Lettre ouverte aux mangeurs de viande : Décryptage des arguments

Le débat sur le véganisme est aujourd'hui fortement influencé par les nouvelles possibilités offertes par les biotechnologies alimentaires. Celles-ci permettent de développer une agriculture cellulaire et a-cellulaire menant à la production de fausse viande, faux lait, faux fromages, faux œufs, faux miel, etc.

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Ces prouesses technologiques expliquent en partie le succès actuel des véganismes et leur congruence avec les logiques industrielles et les lobbies.

La viande artificielle est-elle une solution d'avenir ?

Arguments contre l'élevage : Une déconstruction nécessaire

Il est essentiel de déconstruire les arguments avancés contre l'élevage, y compris l'élevage paysan. L'élevage paysan n'est pas responsable ni de la faim dans le monde, ni de l'effondrement climatique, ni de la crise sur l'eau, ni même de la souffrance animale. C'est donc bien à partir d'un point de vue anticapitaliste et écologique que certains défendent l'élevage paysan.

Convergence inquiétante

Une inquiétude naît de la convergence entre les mouvements animalistes antispécistes et le capitalisme, le productivisme et ceux qui les servent. L'ambassade de France aux États-Unis a publié un rapport intitulé « L’agriculture cellulaire, le futur de l’alimentation » après la tenue d'un colloque organisé par le think tank New Harvest.

Les enjeux de la liberté individuelle et de la santé publique

Consommer ou non de la viande, du fromage ou du lait relève d'abord de la liberté individuelle, mais parfois également de la santé publique. Végétariens et végétaliens sont respectables lorsqu'ils ne cherchent pas à imposer aux autres leurs choix alimentaires. Dans le cas contraire, c'est contestable et les arguments avancés s'avèrent souvent discutables. Chacun est donc libre de choisir son régime alimentaire, tant qu'il ne menace pas le droit à l'alimentation d'autrui.

Il ne faut pas confondre la nécessité dans les pays riches de manger moins de viande, mais d'en manger mieux, avec le désir d'en finir avec toute viande, tout fromage et tout lait. Le vrai clivage n'est d'ailleurs pas entre protéines animales et végétales, comme le clament les végans, mais entre la production industrielle de celles-ci et une agriculture paysanne avec un élevage de type fermier.

Il est difficile d'accepter l'idée de vouloir imposer du faux lait, du faux fromage, de la fausse viande fabriquée, par exemple, en usines, à partir de cellules souches. Les végans ont raison de dénoncer certaines dérives de l'industrialisation, mais pas d'accuser les mangeurs de viande d'affamer l'humanité ou encore d'être responsables du réchauffement climatique. L'agriculture végane serait d'ailleurs incapable de nourrir 8 milliards d'humains. La seule solution pour remplacer le fumier animal serait d'utiliser toujours plus d'engrais chimiques, de produits phytosanitaires… Bref, tout ce qui détruit l'humus.

L'élevage fermier n'est pas davantage responsable du réchauffement climatique. Une prairie avec ses vaches n'est pas une source, mais un puits de carbone.

Flexitarisme : Une approche équilibrée

Nous sommes quasiment tous flexitariens, comme le montrent les dernières enquêtes du CREDOC. Cette tendance n'est ni nouvelle, ni aléatoire et, indépendamment des attaques dont la viande peut faire l'objet, il s'agit d'un vrai mouvement de fond. Consommer différemment implique de produire autrement, en mettant toujours plus en valeur des pratiques respectueuses d'un système tourné vers l'agroécologie.

Les chiffres mal interprétés

Les détracteurs s'appuient sur des chiffres mal interprétés. L'élevage n'émet pas autant de gaz à effet de serre que le secteur du transport, si on compare ce qui est comparable. De même, le volume d'eau nécessaire à la production de viande est très discutable. Enfin, l'élevage est écologiquement indispensable pour préserver la biodiversité, capter le CO2 ou filtrer l'eau.

