Analyse de "La Desserte Rouge" d'Henri Matisse: Une Révolution Chromatique

L'œuvre d'Henri Matisse est sans doute l'une des plus riches et célèbres au monde. Né en 1869, l’artiste français a un style directement reconnaissable. Originale et innovante dans ses couleurs et son approche des perspectives, la peinture de Matisse apaise comme par magie. Aujourd’hui, il est reconnu comme le pionnier du mouvement fauvisme, qui privilégie l’association de couleurs marquantes, peu réalistes. Il reste indéniablement l’un des artistes les plus populaires du 20ème siècle.

La comparaison entre la Desserte blanche et la Desserte rouge témoigne de la révolution artistique que réalise l’artiste en dix ans seulement. Matisse rompt ici avec l’esthétique impressionniste de sa première desserte, esthétisme qui reposait sur la touche de peinture, afin d’insister cette fois-ci sur les aplats de couleurs et les lignes qui font le dynamisme de la scène.

Henri Matisse « La desserte rouge » 1908. Il s’agit d’une commande du collectionneur russe Chtchoukine. En effet, “La desserte” sera exposée dans son palais à Moscou, elle deviendra propriété de l’état avec la révolution.

La Desserte Rouge (Harmonie Rouge) d'Henri Matisse, 1908

Contexte de Création et Évolution de l'Œuvre

Cette desserte rouge a connu deux états antérieurs : d’abord d’un vert assez froid, puis en bleu (couleur initiale de la toile de jouy utilisée comme modèle). Elle est exposée comme harmonie en bleu au salon d’automne en 1908. S’agit-il d’une concession à l’amateur d’art russe?

Dans cette Desserte rouge, l'utilisation de la même couleur rouge délimite l'espace et abolit l’effet de profondeur entre le mur et la table. Matisse initie un style qui lui est propre, style qui rappelle au spectateur qu’une toile est avant tout une surface plane malgré les illusions de la perspective.

L'Atelier Rouge: Un Autoportrait Artistique

Immédiatement après le blockbuster qu’a été l’exposition de Mark Rothko, l’une de ces manifestations qui font la renommée de la Fondation Louis Vuitton, se présente une exposition plus modeste. Ainsi, dans une vaste salle, le visiteur est face à cette toile de taille imposante qui représente l’atelier d’Henri Matisse (1869-1954), construit à Issy-les-Moulineaux en 1909. Peinte en 1911 pour décorer l’hôtel particulier de Sergueï Chtchoukine, elle est en quelque sorte l’autobiographie artistique du peintre.

On y distingue - accrochés au mur ou posés sur des sellettes - onze travaux de Matisse. Puis, sur des cimaises, installées dans la même salle, on découvre les mêmes œuvres « en vrai ». Cependant, dans cette version du jeu des huit erreurs, on remarque que les reprises réalisées par l’artiste ne sont pas des copies à l’identique, mais des versions légèrement modifiées des originaux - proportions, intensité des couleurs.

L’Atelier rouge est une œuvre complexe qui permet d’aborder un autre aspect du travail de Matisse : le choix des couleurs. La version achevée qui justifie ce titre n’a pas toujours été colorée ainsi. Avant que la toile ne soit recouverte de cet intense rouge vénitien, les murs étaient bleus, les meubles jaunes et le sol rose. Avec son geste, Matisse abolit la perspective et impulse une nouvelle vibration à sa toile. Il immerge le spectateur dans son lieu de création présenté dans un écrin rouge vif.

La Couleur et la Lumière chez Matisse

Matisse utilise des couleurs pures (rouge, jaune) auxquelles il associe les couleurs complémentaires (vert et violet) pour produire un effet de contraste maximum (condensé dans le noir et blanc du tablier de la servante). L’organisation du tableau est pensée en fonction des rapports de proximité, d’étendue et de surface des couleurs (une étendue de rouge appelle une surface verte).

Ce parti pris justifie la phrase de Matisse : lorsqu’il met du vert, il ne cherche pas à représenter un paysage, mais il place la quantité de couleur nécessaire pour faire vibrer les couleurs et créer le contraste maximum qui produira un effet sur les sens du spectateur.

