La romancière Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt 2016, a répondu avec virulence à la tribune des 100 femmes "défendant une liberté d'importuner" publiée dans Le Monde le 9 janvier. Cette tribune avait suscité une indignation proportionnelle à la grossièreté des propos tenus.
Dans un texte publié dans Libération, intitulé « Un porc, tu nais ? », Leïla Slimani réagit à nouveau, écrivant :
Dans ces moments de la vie, quotidiens et banals, je réclame le droit de ne pas être importunée. Le droit de ne même pas y penser. Je revendique ma liberté à ce qu’on ne commente pas mon attitude, mes vêtements, ma démarche, la forme de mes fesses, la taille de mes seins. Je revendique mon droit à la tranquillité, à la solitude, le droit de m’avancer sans avoir peur. Je ne veux pas seulement d’une liberté intérieure.
La romancière franco-marocaine, grande défenseure de la cause féminine, avait déjà estimé "inopportune" la tribune du Monde. Elle met les mots justes sur l’aspiration que nous partageons en nombre : celle d’une société d’égalité et de liberté.
Leïla Slimani prône la liberté de la femme, affirmant que la femme peut faire ce qu'elle veut, s'habiller comme elle l'entend, sortir seule, se retrouver sur un chemin désert sans personne autour, boire, réclamer une augmentation, allaiter son enfant en public, draguer un homme, bref, vivre.
« Marcher dans la rue. Prendre le métro le soir. Mettre une minijupe, un décolleté et de hauts talons. Danser seule au milieu de la piste. Me maquiller comme un camion volé. Prendre un taxi en étant un peu ivre. M’allonger dans l’herbe à moitié dénudée. Faire du stop. Monter dans un Noctambus. Voyager seule. Boire seule un verre en terrasse. Courir sur un chemin désert. Attendre sur un banc. Draguer un homme, changer d’avis et passer mon chemin. Me fondre dans la foule du RER. Travailler la nuit. Allaiter mon enfant en public. Réclamer une augmentation. Dans ces moments de la vie, quotidiens et banals, je réclame le droit de ne pas être importunée. Le droit de ne même pas y penser. Je revendique ma liberté à ce qu’on ne commente pas mon attitude, mes vêtements, ma démarche, la forme de mes fesses, la taille de mes seins. Je revendique mon droit à la tranquillité, à la solitude, le droit de m’avancer sans avoir peur. Je ne veux pas seulement d’une liberté intérieure. »
De plus, Leïla Slimani précise un point important : ce n'est pas parce qu'on sait se défendre, parce qu'on a les mots pour dire non, et la force pour repousser un homme, que l'on doit tolérer le fait d'être importunée. « Je ne suis pas une petite chose fragile. Je ne réclame pas d’être protégée mais de faire valoir mes droits à la sécurité et au respect. Et les hommes ne sont pas, loin s’en faut, tous des porcs. »
La prix Goncourt 2016 ajoute encore : « Car au fond se cache, derrière cette soi-disant liberté d’importuner, une vision terriblement déterministe du masculin : "un porc, tu nais". Les hommes qui m’entourent rougissent et s’insurgent de ceux qui m’insultent ».
Par son texte, Leïla Slimani tient à souligner son respect pour les femmes victimes de violences sexuelles. Les propos de Leïla Slimani vont à l'encontre des femmes qui ont signé la tribune du Monde, sans compassion, faisant des généralités, affirmant que les femmes doivent s'en remettre, point.
Et puisqu'un débat s'est aussi ouvert sur l'éducation des enfants, l'égalité des sexes, le respect de l'autre, Leïla Slimani n'hésite pas à parler de son fils :
« Mon fils sera, je l’espère, un homme libre. Libre, non pas d’importuner, mais libre de se définir autrement que comme un prédateur habité par des pulsions incontrôlables. Les hommes que je connais sont écœurés par cette vision rétrograde de la virilité. Mon fils sera, je l’espère, un homme libre. Libre, non pas d’importuner, mais libre de se définir autrement que comme un prédateur habité par des pulsions incontrôlables. Un homme qui sait séduire par les mille façons merveilleuses qu’ont les hommes de nous séduire. »
Elle continue :
« Je ne suis pas une victime. Mais des millions de femmes le sont. C’est un fait et non un jugement moral ou une essentialisation des femmes. Et en moi, palpite la peur de toutes celles qui, dans les rues de milliers de villes du monde, marchent la tête baissée. Celles qu’on suit, qu’on harcèle, qu’on viole, qu’on insulte, qu’on traite comme des intruses dans les espaces publics. En moi résonne le cri de celles qui se terrent, qui ont honte, des parias qu’on jette à la rue parce qu’elles sont déshonorées. De celles qu’on cache sous de longs voiles noirs parce que leurs corps seraient une invitation à être importunée. Dans les rues du Caire, de New Delhi, de Lima, de Mossoul, de Kinshasa, de Casablanca, les femmes qui marchent s'inquiètent-elles de la disparition de la séduction et de la galanterie ? »
Enfin, l'écrivaine termine :
« J’espère qu’un jour ma fille marchera la nuit dans la rue, en minijupe et en décolleté, qu’elle fera seule le tour du monde, qu’elle prendra le métro à minuit sans avoir peur, sans même y penser. Le monde dans lequel elle vivra alors ne sera pas un monde puritain. Ce sera, j’en suis certaine, un monde plus juste, où l’espace de l’amour, de la jouissance, des jeux de la séduction ne seront que plus beaux et plus amples. »
La réponse de Leïla Slimani a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux, de la part du grand public et de plusieurs personnalités.