La production de viande artificielle n'est pas au point, coûterait cher énergétiquement, n'apporterait pas les mêmes nutriments et nécessite beaucoup de facteurs de croissance qui sont interdits en élevage. Quant aux substituts végétaux de la viande, ce sont des produits très transformés.

Chercher une alternative à la viande n'est pas forcément la question. Certes, le Sud-Est asiatique peut réduire sa consommation (45% de la viande mondiale), mais pas les enfants africains anémiés.

La complexité de l'antispécisme et de l'écologisme

Pour les antispécistes, rien ne saurait justifier l'exploitation de l'animal par l'homme. Leur remise en question radicale de notre alimentation, de l'écologie et de l'humanisme interroge autant qu'elle dérange.

Il est crucial d’adopter des comportements en adéquation avec l’urgence climatique. Si l’intention est louable, elle est fondée sur de fausses croyances. L’élevage est au contraire une des réponses nécessaires à la crise écologique, l’abolir ne ferait qu’aggraver le problème.

Alors que l’écologisme défend l’équilibre naturel, l’antispécisme combat la souffrance. Cette différence n’est pas une nuance, c’est une opposition.

L'utilisation de chiffres interprétés de manière erronée associée à une méconnaissance de l'importance écologique des prairies semble justifier cette croyance populaire qui fait du véganisme l'allié de l'écologisme. Et pourtant, il suffit de creuser un peu pour se rendre compte que le véganisme est loin d'être si écologique qu'on le dit.

Des ONG dont Greenpeace France et le WWF ne s'y trompent pas. Dans une tribune datée de janvier 2019, ils appellent les français à ne pas « se tromper d’ennemi et fustiger tous les élevages ». « C’est bien pour sauver ce savoir-faire ancestral qu’est l’élevage, respectueux à la fois des paysans, des animaux et de leur environnement que nous devons aujourd’hui changer notre façon de consommer la viande ».

Non, manger de la viande n’est pas mauvais pour le climat. Oui il faut apprendre à mieux en consommer.

Le véganisme en appelant à rompre avec les aliments d’origine animale induit un recours nécessaire à la technologie pour repenser le rapport à l’alimentation. Les sommes investies par des milliardaires américains comme Bill Gates ou Jeff Bezos (Amazon) pour développer la viande in-vitro ne sont rassurantes ni pour la planète, ni pour nos papilles, encore moins pour notre santé alors que les agences de santé préconisent de se tourner vers une alimentation favorisant les produits peu transformés.

Véganisme et société : Un débat complexe

Le véganisme ne laisse personne indifférent. Il soulève des questions qui mettent collectivement mal à l'aise. Reconnaître qu’une alimentation végétale peut être variée, riche, équilibrée, savoureuse ou gastronomique rend caduques les mauvaises excuses qui légitiment un système basé sur une violence extrême vis-à-vis des animaux. Le véganisme nous place face à nos paradoxes : on continue de consommer de la viande, du poisson ou des œufs, en ayant conscience de leurs conditions d’existence et de morts terribles.

Le véganisme est un phénomène minoritaire qui a remporté une première bataille, celle de l’imaginaire. Il ne représente que 2 à 5 % des estomacs français mais 99 % de l'imaginaire alimentaire des bobos urbains !

L'élevage paysan n'est en rien responsable de la faim dans le monde. Les causes principales en sont la destruction des agricultures vivrières, le brevetage du vivant, le vol des terres en Afrique, le gaspillage alimentaire. L'élevage paysan n'est pas davantage responsable du réchauffement climatique, puisqu'une prairie, avec ses vaches, ne constitue pas une source mais un puits de carbone. Une prairie d'un hectare absorbe, chaque année, une tonne de CO2.

Le choix de ne pas manger de sous-produits animaux est légitime ; ce qui est problématique c’est de prétendre interdire tout type d'élevage.

