L'histoire des Frères Jacques : Un Quatuor Vocal Inoubliable

Les Frères Jacques, un nom qui évoque immédiatement un style unique et des performances mémorables, ont marqué l'histoire de la musique française. Actif de 1946 à 1982, ce quatuor vocal composé d'André Bellec, Georges Bellec, François Soubeyran et Paul Tourenne a su captiver le public avec son mélange de chant, de danse, de mime et de comédie.

Leur répertoire éclectique comprenait des chansons telles que L'entrecôte, La Marie-Josèphe, La queue du chat, Méli-mélo, La boîte d'allumettes, À la Saint-Médard et La confiture, qui sont parmi les plus connues. Le quatuor a interprété des textes écrits par des auteurs prestigieux tels que Jacques Prévert, Jean-Roger Caussimon, Léo Ferré, Francis Blanche, Raymond Queneau, Boris Vian, Bernard Dimey, Ricet Barrier et Serge Gainsbourg. Ces chansons sont connues de tous, même si peu de gens peuvent nommer les membres du groupe ou identifier la couleur de leur justaucorps.

Le quatuor a fait vivre pendant cinquante ans, de la voix et du geste, des textes écrits par Jacques Prévert, Jean-Roger Caussimon, Léo Ferré, Francis Blanche, Raymond Queneau, Boris Vian, Bernard Dimey, Ricet Barrier, Serge Gainsbourg et bien d'autres. Autant de chansons que l'on connaît, même sans pouvoir nommer un seul des quatre Frères, et encore moins savoir auquel attribuer le justaucorps vert, bleu, jaune ou rouge qu'avait créé pour eux le décorateur Jean-Denis Malclès.

L’histoire des Frères Jacques commence en 1946. Quatre jeunes gens nés entre 1914 et 1923, se rencontrent dans le cadre de l’association d’éducation populaire Travail et Culture. André Bellec est né en 1914. Étudiant en droit, son rêve est de créer un groupe vocal alliant le chant, la danse, le mime et la comédie. En 1939, il est lieutenant de réserve nommé au Théâtre des Armées. Son frère Georges Bellec, né en 1918, étudie à l’école des Beaux-Arts. François Soubeyran, lui, est né en 1919. Mobilisé en 1939, maquisard en 1942, sculpteur, chanteur, il suit des cours d’art dramatique à Paris. Enfin Paul Tourenne est né en 1923.

La mode est aux Marx Brothers, Andrews Sisters… Ce sera les Frères. Et comme ils n’arrêtent pas de faire les jacques… ce sera les Frères Jacques, comme la ritournelle enfantine. Le 14 juillet 1945, ils se produisent dans les jardins du Palais-Royal pour un gala radiodiffusé.

Les Débuts et l'Émergence d'un Style Unique

André Bellec, l'un des Frères Jacques, raconte les débuts du quatuor : "Nous faisions une tournée avec la Compagnie Grenier-Hussenot - de Jean-Pierre Grenier et Olivier Hussenot - et nous interprétions des chansons populaires : 'La Marion sous un pommier" etc., et à la fin d'un spectacle à Nancy, on a chanté "L’entrecôte". Il y a eu un tel enthousiasme dans la salle qu’on s’est dit que c’est dans ce style là qu’il fallait travailler. Et on a cherché à ce moment-là des chansons qui puissent être mises en scène : "L’homme au trapèze volant" de Gil, puis "Un monsieur attendait" de Georges Ulmer. Et c’est comme ça qu’on a trouvé notre répertoire."

Au début, leur répertoire se réclamait du folklore, du negro spiritual et de la chanson réaliste. Au fil du temps, il va se teinter de poésie (ils interprètent Prévert, Queneau, Vian…), de fantaisies (la célèbre Truite de SCHUBERT « accompagnée » de paroles aux petits oignons d’un certain Francis BLANCHE), de « grinceries » satiriques (Les Bonnes…), bien entendu de chansons humoristiques (Chanson sans calcium…) et même de chansons de garde (La Digue du cul).

Leur carrière se profile. Les quatre compères s’orientent vers la chanson mimée et se mettent sérieusement au travail, seuls face au miroir, en huis clos, pour la mise en scène. Ce sera désormais leur façon de travailler. Dans le spectacle de Grenier-Hussenot, ils chantent trois chansons dont Le trapèze volant et L’entrecôte. Cette dernière chanson, de Goupil et Marius Zimmermann, amuse beaucoup le public. Ils décident de la travailler plus particulièrement et l’inscrivent définitivement à leur répertoire.

