêtir de vaches.
Piazza et al. (2015), ont également trouvé que les mangeurs de viande qui endossent le plus les '4N', ressentent moins de culpabilité par rapport à leur pratique alimentaire que ceux qui endossent le moins les '4N'. Les personnes endossant plus les '4N' attribuent également moins d'états mentaux à une vache (e.g., faim, joie, contrôle de soi, etc.) et montrent de la considération morale pour moins d'animaux.
Une autre façon de rationaliser la consommation carnée, nommée neutralisation, a été proposée par Dowsett et al., dans un article publié en 2018. Ils ont ainsi proposé d'ajouter un cinquième 'N' à l'ensemble des rationalisations de la consommation carnée pouvant résoudre le paradoxe de la viande.
Rapporter consommer moins de viande est également une stratégie utilisée pour résoudre le paradoxe de la viande, mais qu'on ne retrouve que chez les femmes. Les stratégies utilisées par les hommes et celles utilisées par les femmes peuvent parfois différer, et cela s'explique en partie par l'endossement de la masculinité.
En effet, dans un article publié en 2012, Rothgerber a montré que la masculinité était positivement corrélée à la consommation de bœuf, de poulet et de porc alors qu'elle était négativement corrélée à la consommation de repas végétariens. Il a également montré que lorsque la masculinité était statistiquement contrôlée, certaines des stratégies qui étaient auparavant endossées différemment en fonction du genre, ne l'étaient plus.
Le carnisme est une idéologie, un ensemble partagé de croyances, mais aussi de pratiques conformes à ces croyances. C'est l'idéologie invisible qui conditionne les gens à manger certains animaux. Elle émane d'un système qui pratique la violence physique à grande échelle, conduisant chaque année des milliards d'animaux à grandir et périr dans des conditions effroyables pour finir dans nos assiettes.
Le système carniste est à la fois une matrice sociale et une matrice psychologique (le carnisme intériorisé). Cette double dimension lui confère une grande robustesse, bien qu'il aille à l'encontre de notre disposition spontanée à être affectés par ce qu'éprouvent d'autres êtres sentients et à ne pas vouloir qu'ils souffrent.
Le « système » est hérissé de dispositifs qui minimisent l'inconfort moral que nous pourrions éprouver en pensant aux animaux sacrifiés. Pour partie, ces dispositifs sont délibérément érigés et entretenus par des agents dont la mission est de servir les intérêts des filières de productions animales. Tout ce qui est conforme au système est entériné par la loi et présenté comme éthique et raisonnable.
Quand un système est solidement établi, note Joy, il est naturalisé. La naturalisation n'est pas simplement la croyance qu'une chose est inéluctable ou qu'elle remonte à la nuit des temps ; c'est le processus qui transforme le naturel en légitime.
La meilleure défense du système réside selon Joy dans son invisibilité, à commencer par son invisibilité physique. La plupart d'entre nous n'ont jamais assisté à une seule des étapes qui transforment les animaux en viande.
L'énergie nécessaire au maintien en place du système se trouve amenuisée par la passivité acquise des individus qui l'habitent, et par le fait qu'eux-mêmes portent et transmettent l'idéologie carniste. Comme pour d'autres idéologies associées au mode de vie dominant, les croyances qui caractérisent le carnisme sont perçues comme des évidences, comme des faits plutôt que comme des valeurs.
Dès notre plus jeune âge, la chair animale a été de tous nos repas et l'idéologie carniste a été distillée dans notre esprit ; l'une et l'autre sont partie intégrante de notre décor familier.
L'un d'entre eux est la désindividualisation. Nous voyons les animaux comestibles comme des abstractions, des êtres génériques : un membre de l'espèce est perçu comme identique à n'importe quel autre. Nous n'avons pas de contact avec eux, ne savons rien d'eux, et les caractéristiques que nous leur attribuons - en endossant des lieux communs - sont volontiers dépréciatives.
Si tel est le cas, on devrait observer une large adhésion à des valeurs ou croyances carnistes, mais sur un mode qui évoque davantage une acquisition par perméabilité au milieu ambiant, que le résultat d'une attention personnelle portée à ces questions, ayant conduit à l'adoption d'une position claire et réfléchie. On devrait également détecter les signes d'une certaine sensibilité au sort des animaux, mais qui souvent demeure suffisamment engourdie pour que l'apathie l'emporte sur l'empathie.
Un point de départ commode consiste à s'appuyer sur la distinction entre végétariens et carnivores. En effet, les végétariens sont par définition des personnes qui ne consomment pas de chair animale ; on les reconnaît à leur façon de se nourrir.
L'affirmation « Un végétarien refuse de nuire aux animaux en les mangeant, tandis qu'un carnivore trouve normal ou nécessaire de s'en servir comme nourriture » ne saurait rendre compte de l'ensemble des cas observés.
Mais on trouve aussi des consommateurs que Singer et Mason (2006) qualifient d'omnivores consciencieux : des personnes qui, lorsqu'elles achètent des produits de l'élevage, choisissent des labels apportant certaines garanties en matière de bien-être (ou moindre mal-être) animal. Elles peuvent n'être consciencieuses qu'à temps partiel : seulement de temps à autre ou uniquement sur certains types de produits.
Certains mangeurs consomment des produits d'origine animale mais en quantité moindre que le reste de la population. Parmi eux, on qualifie de flexitariens les personnes qui le plus souvent mangent végétarien mais qui n'excluent pas de consommer occasionnellement de la viande.
On mentionnera enfin les carnivores sélectifs : des mangeurs qui ont exclu de leur diète, ou qui répugnent à manger, des espèces pourtant couramment consommées.