La dénonciation des méfaits des systèmes industriels de production animale ne date pas de la naissance du véganisme. Aujourd’hui la nouveauté, c'est que, grâce aux biotechnologies alimentaires, ceux qui ont imposé la sale viande industrielle et sa surconsommation façon Big Mac peuvent passer de l'industrialisation à l'hyper-industrialisation. Les champions de la fausse viande, ce sont les anciens champions de la sale viande. Tyson Foods, le numéro 1 de la sale viande mondiale, se veut le champion du véganisme de demain !

La vraie opposition n’est pas entre protéines animales et protéines végétales, mais plutôt entre la production industrielle de protéines végétales ou animales, et une agriculture végétale ainsi qu’un élevage antiproductivistes.

Le véganisme est soluble dans le capitalisme. Aujourd’hui, on peut manger végane chez McDo, avec Nestlé. L'agroécologie et l'élevage paysan supposent au contraire de sortir du système dominant, sans chercher à l’aménager. C'est bien pourquoi le véganisme a plus de chances de l'emporter, car il bénéficie du soutien financier des lobbies de l’agro-industrie.

Il n’y a pas de consensus dans le mouvement végane sur la question de la viande de culture. Cette proposition n’émane donc pas uniquement d'hurluberlus végans…

Antispécisme : Une idéologie dangereuse ?

Les végans ordinaires sont plein de bons sentiments, mais la philosophie à laquelle ils s'adossent l'est beaucoup moins. Certains théoriciens de l'antispécisme passent en contrebande des thèses inacceptables qui remettent en question les grands invariants anthropologiques.

L'antispécisme remet en cause l'idée que l'être humain puisse faire souffrir ou tuer des individus des autres espèces animales sous prétexte qu'ils ne sont pas humains.

Comme tout antispéciste, je considère que les animaux non humains sensibles - la vache, le cochon, etc - ont le même droit à exister que vous et moi. Ils ont le même "vouloir vivre", la même volonté de poursuivre leur vie et de l'améliorer.

Les antispécistes ne réclament pas une égalité de traitement entre les humains et les animaux non humains, ils réclament une égalité de considération. Il ne s'agit pas d'enlever des droits aux humains, mais d'étendre ces droits, qu'on a mis des siècles à accorder à toutes les catégories humaines - femmes, étrangers, esclaves, homosexuels etc. - aux autres animaux.

Votre philosophie est violente en soi. Non seulement elle remet en cause l'unité du genre humain, mais elle se place du côté des biotechnologies et de l'industrie productiviste - que certains végans refusent par ailleurs - pour que des substituts soient trouvés à la viande d'élevage.

Les antispécistes se préoccupent des individus animaux, alors que les écologistes pensent aux espèces, à la biosphère, à la biodiversité, refusent ces produits phytosanitaires dont l'agriculture végan ne pourrait pas se passer pour nourrir 8 milliards d'humains.

L'écologie n'est pas soluble dans le véganisme mais le véganisme l'est dans le transhumanisme!

Les végans conséquents s'en prennent aujourd'hui à l'élevage mais ils reconnaissent que l'agriculture tue en moyenne 25 fois plus d'animaux «sentients» que l'élevage, même si ce ne sont pas les mêmes. Chaque jardinier sait qu'il faut tuer des limaces pour pouvoir manger des salades. Tuer des doryphores pour manger des pommes de terre serait bien, mais manger de la viande serait mal. L'urgence est à défendre les vers de terre menacés par l'agriculture plus que par l'élevage.

Le véganisme m'apparaît comme un retour à la vieille gnose, ce courant religieux de l'antiquité habité par un profond pessimisme, aux antipodes de l'amour véritable de la vie et du vivant. Cette nouvelle religiosité a ses grands prêtres, ses objets de culte, ses hérésies, ses excommunications.

Les végans se prennent pour des dieux tout-puissants pouvant reformater le monde mais leur impuissance ne peut que déboucher sur la violence, violence contre eux et contre les autres.

Végétarisme et santé : Mythes et réalités

Si l’argument d’une longévité exceptionnelle des végétariens est toujours avancé, force est de constater que l’âge moyen de leur décès a été avancé de plus d’un demi-siècle en un siècle.