La militante Caroline de Haas a réagi rapidement et publiait dès le lendemain une tribune salutaire sur France Info reprenant tous les préconçus toxiques du texte. Elle concluait son article avec cette phrase : « Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement - trop lentement - mais inexorablement. »
Le lendemain de la publication, la journaliste Violaine Morin « regrette […] que cette tribune, qu’elle juge « confuse », ait été publiée en l’état. N’aurait-il pas été préférable de demander à ses rédactrices d’en clarifier le contenu avant publication ? » s’interroge-t-elle.
La tribune des 100 femmes défendant « la liberté d’importuner » a fait couler beaucoup d’encre tout au long de la semaine. Mardi 9 janvier, Le Monde a publié une tribune, signée par 100 femmes, intitulée : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ».
Qui sont les porte-paroles légitimes du féminisme français ?
Les signataires de la tribune ont semble-t-il tout pour elles. Les plus médiatisées, comme Catherine Deneuve, Catherine Millet ou encore Catherine Robbe-Grillet, sont blanches, âgées, bourgeoises, elles ont réussi leur carrière, et le fond de leur propos est empreint d’une bien-pensance de salon qu’on a déjà vue chez bien des hommes réagissant négativement au mouvement #metoo.
« On ne peut plus rien dire » est une rhétorique maligne ; elle se glisse facilement dans les discours de ceux, même jeunes, qui ont bien intégré les vieux schémas sexistes, et qui peinent à faire face à la déconstruction de ces repères familiers.
Elles sacralisent ce qu’elles estiment être la dignité, elles refusent la « victimisation », rassurent sur leur « amour des hommes » : elles valent bien mieux que #metoo, qu’une mobilisation de masse.
Cette tribune rappelle simplement la persistance de l’antiféminisme, même parmi les femmes, c’est un peu le « collègue gênant ou l’oncle fatigant » comme a écrit Caroline de Haas. On retrouve les classiques sous-entendus sur les victimes, les mal-baisées etc… Et en miroir, elle dessine une vision dépassée du masculin et de la drague.
L’égalité des droits c’est celle de ne pas être importunée, de se sentir pleinement libre de jouer le jeu de l’amour et du hasard, et de jouir de sa sexualité - non, ce n’est pas la haïr.
On se pose bien la question du souci de « liberté d’opinions » que défend le Monde dans son article making-of, lorsqu’on remarque que l’accès à la tribune, dont les autrices sont extérieures au journal et sont censées parler à titre particulier, est payant.
Le jeu des tribunes et contre tribunes atteint le comble du cynisme lorsque, au milieu des explications du Monde, on comprend que toute une chaîne d’hommes a pris cette décision de publier telle quelle la tribune.
Le mal a été fait, la machine médiatique s’est emballée. Le texte a été repris et commenté par de grands titres comme le Guardian et le New York Times et l’analyse de la presse étrangère n’est pas tendre sur le cas de la France.
Enfin Catherine Deneuve a beau jeu de se clamer « une femme libre » et se désolidariser par la suite dans une lettre publiée chez Libération.
Leïla Slimani ne voit pas une once de puritanisme dans sa revendication d'un monde où une femme peut prendre un métro à minuit en minijupe et en décolleté sans même y penser. Elle y voit au contraire un monde « où l'espace de l'amour, celui de la jouissance, des jeux de la séduction ne seront que plus beaux et plus amples. À un point qu'on n'imagine même pas encore ».
« La première se dit plus « importunée » par la fumée d'un cigare que par une main sur le genou. La deuxième réclame le droit de ne pas être « importunée » du tout. »
Vendredi matin, l'écrivaine et directrice de revue Catherine Millet était invitée sur France Inter pour s'expliquer sur la tribune du Monde dont elle est signataire, et qui n'en finit pas de faire polémique. Selon elle, c'est beaucoup de bruit pour pas grand-chose.