Le pianiste Pierre Philippe, séduit par leur quatuor, les rejoint, leur apportant sa rigueur et son perfectionnisme. Il compose et arrange leur musique. Ils se produisent à l’ABC et au Boeuf sur le toit. Nous sommes en 1948. Les Jacques partagent l’affiche à Saint-Germain-des-Prés au Cabaret de la Rose rouge, avec Yves Montand, le mime Marceau, Juliette Gréco… La performance est sportive. Ils s’essaient également à la comédie musicale : on les voit à Bobino dans Les Pieds nickelés, comédie musicale de Valmy et Lanjean, mise en scène par Yves Robert (1949).

Le 1er août, ils font leur entrée à la Comédie des Champs-Élysées et confirment leur succès radiophonique. Leur tout premier répertoire est choisi parmi des chansons du folklore, des negro spirituals et des chants religieux. La chanson Place de la Concorde (texte de Jean Tardieu, musique de Maurice Thiriet) figure également à leur répertoire.

En 1950, leur ami le photographe Pierre Jahan prend de nombreux clichés des quatre comédiens alors qu'ils séjournaient dans un château prêté par un admirateur pour s'y reposer et préparer de nouvelles tournées. Il en publiera trois dans Objectif (Marval, 1994, pp. 63 et 64).

Ils donnent leur cinquième récital (S’en revenant des mers de Chine, Le twist agricole…) en 1964. Les honneurs, récitals et tournées s’enchaînent. Ils sont faits Chevaliers des arts et lettres par André Malraux en 1966 partent dans la foulée pour une nouvelle et lointaine tournée qui les mène de France et d’Allemagne jusqu’à Madagascar, en passant par Djibouti et la Mauritanie.

En avril 1959, à l'ambassade d'Angleterre, en présence de la reine mère et de sa fille la princesse Margaret, après le dîner est donné un spectacle des Frères Jacques. Selon Jean Cocteau : "une chanson sur les pasteurs anglais ivres de beaujolais ne tombait pas à pic".

Les Frères Jacques donnent leur dernier récital le 3 janvier 1982 au Théâtre de l'Ouest parisien. Chacun des membres du quatuor se retire alors pour vaquer à ses occupations.

Un hommage est rendu aux Frères Jacques au Casino de Paris les 12 et 13 janvier 1996, à l'occasion du cinquantième anniversaire de leur création, en présence de nombreux artistes.

Le Style Visuel et Scénique

C'est le décorateur Jean-Denis Malclès qui a créé les costumes des Frères Jacques : "J'avais imaginé un collant bicolore, et les Frères Jacques ont été préoccupés par le fait que dans ce collant, il n'y avait pas de poches, aucune possibilité pour eux de faire quoi que ce soit avec leurs mains, d'autant que je les avais affublés de gants blancs. Ces collants de soie ont inspiré une mise en scène de chaque chanson, et créé le style visuel des Frères Jacques : quatre couleurs en haut, jambes en noir, et en complément, un chapeau qui changeait à chaque chanson."

Pierre Étaix analyse la scénographie des Frères Jacques : "Ils étaient très libres de leur corps, ils pouvaient faire ensemble des chorégraphies qui tenaient de la pantomime, qu’on ne peut pas classifier, et c’est ça qui est bien. L’idée du costume faisait qu’à un certain moment, on oubliait certains éléments corporels au profit d’autres : à certains moments, c’étaient les mains qui jouaient essentiellement grâce des gants blancs, à d’autres c’étaient les jambes, à d’autres c’étaient les chapeaux qui s’envolaient. La puissance d’évocation de ce costume était telle que je crois que certains mimes auraient pu l'adopter."

Les collants sont noirs, les gants sont blancs. Les chapeaux varient, les accessoires aussi. Jean-Denis Malclès. Chaque chanson est agrémentée d’accessoires. Les chansons sont choisies pour leur intérêt poétique, scénique, comique parfois grivois mais jamais vulgaire. Chaque chanson est comme une petite pièce de théâtre qui leur permet de faire une mise en scène. Celle-ci est collégiale. Aucun Frère ne signe la paternité de tel ou tel geste. Annick Russeil, autrice de la première thèse sur les Frères Jacques, parle de composition gestuelle et de chorégraphie.

Les Frères Jacques n’ont ni agent, ni metteur en scène. Dotés d’un physique quelconque, François est grand, Paul est petit, André et Georges sont de taille moyenne. Leurs collants moulant leur anatomie inquiètent les directeurs de salle, choquent certains, amusent les autres. Il fallait oser ! Ces costumes conçus par Jean-Denis Malclès, copiés sur ceux des danseurs classiques en répétition, participent au jeu de mime, soulignent les mouvements. Le décor imaginé par le même Jean-Denis Malclès est sobre. Un rideau noir encadre un fond de scène bleu. Le piano est côté jardin. Paul Tourenne supervise l’éclairage.