Pourquoi travailler sur la couleur ? Le travail sur la couleur s’inscrit dans une étude plus large de la lumière et de ses effets sur les surfaces ou matériaux qu’elle éclaire. Elle est un thème privilégié pour lier l’éducation artistique - expression et analyse des émotions esthétiques - et l’éducation scientifique - analyse physique de la relation entre lumière/matière/perception.

Depuis l’Antiquité, la nature et l’origine de la couleur sont au cœur de discussions entre philosophes et physiciens. Est-ce une matière ? Une fraction de la lumière ? C’est Isaac Newton qui au début du XVIIème siècle révolutionne la connaissance du phénomène physique de la couleur. Aborder l'usage du bleu, du jaune et du rouge dans l'art, c'est opérer un parcours parmi les époques, les styles et les significations.

Luxe, Calme et Volupté: Les Prémices du Fauvisme

Considérée comme l’une des toutes premières manifestations du fauvisme, Luxe, Calme et Volupté est une œuvre à connaître. Son titre est tiré d’un poème que vous connaissez peut-être, L’Invitation au voyage (1857) de Charles Baudelaire. Cette peinture de Matisse évoque l’un des thèmes du poème : l’évasion vers un paradis imaginaire et calme. Il n’est pas surprenant de savoir que Matisse s’est inspiré ici des Trois Baigneuses de Paul Cézanne.

Luxe, calme et volupté est une œuvre de grande importance dans la vie de Matisse : elle marque son entrée dans le pointillisme. Ce tableau, dont le titre fait référence au poème L’invitation au voyage de Baudelaire, s'inspire de cette nouvelle manière de peindre développée par Paul Signac, ami de Matisse, chez qui, il passe l'été 1904. Le peintre adopte la touche néo-impressionniste.

Il dispose sept femmes nues en train de se prélasser sur une plage au coucher du soleil. Elles se fondent dans le décor aux couleurs chatoyantes, leurs courbes se confondent avec celles des collines. Seule la verticalité de l’arbre et du mat rappelle cet équilibre des forces qu’il cherche résolument dans ses œuvres.

La technique du divisionnisme utilisée ici est légèrement différente de celle pratiquée par ses homologues au début du 20e siècle. Le principe fondamental du divisionnisme est que l’œil lui-même rapproche et mélange les couleurs juxtaposées sur la toile. Cependant, Matisse ne peint pas comme Signac à l’aide de petites touches rondes. Il décompose la matière en employant des touches rectangulaires de couleur pure et vives.

Matisse expliquera plus tard :"J'ai aussi peint la grande composition intitulée Luxe, calme et volupté, qui figure toujours dans la collection Signac; c'est une toile faite avec les pures couleurs de l'arc-en-ciel. Après avoir analysé la manière dont Matisse décompose les formes grâce à la couleur dans Luxe, calme et volupté, on perçoit l'évolution du procédé pictural dans cette représentation de la Femme au chapeau, qui n’est autre que son épouse Amélie Parayre.

Lors de sa première exposition au Salon d’Automne, l’œuvre s’attire de nombreuses critiques. Ce tableau participe à l'avènement du mouvement « fauve », initié par André Derain.

Henri Matisse enchante le Centre Pompidou de ses peintures du bonheur. Vidéo exposition Youtube

La Danse: Une Expression de Joie et d'Énergie

À travers La Danse, Matisse crée une rupture avec la représentation traditionnelle de corps dansant. Avec l’aide de ses couleurs élémentaires habituelles, Matisse communique avant tout une énergie : celle de la joie, de la musique, de la nature.

Matisse reçoit une commande en 1909 de Sergeï Chtchoukine, mécène russe, propriétaire de la Desserte rouge, qui veut décorer son hôtel particulier à Moscou. Matisse présente une étude préparatoire (Danse I) qui reprend un motif de danse utilisé dans Le Bonheur de vivre (1906). Chtchoukine séduit par cette composition commande à l'artiste un autre panneau sur le thème de la musique.

Œuvre de taille monumentale, Danse est animée par une ronde où les corps nus et souples rythment la composition. Matisse dessine le mouvement à travers les nouvelles formes crées par les membres des danseurs reliés les uns aux autres.

Les Papiers Découpés: Une Nouvelle Forme d'Expression

Vers la fin de sa carrière, Henri Matisse explore un style différent, mais qui ne devient pas moins populaire. Il s’intéresse à l’anatomie humaine à travers des découpages.