On pourrait multiplier les exemples de sondages révélant qu'une majorité des personnes interrogées déclarent accorder de l'importance au bien-être animal et approuver le renforcement des mesures destinées à l'améliorer, y compris des mesures d'interdiction des formes d'élevage les plus nuisibles aux animaux.
Les actes d'achat ne sont donc pas conformes aux opinions exprimées. Il n'y a pas non plus déconnexion totale.
On pourrait imaginer que les carnivores considèrent unanimement qu'il est juste, excusable ou indifférent de tuer des animaux pour s'en nourrir, puisqu'à l'évidence les animaux dont ils consomment la chair ont été tués à cette fin. Certains consommateurs de viande déclarent préférer ne pas reconnaître l'animal dont elle provient.
Lorsque les questions sur la mise à mort des animaux revêtent une connotation normative, les pourcentages de carnivores prêts à affirmer que cela pose problème deviennent plus faibles mais restent significatifs.
On constate que des carnivores considèrent que la production de viande fait souffrir des animaux ou sont mal à l'aise à l'idée de leur mise à mort. Pourtant, ils continuent à les manger.
L'explication résiderait-telle dans la croyance que la physiologie humaine exige une alimentation carnée et qu'il est légitime de donner la priorité à la préservation de sa propre vie, même si cela doit coûter la vie à d'autres ?
La même contradiction ressort de l'étude australienne : 68% des non-végétariens approuvent l'affirmation « La...
Nicolas Treich s’intéresse depuis quelques années à la condition animale, un sujet peu exploré sous l’angle économique. Vous vous êtes intéressé à la modélisation du « paradoxe de la viande ».
Nicolas Treich : Ce que l’on appelle le paradoxe de la viande est une excellente illustration du concept en psychologie de dissonance cognitive, qui a été modélisé en économie par Jean Tirole et ses coauteurs. Nous avons adapté ce modèle à la consommation de viande, qui met en tension deux désirs contradictoires : ne pas vouloir que les animaux souffrent et manger de la viande.
Ainsi, le consommateur de viande se trouve au centre d’un jeu « intrapersonnel » où les deux joueurs ne sont autres que lui-même : un des joueurs trie les informations, de manière plus ou moins consciente, pour soulager son sentiment de culpabilité, et l’autre joueur prend la décision de consommer de la viande.
Notre modèle induit différentes prédictions. D’abord, plus le goût pour la viande est fort, plus la propension à « filtrer » l’information est forte : cela peut consister en pratique à se focaliser sur les aspects positifs de la consommation de viande, et/ou à éviter les informations négatives sur les conditions d’élevage et d’abattage des animaux.
Deuxièmement, le modèle donne des indications sur l’influence du prix de la viande : si le prix de la viande est élevé, le consommateur en achète moins et cherche moins à s’auto-justifier. L’hypothèse est que, se sentant moins « coupable », il filtre moins l’information et accepte mieux une vision plus réaliste de l’élevage… ce qui le conduit à réduire encore plus sa consommation de viande.
Nous avons réalisé en juillet 2017 une enquête auprès d’un échantillon représentatif d’environ 3000 adultes pour tester leurs connaissances sur les conditions d’élevage. Les omnivores et les flexitariens estiment le nombre d’animaux d’élevage tués en France chaque jour à 100 000, en valeur médiane, alors que le chiffre réel est d’environ 3 millions. Les végétariens sous-estiment beaucoup moins cette valeur.
Autre exemple, le pourcentage de porcelets castrés à vifs en France est estimé 55%, 65% et 80%, respectivement, par les omnivores, les flexitariens et les végétariens, alors que le chiffre exact est de 85%.
L’absence d’étiquetage en relation avec le bien-être animal dans le commerce favorise cette tendance au déni. A contrario, le bien-être animal apparaît comme une préoccupation sociétale dès lors que l’on focalise l’attention du citoyen sur ce problème, comme le montrent de multiples enquêtes d’opinion, des études expérimentales et des referendums sur le bien-être animal.
Nous avons comparé l’impact de messages modérés (émanant d’associations welfaristes) et de messages radicaux (émanant d’associations abolitionnistes), d’une part sur les croyances, d’autre part, sur les intentions d’agir des consommateurs de viande. Les deux types de messages diminuent les comportements d’auto-justification pour consommer de la viande.
Par contre, ils n’influent pas sur les actions proposées, à savoir : signer une pétition contre l’élevage intensif, signer une pétition en faveur des alternatives végétales, s’abonner à des recettes végétariennes, ou verser un don à une association œuvrant pour les animaux. Il est donc plus facile d’influencer les représentations et les croyances, que de modifier les comportements.
Nous avons même observé que le message radical génère une réaction en « contrecoup », c’est-à-dire qu’il réduit la propension à agir pour les animaux. Ces résultats tendent à montrer que les messages radicaux, tels que ceux des associations abolitionnistes, seraient parfois contreproductifs, mais il se peut aussi que ces associations ciblent un certain public, moins sensible à cet effet de contrecoup.
Cette piste, qui consiste à obtenir des produits carnés par culture de cellules, constitue sans doute une solution en termes de bien-être animal, puisque la seule manipulation à effectuer sur les animaux est une biopsie pour prélever des cellules, et que le nombre d’animaux utilisés est considérablement réduit.
De plus, selon les principes de la théorie de la décision, élargir le choix des consommateurs est bénéfique pour leur bien-être. D’après la littérature, l’acceptation des consommateurs est un facteur déterminant pour le développement de cette innovation.
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