Les Frères Jacques chantent sans micro. C’est la qualité acoustique de la salle qui importe. Jacques Canetti, dans une interview, relate que pour lui, les Frères Jacques ne sont pas des chanteurs mais des comédiens qui chantent. Il salue le travail de Pierre Philippe, qui accompagne, mais arrange aussi les chansons. Quand c’est possible, il fait chanter les quatre voix en chœur. Chaque récital s’enrichit de nouvelles chansons.

Les Frères Jacques sont un quatuor. Une chanson de trois minutes peut être travaillée pendant six semaines. La chanson est rigoureusement réglée au millimètre avec le cinquième Frère, le pianiste, Pierre Philippe puis Hubert Degex.

Tableau des Membres des Frères Jacques et Leurs Dates Clés

Membre Nom et Prénom Date de Naissance Date de Décès
André Bellec André Bellec 12 février 1914 3 octobre 2008
Georges Bellec Georges Bellec 18 mars 1918 13 décembre 2012
François Soubeyran François Soubeyran 22 août 1919 21 octobre 2002
Paul Tourenne Paul Tourenne 25 février 1923 20 novembre 2016

Jean-Denis Malclès qu'on entend dans cette émission, ainsi que le cinquième Frère Jacques, leur pianiste, Hubert Degex qui avait succédé à Pierre Philippe en 1965.

Les Frères Jacques "La queue du chat" (live officiel) | Archive INA

L'Héritage des Frères Jacques

Fabrice Luchini analyse : "La spécificité des Frères Jacques, c’était cette espèce de liberté, de drôlerie et de poésie, poésie dans le sens de liberté. Quatre personnes qui ont préféré le talent à leur emblème d’ego et ça c’est assez rare. Il y a quelque chose qui a été plus fort que leur vanité, quelque chose plus fort en eux que leur envie de s’individualiser, quoi qu’à mon avis ils soient totalement individualisés et même individués dans leur groupe. Les Frères Jacques sont uniques parce qu’ils sont quatre et que ces quatre sont devenus un, et ils sont au service d’une œuvre, de la variété à un très haut niveau."

Pour Claude Nougaro, Les Frères Jacques, c’est sacré : "Ils ont été un phare pour moi dans cette époque des années 1950 où naissait la chanson d’expression, la chanson à texte et où on voyait se lever des Brassens, des Ferré et où des écrivains considéraient cet art mineur - comme a dit Gainsbourg - avec beaucoup d’intérêt et que Sartre, Audiberti, Queneau, Vian, pensaient que la chanson était un moyen d’expression merveilleux. Quand je suis allé voir Les Frères Jacques, c’était non seulement de la musique, des mots, une sorte de ballet, c’était de la comédie musicale, de l’opéra bouffe, ils me racontaient des histoires qui pouvaient contenir dans un tableau ce côté pictural, j’ai été complètement féérisé par la chanson française. Ils sont pour moi précieux. D’ailleurs ils sont quatre mais je ne voudrais pas oublier le cinquième, le pianiste, qui réussissait des arrangements pour les voix et il y avait une musicalité merveilleuse.

Mais paradoxalement, on ne connait que la partie émergée de l’iceberg. Pour réellement apprécier la musique des Les Frères Jacques, il faut connaître la genèse du groupe, comprendre les relations entre les membres et leur entourage et appréhender la discographie selon une approche cognitive de la musique et des paroles.

Il est rare qu'un artiste moderne ne revendique pas peu ou prou l'influence des Les Frères Jacques sur son oeuvre. Certains comme Pearl Jam, Jeff Buckley ou les Pixies l'assument à visage découvert mais d'autres n'hésitent pas à tout bonnement copier les rois du rock en toute inpunité.

Les Frères Jacques doivent leur succès à leur talent. Ils touchent un public réceptif, qui, après-guerre, avait besoin de chansons humoristiques et populaires. « Ces baladins, ces riens du tout, ces pitres, ces poètes ont un secret qu’ils ne connaissent peut-être même pas : à chaque fois, ils nous redonnent notre enfance. » écrit Jean Anouilh.

En seulement neuf années d’existence, de 1962 à 1970 (vous pouvez recompter ça fait 9 et pas 8), les Les Frères Jacques ont connu une popularité jamais égalée ni même approchée.

Avec le témoignage du camarade de la première heure Yves Robert et ceux notamment de Pierre Étaix, de Fabrice Luchini et de Claude Nougaro, ainsi que les hommages d'artistes plus jeunes influencés par les Frères Jacques : Orphéon Célesta, TSF… Les Frères Jacques, la fête continue, une émission de Marc Legras, diffusée le 1er janvier 1996 sur FC.

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