Les chiffres avancés sont trompeurs car ils confondent corrélation et causalité. La longévité des végétariens a d’autres causes moins avouables visiblement, comme le fait qu’ils recrutent dans les bons milieux sociaux, qu’ils consomment peu de produits transformés, qu’ils bénéficient d’une bonne protection sociale, qu’ils font davantage attention à leur santé, qu’ils boivent et fument moins, etc.

Selon une étude de l’université de médecine de Graz (en Autriche), les végétariens sont plus nombreux à se trouver en petite forme. Mais il ne s’agit pas seulement d’une moins bonne santé subjective car ils souffrent davantage d’allergies (30,6 % contre 16,7 %), de cancers (4,8 % contre 1,2 à 3,3 %), de troubles de l’humeur (9,4 % contre 4,5 à 5,8 %).

Le véganisme apparaît comme une nouvelle religiosité qui se développe dans un contexte de régression des grandes religions (surnaturelles ou athées) car la nature a horreur du vide. L’association antisectes UNADFI qualifie d’ailleurs le véganisme d’entrée en religion.

La logique végane est celle du soupçon, de l’accusation, de l’anathème, de la persécution.

Le refus de la viande : Une perspective historique

J'ai suffisamment montré dans mon «Histoire politique de l'alimentation du paléolithique à nos jours» que le végétarisme a été dans l'histoire une idéologie «bonne à tout faire» pour être vigilant chaque fois qu'on veut de nouveau interdire aux gens de manger de la viande. Les puissants ont très vite inventé le séparatisme alimentaire en ne voulant plus manger ni la même chose ni de la même façon que les gens ordinaires et en leur interdisant la viande.

Le refus de la viande est aussi lié historiquement au refus de l'alcool, de la sexualité, bref de la jouissance, à l'exception notable de l'Encyclopédie de Diderot qui prône le végétarisme au nom d'une illusion, ne plus tuer d'animaux rendrait les humains bien meilleurs.

Le vrai scandale est que l'industrialisation pousse à nourrir des animaux avec des céréales. Les animaux ne sont pas nécessairement des concurrents aux besoins alimentaires humains. Une vache est un miracle de la nature, qui mange de l'herbe et la transforme, pour nous, en protéines.

Le problème des végans, c'est d'avoir l'imaginaire claquemuré par le système industriel actuel, ils n'arrivent même pas à imaginer que puissent exister d'autres élevages que l'élevage hors-sol.

Les végans passent pour être des écolos et même des super-écolos, mais les principaux théoriciens du véganisme et de l'antispécisme vomissent l'écologie et les écologistes. Le symbole de la nature est, selon eux, la prédation animale, la souffrance des animaux sauvages.

Le plus grand mystère antispéciste est de déboucher sur un anthropocentrisme au carré, car ce serait à une petite minorité d'humains de décider quelles sont les espèces qui doivent être modifiées, quelles sont celles qui doivent disparaître.

Peter Singer, en bon antispéciste, considère que n'existent pas d'espèces mais seulement des individus, humains ou non.

L214 ne combat pas pour inventer un élevage permettant de manger de la viande d'animaux heureux, L214 est un mouvement abolitionniste qui veut interdire, à terme, tout élevage même fermier.

Aspect Véganisme Élevage Paysan
Responsabilité de la faim dans le monde Accusation de l'élevage comme cause Non responsable, causes liées à la destruction des agricultures vivrières, etc.
Impact climatique Accusation de l'élevage comme responsable du réchauffement Non responsable, les prairies avec leurs vaches sont des puits de carbone
Solution pour nourrir la population mondiale Potentiellement viable avec des alternatives végétales et des protéines de synthèse L'agriculture végane serait incapable de nourrir 8 milliards d'humains
Position face à l'industrie agroalimentaire Critique de l'industrialisation, mais peut être utilisé par les industries pour des alternatives véganes Opposition à la production industrielle, défense d'une agriculture antiproductiviste
Bien-être animal Priorité absolue, abolition de l'exploitation animale Prise en compte du bien-être animal dans un système d'élevage respectueux

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