La Vie et l'Œuvre de Marcel Proust : Une Analyse de Son Parcours

Les deux familles de l’enfant ont des origines bien différentes et rien ne laissait prévoir leur rapprochement. Le père de Marcel, Adrien, est issu de la petite bourgeoisie catholique provinciale, il est le fils d’un commerçant qui tenait une épicerie-mercerie à Illiers (Eure-et-Loir) et qui destinait son fils à la prêtrise mais Adrien, sans perdre la foi, renonce vite au séminaire. On ne sait que peu de choses sur la jeunesse d’Adrien Proust, hormis ses succès scolaires et ses diplômes.

Comme toutes les jeunes filles de la bonne société parisienne, Jeanne Weil a reçu une excellente éducation. Elle parle plusieurs langues, aime la musique et la peinture et, malgré son éducation rigide, possède un certain sens de l’humour qui ressort nettement à la lecture de ses lettres. Lorsqu’elle rencontre Adrien Proust, Jeanne n’a que vingt et un ans. C’est une jeune femme brune, avec un visage très blanc à l’ovale pur. Où a lieu cette rencontre, comment s’est opéré le rapprochement improbable des deux familles ? On n’a que très peu d’informations là-dessus.

Apparemment, Adrien devenu un bel homme majestueux, séduisit rapidement la jeune fille aux traits fins et aux yeux de velours qui a quinze ans de moins que lui, puisque le mariage aura lieu 3 septembre 1870, à la veille de la chute du Second Empire. La cérémonie est hâtivement célébré dans une atmosphère lourde, car Napoléon III vient de capituler. La famille Proust n’est pas venue au mariage. Peut-être par crainte de tomber aux mains des Prussiens, ou alors parce qu’il n’était pas prévu de mariage religieux. En effet, sans être pratiquante, Jeanne n’a pas voulu renier la foi de ses pères en se convertissant au catholicisme.

Alors que Paris vit les journées dramatiques de la Commune, le docteur Proust est légèrement blessé par une balle perdue en allant prendre son service à l’hôpital de la Charité alors que la capitale est abandonnée aux exactions des Communards. Le bébé qui vient au monde est si faible que son père craint qu’il ne soit pas viable. L’enfant est baptisé à l’église Saint-Louis-d’Antin à Paris.

Ambitieux, le Docteur Proust travaille beaucoup. Il cultive de nombreuses relations avec des personnes pouvant être utiles à sa carrière mais sa femme n’apprécie pas la vie mondaine et préfère rester seule avec les enfants. De plus, elle souffre beaucoup des nombreuses infidélités de son mari. Il semble tout dominer dans la maison, mais en réalité c’est sa femme qui manœuvre avec finesse pour exercer le pouvoir. Pendant les fréquentes absences de son mari, c’est elle qui détient seule l’autorité mais Marcel comprend vite ce que cette autorité comporte de faiblesse.

Très tôt, Marcel concentre son amour sur sa mère, avec plus de force encore après la naissance d’un frère cadet, Robert, en 1873, un rival à évincer pour rester l’unique bénéficiaire de l’amour maternel. Marcel sera définitivement pour sa mère « mon petit loup » alors que Robert, plus jeune, restera toujours « mon autre loup ». A neuf ans, lors d’une promenade dominicale au Bois de Boulogne, Marcel est victime d’une soudaine crise d’asthme extrêmement violente. Son père assiste impuissant aux efforts épuisants de son fils pour reprendre son souffle et pendant un instant il craint le pire.

Elle a épousé Jules Amiot marchand drapier, lui a donné trois enfants, puis, son devoir accompli, a décidé de ne plus quitter Illiers, puis sa maison, puis sa chambre, et enfin son lit (modèle de tante Léonie dans Du côté de chez Swann). Dans La Recherche, le Narrateur n’emprunte pas seulement ses souvenirs à ses séjours à Illiers, mais également aux vacances passées dans la vaste maison de campagne que possède M.