« Moi et mes camarades signataires, ce que nous avons voulu faire, c'est simplement nous faire l'écho de ce que nous entendions autour de nous de la part d'énormément de femmes qui ne comprenaient pas justement ce qui se passait avec cette vague d'appel à la censure, de dénonciations dans tous les sens dans les réseaux sociaux pour des gestes accomplis par des hommes que nous ne trouvons pas à ce point criminels.
Invitée à préciser ce fameux droit à importuner qu'elle réclame pour les hommes, Millet propose des synonymes : « Gêner, casser les pieds, voyez, c'est pas très grave, c'est vraiment pas de l'ordre du crime. » Et d'affirmer qu'elle est plus importunée par « un homme qui fume un gros cigare que par celui qui lui mettrait la main sur le genou ».
En 2008, interrogée par Elle, Catherine Millet expliquait déjà ce dualisme : « Je pense que mon corps est un objet qui ne se confond pas avec ma personne. Cela vient peut-être de mon éducation catholique qui apprend que le corps est une enveloppe qui nous est prêtée et que l'on va être obligée de rendre. Je ne veux pas faire de provocation, mais, par exemple, je ne comprends pas les femmes qui souffrent d'avoir été violées. »
C'est parce que son corps n'est pas si important, qu'il vaut moins que sa conscience, que le violeur ne saurait l'atteindre : le prix à payer pour la liberté sexuelle de Catherine M. en quelque sorte… Pas sûr cependant que la majorité des femmes, cette majorité silencieuse dont Catherine Millet prétend être la porte-voix, serait prête à payer un tel prix…
La jeune femme estime que la tribune du Monde, qui prétend défendre les hommes et prévenir le retour d'un ordre moral puritain, fait fausse route : elle assigne les hommes à un « déterminisme » : « un porc, tu nais », écrit-elle dans un jeu de mots qui donne son titre au texte.
« Les hommes que je connais sont écœurés par cette vision rétrograde de la virilité. Mon fils sera, je l'espère, un homme libre. Libre non pas d'importuner, mais libre de se définir autrement que comme un prédateur habité par des pulsions incontrôlables. »
À celles qui jugent, comme Catherine Millet, que la « souillure » du viol est un « résidu d'archaïsme » dans une société où une femme qui a couché, forcée ou non, n'est pas perdue pour le mariage, Leïla Slimani affirme parler pour toutes les victimes : « celles qu'on cache sous de longs voiles noirs parce que leurs corps seraient une invitation à être importunée. Dans les rues du Caire, de New Delhi, de Lima, de Mossoul, de Kinshasa, de Casablanca, les femmes qui marchent s'inquiètent-elles de la disparition de la séduction et de la galanterie ? Ont-elles le droit, elles, de séduire, de choisir, d'importuner ? »
Elle y voit au contraire un monde « où l'espace de l'amour, celui de la jouissance, des jeux de la séduction ne seront que plus beaux et plus amples. À un point qu'on n'imagine même pas encore ».
On se gardera de dire ce que la majorité, silencieuse ou non, des femmes en pense.
Voici quelques titres de presse qui ont suivi le débat :
Selon un sondage réalisé par l’Ifop, en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès, 32% des femmes affirment avoir été victimes de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelles sur leur lieu de travail. Une étude publiée vendredi 23 février sur France Info tente d'analyser l'ampleur du phénomène de violences sexuelles en France. Selon cette étude, 12% des femmes ont déjà été victimes d'un viol.
Ces chiffres illustrent l'importance du débat lancé par la tribune des 100 femmes et la réponse de Leïla Slimani, et soulignent la nécessité de continuer à lutter contre les violences sexuelles et le harcèlement.
Tableau récapitulatif des points de vue :
| Point de vue | Arguments principaux |
|---|---|
| Tribune des 100 femmes | Défense de la "liberté d'importuner", crainte d'un puritanisme excessif suite à l'affaire Weinstein, critique de la victimisation des femmes. |
| Leïla Slimani | Revendication du droit de ne pas être importunée, critique d'une vision déterministe du masculin ("un porc, tu nais"), soutien aux victimes de violences sexuelles. |
| Caroline de Haas | Critique des préconçus toxiques de la tribune des 100 femmes, dénonciation de la rhétorique du "on ne peut plus rien dire". |
| Catherine Millet | Défense de la "zone grise" entre consentement et non-consentement, relativisation de l'importance du corps, regret de ne pas avoir été violée. |
Statistiques sur les viols en Europe.
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