Ce nu fait partie d'une série de quatre œuvres, initiée avec le Nu bleu IV, réalisées avec des papiers recouverts d'une gouache bleue et découpée. Au travers de ces quatre compositions, on perçoit le travail de Matisse autour de la forme. Cette technique des papiers découpés avait d'abord été utilisée par l'artiste au moment d'études préparatoires pour travailler ses compositions en modifiant facilement les formes et leur emplacement. Ici, ce procédé permet à Matisse de renouveler complètement sa pratique entre sculpture et peinture; il dira c'est comme «peindre avec des ciseaux».

Matisse est à un tournant de sa vie, atteint d'un cancer, il vient de subir une opération des intestins qui lui sauve la vie mais l'empêche de tenir debout plus d'une heure. Malgré ce handicap et à presque 80 ans, Matisse se lance avec un nouvel élan dans la création picturale. Il s’adonne à la technique des papiers découpés depuis son lit et cherche inlassablement l'équilibre entre la ligne, la couleur et le volume. On retrouve, dans cette série, le traitement en aplat de la couleur pure.

Un autre découpage connu de Matisse est Icare. Cette illustration faite avec des ciseaux est tirée de Jazz, un livre illustré avec des œuvres découpées sur le thème du cirque.

La Chapelle de Vence: Un Chef-d'Œuvre Spirituel

Impossible de parler de Matisse sans mentionner l’un des projets majeurs de sa carrière : la Chapelle du Rosaire de Vence. Aussi appelée la Chapelle Matisse, celle-ci fut imaginée et réalisée par l’artiste lui-même.

La chapelle du Rosaire, à Vence constitue le grand projet qui a mobilisé toute l’énergie de Matisse entre 1948 et 1951. C'est son ancienne infirmière et modèle, sœur Jacques-Marie, qui l'invite à participer à la construction d'une chapelle pour le couvent des dominicaines.

Matisse va se plonger dans ce projet qui est sa dernière grande œuvre avant sa mort en 1954. Cette chapelle de dimension modeste est une œuvre totale pour Matisse qui conçoit les plans (avec l’aide d’Auguste Perret) et s’emploie à toutes les pratiques artistiques : architecture, céramiques, vitraux, sculpture, mobilier... Jusqu'à la conception des vêtements liturgiques.

Matisse dira : "elle est le résultat de toute ma vie active. Je la considère malgré toutes ses imperfections comme mon chef-d’œuvre."

Sur le toit fait de tuiles blanches et bleues s'élève une croix de fer forgé, haute de treize mètres. La hauteur de cette flèche est la même que celle de la chapelle, Matisse cherchant à donner par cette commune mesure une unité à l'ensemble architectural. A l'intérieur, chaque élément sert la dynamique de la chapelle : le mur ouvert de vitraux fait face à un mur orné de céramiques au dessin noir et blanc. Les décor des vitraux puisent dans le langage matissien développé avec les papiers découpés notamment dans La Perruche et la Sirène.

Intérieur de la Chapelle de Vence

Les Thèmes Récurrents dans l'Œuvre de Matisse

Le tableau représente l'atelier de l'artiste à Issy-les-Moulineaux où l'on peut voir des œuvres réalisées auparavant par Matisse tel que Le jeune marin (1906) accroché à droite de la pendule.

Chez tous les artistes fauves se lisent l’avidité à se nourrir à de nouvelles sources ainsi que la volonté de sortir des références académiques.

La desserte témoigne de l’aspect décoratif souvent présent dans les peintures de Matisse. Bien que ce type de motifs décoratifs en art fasse l’objet de critiques, l’artiste en a fait un élément clé de son art.

On pourra voir ici un rappel du drapeau français alors que la Seconde guerre mondiale vient d'éclater. Le thème de la blouse slave se retrouve dès 1936 dans plusieurs œuvres de Matisse (La Blouse Verte Brodée, 1936 ou Nature morte à la dormeuse, 1939-1940 ) qui imagine de multiples variations. Matisse collectionne les textiles dont il utilise certains motifs dans ses œuvres. Les ornements de la blouse sont simplifiés et géométrisés, travaillés comme des éléments décoratifs. Le blanc de la blouse occupe toute la largeur de la toile.

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