Afin de lui éviter les promiscuités vulgaires, Marcel est inscrit au cours Pape-Carpentier l’école enfantine Pape-Carpantier qui pratique une pédagogie innovante fondée sur l’écoute et l’observation des enfants. Il restera deux ans. Il se lie avec Jacques Bizet, le fils du compositeur, puis il entre, en 1882, au lycée Fontanes, l’un des plus réputés de Paris, qui prendra l’année suivante le nom de Condorcet. Ce lycée accueille les enfants de la bourgeoisie financière et commerçante de l’ouest de Paris aussi les élèves appartiennent souvent à des familles fortunées où certains membres israélites exercent une forte influence.

Les professeurs du lycée ont la réputation d’être peu dogmatiques, ouverts et originaux dans leur manière d’enseigner. Très irrégulier en raison de sa santé et d’absences dues à des crises d’étouffement répétées, Marcel est cependant inscrit plusieurs fois au tableau d’honneur. Après les heures de lycée ainsi que les jeudis et dimanches après-midi, il va jouer aux Champs-Elysées où il tient sa cour, retrouvant des amis qu’il étonne par sa vivacité d’esprit. Doué d’une surprenante mémoire, il déclame devant ses camarades, charmés mais un peu déconcertés, des vers de ses poètes favoris, Musset, Hugo, Lamartine, Racine, Baudelaire.

Aux jeux, il préfère la conversation avec ses camarades auxquels il confie les idées tumultueuses qui emplissent son esprit. Marie Bénardaky, fille d’un diplomate polonais, est sa camarade préférée et Marcel est souvent invité à goûter chez elle, mais les parents de Marcel n’apprécient pas la mère de la fillette qui a mauvaise réputation et il doit cesser de la voir. En raison d’absences particulièrement longues et fréquentes, Marcel redouble sa seconde. En classe de rhétorique (actuelle classe de première), il obtient le prix d’honneur de composition française.

A l’adolescence, il découvre les plaisirs solitaires sans paraître éprouver aucun sentiment de culpabilité. Plusieurs indices et témoignages laissent penser que l’onanisme a été la principale pratique sexuelle de Proust, et ceci tout au long de sa vie ; lui-même sera toujours d’une grande discrétion à ce sujet, aussi bien dans ses écrits privés que publics. Au courant de ces habitudes, son père essaie de l’en détourner en l’envoyant voir des prostituées.

C’est durant son année de rhétorique, 1887-1888, que Marcel ressent ses premières attirances pour les garçons. Inverti, Marcel Proust l’est certainement, mais il ne reconnaîtra jamais ouvertement la vraie nature de ses penchants. Il a toujours été tourmenté par son homosexualité, un état qui était très mal accepté par la société de l’époque et, à plus forte raison, par le milieu bourgeois dont il est issu et qu’il fréquente.

Alors qu’il est élève au lycée Condorcet, Marcel adresse une lettre singulière et très significative de son malaise à un ami, dans laquelle il se décrit tel qu’il se voit. « Connaissez-vous M.P. ? Je vous avouerai pour moi qu’il me déplaît un peu, avec ses grands élans perpétuels, son air affairé, ses grandes passions et ses adjectifs. Surtout il me paraît très fou ou très faux. Jugez-en. C’est ce que j’appellerai un homme à déclaration. Au bout de huit jours il vous laisse entendre qu’il a pour vous une affection considérable et sous prétexte d’aimer un camarade comme un père, il l’aime comme une femme. Il va le voir, crie partout sa grande affection, ne le perd pas un instant de vue. Les causeries sont trop peu. Il lui faut le mystère de la régularité des rendez-vous. Il vous écrit des lettres… fiévreuses. Sous couleur de se moquer, de faire des phrases, des pastiches, il vous laisse entendre que vos yeux sont divins et que vos lèvres le tentent. Le fâcheux (…) c’est qu’en quittant B qu’il a choyé, il va cajoler D, qu’il laisse bientôt pour se mettre aux pieds de E et tout de suite après sur les genoux de F. Est-ce une p…, est-ce un fou, est-ce un fumiste, est-ce un imbécile ?

Au cours de cette année, il se lie avec certains camarades aux noms célèbres, Jacques Bizet, Daniel Halévy, Abel Desjardins, Pierre Lavallée. Marcel déborde pour eux d’une amitié jugée trop vive, trop entière et d’un enthousiasme parfois embarrassant. Si certains d’entre eux se montrent polis, d’autres n’hésitent pas à marquer grossièrement leur désapprobation, allant jusqu’à l’insulter. L’un de ses camarades de classe racontera plus tard sa terreur en voyant Proust venir à lui, prendre sa main, et lui confesser, avec un regard implorant, son « besoin d’une affection totale et tyrannique ».

Marcel, exalté, croit un moment trouver en Jacques Bizet l’ami de cœur et peut-être un peu plus mais celui-ci le repousse fermement. Pour se remettre de ses échecs, Marcel passe l’été chez son oncle à Auteuil et se réfugie dans la lecture. Plus tard, il confiera à un ami avoir éprouvé alors une passion pour une courtisane célèbre, Laure Hayman, surnommée la « déniaiseuse de jeunes ducs ».

Son année de philosophie se fait sous la direction de M. Darlu, professeur remarquable qui aura une influence décisive sur lui. C’est de cette époque que datent ses premières tentatives littéraires. En effet, les élèves du lycée publient « Lundi », une « revue artistique et littéraire » où Marcel apparaît souvent comme membre du comité de la rédaction. Vient ensuite « La Revue de Seconde » qui disparaît après treize numéros. De ses cendres, sort « La revue Verte », écrite sur du papier vert imposé par le professeur de seconde pour ménager les yeux de ses élèves et les siens, mais rien n’a survécu.

Quel est l’aspect physique de Marcel Proust à cette époque ? De son côté, Léon Pierre-Quint nous en fait, dans son « Marcel Proust », une description très imagée à l’âge de 20 ans : « …de larges yeux noirs, brillants, aux paupières lourdes et tombantes un peu sur le côté ; un regard d’une extrême douceur qui s’attache longuement à l’objet qu’il fixe, une voix plus douce encore, un peu essoufflée, un peu traînante, qui frôle l’affectation en l’évitant toujours. De longs cheveux épais, couvrant parfois le front, qui n’auront jamais un fil blanc. Mais c’est aux yeux qu’on revient, immenses yeux cernés de mauve, las, nostalgiques, extrêmement mobiles, qui semblent se déplacer et suivre la pensée secrète de celui qui parle. Un sourire continuel, amusé, accueillant, hésite puis se fixe immobile sur ses lèvres.

Puisqu’il ne rencontre que peu de succès auprès de ses condisciples, Proust décide de s’attaquer au monde littéraire et de pénétrer les salons parisiens, très en vogue à cette époque. Introduit dans plusieurs d’entre eux, il entame son ascension mondaine. A Anatole France, l’un des écrivains les plus en vue, il écrit une lettre très adroite, lettre anonyme d’un élève de philosophie qui ne demande pas de réponse mais qui lui permettra quelques mois plus tard de rencontrer le célèbre écrivain par des voies détournées. Grâce à ses amis de Condorcet dont Jacques Baignères et Jacques Bizet, il accède avec gourmandise, aux salons de Mmes Baignères et Strauss. Cette dernière deviendra une de ses plus fidèles amies. C’est chez elle qu’il rencontre Charles Haas.

Proust est subjugué par la remarquable ascension sociale du personnage et il s’efforce de découvrir les secrets de cette réussite. Haas est amoureux de la marquise d’Audiffret dont on retrouvera certains traits chez Odette de Crécy. Au cours de l’été 1889, Proust est introduit dans le salon de Mme Arman de Callavet qui le présente à Anatole France dont le physique le déçoit, comme l’aspect physique de Bergotte déçoit le Narrateur dans La Recherche. Le fils de Mme Arman fait son service militaire à Versailles et Marcel a droit aux descriptions détaillées qu’en fait sa mère, ce qui le rend admiratif et envieux aussi. De son propre chef, il rejoint l’armée alors qu’il aurait pu facilement se faire exempter. Les volontaires ne font qu’une année de service au lieu de cinq pour les appelés. Ils servent dans le rang mais sont traités comme des élèves officiers.

Le 15 novembre 1889, Marcel incorpore le 76ème régiment d’infanterie à Orléans, il a 18 ans. Sa santé toujours délicate le dispense des longues marches et des corvées et le colonel du régiment veille sur lui avec une bienveillante attention. En raison de ses crises d’asthme qui risquent d’indisposer ses camarades de chambrée durant la nuit, il est autorisé à louer une chambre chez l’habitant. Les conditions de vie du soldat de 2ème classe Proust sont très adoucies par des officiers distingués et humains, parmi lesquels Charles Waleski, descendant de Napoléon 1er (modèle du capitaine Borodino). La jeune recrue s’est trouvé des relations en ville, entre autres le préfet, chez lesquelles il est régulièrement invité à dîner.

C’est pendant son service militaire que sa grand-mère maternelle meurt en janvier 1890 d’une crise d’urémie. Proust prend plaisir à sa vie militaire. Il fait du cheval, de l’escrime, de la natation, il apprécie le langage bourru employé à l’armée. Sa mère lui écrit tous les jours. Bien qu’en garnison en province, Proust continue de fréquenter le salon de Mme Arman où on le voit apparaître mal fagoté, dans un uniforme bien trop grand pour lui. A la fin de son service, Marcel s’inscrit au peloton préparatoire au grade de sous-officier dont il sort 63ème sur 64.

Il fréquente à nouveau et avec assiduité les salons dont celui de Mme Strauss et fait la connaissance du fils de Mme de Caillavet, Gaston, dont il devient l’ami (un des inspirateurs de Saint-Loup). Il doit désormais choisir une carrière. Il se sent attiré par la littérature mais son père, brillant professeur, ne peut se satisfaire que son fils accomplisse une activité purement intellectuelle. Marcel s’incline et entre à la Sorbonne, à la faculté de droit et à l’Ecole libre des sciences politiques, ce qui devrait lui permettre de choisir, au bout de trois ans d’études, la magistrature ou la diplomatie.

Il suit les cours d’Albert Sorel (qui le juge « pas intelligent » lors de son oral de sortie) et ceux d’Henri Bergson qui vient de faire paraître sa thèse les données immédiates de la conscience et qui a une influence considérable sur la pensée du jeune homme. En septembre 1891, Proust visite Cabourg où il se sent envahi pas ses souvenirs d’enfance. Il y rencontre la princesse de Sagan (dont il fera la princesse de Luxembourg, amie de Mme de Villeparisis). Il se lie avec le fils du docteur Antoine Blanche, Jacques-Emile, jeune homme médisant et vindicatif, peintre doué destiné à devenir un brillant écrivain. Jacques réalisera le célèbre tableau de Marcel.

Au cours de l’année 1892, il a l’occasion de le rencontrer fréquemment dans les salons où il se rend, dont celui de Laure Hayman, la cocotte qu’il a connue avec passion trois ans auparavant, et celui de Mme Aubernon qui possède une maison en Normandie où elle reçoit « ses fidèles », comme la future Mme Verdurin. Jacques Blanche, laisse entendre que la liaison de Proust avec Mme Hayman n’a pas toujours été platonique. Il faut noter que, contrairement à Odette qui était rejetée par la famille du Narrateur, curieusement Mme Hayman est admise chez les Proust. Marcel suit ses cours à la faculté sans grande conviction, réservant son énergie à la rédaction de ses premiers essais.

En 1892, il fonde, dans le salon littéraire de Mme Strauss, une revue, Le Banquet.

"À la recherche du temps perdu", le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre ?

tags: #lucien #et #la #cocotte #la #soie

Articles populaires: