Le Porc-Épic de Schopenhauer : Une Parabole des Relations Humaines

Nous autres humains, affirme le philosophe pessimiste Arthur Schopenhauer, sommes comme les porcs-épics. Le conte ci-dessous a été publié en 1851 par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860). Il fait partie de son ouvrage Parerga et Paralipomena. Le texte est une parabole des relations humaines, un parcours difficile et le plus souvent voué à l'échec.

La parabole est ainsi une sorte d'apologie de la misanthropie et de l'homme introverti. Freud a redécouvert et utilisé le conte dans un traité comparé des masses et du moi. Paul Challemel-Lacour (1827-1896) a été l’un des premiers disciples de Schopenhauer en France.

CONTE AUDIO : LA PARABOLE DES PORCS-ÉPICS (+ AMBIANCE SONORE)

L'Apologue du Porc-Épic

"Par une froide journée d'hiver un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu'ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d'être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! Par ce moyen le besoin de se réchauffer n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer."

Avec cette fable, Arthur Schopenhauer (1788-1860) résume sous une forme simple un des aspects importants de sa pensée. Comme les porcs-épics en hiver, les hommes sont selon lui poussés les uns vers les autres par « le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur […], mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau.

Si, en effet, les hommes cherchent naturellement à faire des pas les uns vers les autres, leurs défauts, comme l'antipathie et leurs manières malséantes, rendent cette démarche illusoire. Dès lors, le meilleur moyen de vivre, et de se supporter en société est de garder ses distances. Le sage devient alors celui qui vit "à côté" des hommes sans s'en extraire complètement.

Ainsi, selon la philosophie d’Arthur Schopenhauer, l’homme ne peut ni vivre seul, ni vivre en promiscuité, la société est donc cette distance médiane par laquelle les hommes se supportent tout en restant utiles les uns aux autres.

La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières. En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance: Keep your distance ! - Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants.

Politesse est prudence ; impolitesse est donc niaiserie : se faire, par sa grossièreté, des ennemis, sans nécessité et de gaieté de cœur, c'est de la démence ; c'est comme si l'on mettait le feu à sa maison. Car la politesse est, comme les jetons, une monnaie notoirement fausse : l'épargner prouve de la déraison ; en user avec libéralité, de la raison.

Si les hommes s’associent librement, c’est dans le but de se préserver et de minimiser leurs souffrances respectives. Ce serait une contradiction de dire que les hommes sont institués pour la société, alors que la société est instituée pour le bien des hommes.

La Volonté de Vie impliquant le vouloir-vivre et donc la volonté de la préserver, les hommes s’instituant dans le but de se nuire et de souffrir mutuellement est une contradiction dans les termes qui ne tient que pour les plus névrosés. Officiellement Schopenhauer se disait inspiré par Kant et les bouddhistes, mais dans ses écrits, on peut discerner tout de même qu’il a des liens avec Locke et les Lumières Ecossaises, sans qu’il n’en ai lui-même pris conscience.

L’image est parlante : les porcs-épics s’approchent pour se réchauffer, mais ils s’éloignent quelque peu car ils sentent la douleur de leurs épines, dans le but de trouver un juste milieu entre leur recherche de chaleur et leur souffrance. L’état de nature lockéen, où l’homme vit en paix, mais dans la solitude, et où il cherche à constituer une société civile avec ses pairs.

Comme nous souffrons tout seuls, nous nous rapprochons de nos semblables. Mais là, ça pique ! Et nous ne les supportons plus.

Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d'être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau.

Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer.

Dans ses Essais de psychanalyse, Freud cite cet apologue des porcs-épics pour confirmer le constat: "D'après le témoignage de la psychanalyse, toute relation affective intime, de plus ou moins de durée, entre deux personnes - rapports conjugaux, amitié, rapports entre parents et enfants - laisse un dépôt de sentiments hostiles ou tout au moins inimicaux dont on ne peut se débarrasser que par le refoulement".

Selon Auguste Comte, les philosophes matérialistes auraient la spécialité de rappeler l’origine terre à terre des idéaux - d’«expliquer le supérieur par l’inférieur». « Le Monde comme volonté et comme représentation » est le chef-d’œuvre de Schopenhauer. Pour Arthur Schopenhauer, la course au bonheur amoureux est un leurre.

La vie est souffrance, car le vouloir implique le besoin, et l’homme va donc, pour réaliser des concrétisations, subir un certain nombre de souffrance. La vie est donc un long chemin, un long combat qu’il sait perdu d’avance, dans le but de préserver son existence et d’évincer la souffrance. Mais comme il le dira, l’homme, après avoir enfermé toutes les souffrances en enfer, n’aura que l’ennui pour remplir le ciel. C’est ainsi que s’explique la théorie du porc-épic de Schopenhauer. Qui mieux que lui pourrait l’illustrer si brillamment ?

Ce n’est pas une tendance positive qui pousse les porcs-épics les uns vers les autres. Nul désir en eux de l’autre, nulle recherche d’un plaisir que donnerait la vie commune. Au contraire, la difficulté de se supporter mutuellement renseigne vite sur l’origine de leur relation. Celle-ci est négative. Ils sont les uns pour les autres le moyen de satisfaire des besoins égoïstes et en particulier celui de fuir leur vide intérieur et leur peur de la solitude.

Grâce à l’établissement de la juste distance permettant de se ménager les uns les autres. C’est là la fonction de la politesse ou de ce que l’on appelle les règles de civilité. Parce que, pour Schopenhauer, politesse rime avec hypocrisie, mensonge, masque. Elle exige un travestissement de sa personnalité véritable afin de la rendre agréable aux autres, un déguisement d’autant plus douloureux que cette personnalité n’est pas au diapason de la médiocrité ambiante.

Schopenhauer ne fait pas plus un éloge inconsidéré de la solitude qu’il ne condamne sans réserve la vie sociale. Il admet l’existence d’un «instinct social » chez l’homme qui, pour être acquis, n’en a pas moins, à ses yeux, une fonction téléologique. C’est que sans l’école naturelle de la société les possibilités de l’humaine nature ne pourraient s’actualiser et nul ne pourrait conquérir l’insigne avantage de pouvoir se suffire à lui-même. Mais cette chance n’est pas qu’un effet de l’éducation. Elle relève aussi d’un don de la nature, une nature peu soucieuse de produire des hommes égaux. Schopenhauer distingue l’homme supérieur des hommes communs.

Certes, affirme-t-il, il y a bien « un instinct social » qui est l’effet naturel d’une situation infantile marquée par la dépendance de l’enfant à l’égard de ceux qui veillent à sa protection et à son développement. L’aversion de la société n’est pas originaire. Mais, pour qui veut faire preuve de lucidité, elle a tôt fait de se faire ressentir tant la vie sociale se paie d’un prix élevé pour la tranquillité de l’âme, or celle-ci est le bien le plus précieux après la santé.

Les hommes ne peuvent en effet se suffire à eux-mêmes. Ils ont besoin les uns des autres pour pourvoir à leurs besoins qu’il s’agisse des besoins matériels ou spirituels. Nul ne peut assurer sa subsistance et le développement de ses facultés intellectuelles dans l’isolement le plus total. L’échange des produits du travail et des connaissances est absolument nécessaire à la survie de chacun et à sa maturation. Mais le besoin n’est pas seul en cause. Car sa satisfaction assurée, les hommes n’en continuent pas moins à se rechercher mutuellement. C’est que leur vie oscille de la souffrance du manque à l’ennui d’une vie désertée par l’aiguillon du besoin. Si l’une les condamne à dépendre les uns des autres dans les contraintes du travail et des échanges, l’autre les jette dans les divertissements divers et variés où ils préfèrent s’ennuyer en commun que souffrir les affres de la solitude.

L’observation de l’humanité montre en effet l’impossibilité du plus grand nombre à se sentir bien en sa propre compagnie. « Tout le monde sait qu'on allège les maux en les supportant en commun: parmi ces maux, les hommes semblent compter l'ennui, et c'est pourquoi ils se groupent, afin de s'ennuyer en commun.

Payot, p. « Se suffire à soi-même, être tout en tout pour soi, et pouvoir dire : « Omnia mea mecum porto », voilà certainement pour notre bonheur la condition la plus favorable; aussi ne saurait-on assez répéter la maxime d'Aristote: « Le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. Éth. Il n'y a pas de voie qui nous éloigne plus du bonheur que la vie en grand, la vie des noces et festins, celle que les Anglais appellent le high life, car, en cherchant à transformer notre misérable existence en une succession de joies, de plaisirs et de jouissances, l'on ne peut manquer de trouver le désenchantement, sans compter les mensonges réciproques que l'on se débite dans ce monde-là et qui en sont l'accompagnement obligé. (Ainsi notre corps est enveloppé dans ses vêtements, ainsi notre esprit est revêtu de mensonges. Nos paroles, nos actions, tout notre être est menteur, et ce n’est qu’à travers cette enveloppe que l'on peut deviner parfois notre pensée vraie, comme à travers les vêtements les formes du corps.

Et tout d'abord toute société exige nécessairement un accommodement réciproque, une volonté d'harmonie: aussi, plus elle est nombreuse, plus elle devient fade. On ne peut être vraiment soi-même qu'aussi longtemps qu’on est seul ; qui n’aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on n’est libre qu’étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d'autant plus cher que la propre individualité est plus marquante. Par conséquent, chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur. En outre un homme est d'autant plus essentiellement et nécessairement isolé, qu'il occupe un rang plus élevé dans le nobiliaire de la nature. C'est alors une véritable jouissance pour un tel homme, que l'isolement physique soit en rapport avec son isolement intellectuel : si cela ne peut pas être, le fréquent entourage d'êtres hétérogènes le trouble; il lui devient même funeste, car il lui dérobe son moi et n'a rien à lui offrir en compensation.

De plus, pendant que la nature a mis la plus grande dissemblance, au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, entre les hommes, la société, n'en tenant aucun compte, les fait tous égaux, ou plutôt, à cette inégalité naturelle, elle substitue les distinctions et les degrés artificiels de la condition et du rang qui vont souvent diamétralement à l'encontre de cette liste par rang telle que l'a établie la nature. Ceux que la nature a placés bas se trouvent très bien de cet arrangement social, mais le petit nombre de ceux qu’elle a placés haut n'ont pas leur compte; aussi se dérobent-ils d’ordinaire à la société: d'où il résulte que le vulgaire y domine dès qu'elle devient nombreuse. Ce qui dégoûte de la société les grands esprits, c'est l'égalité des droits et des prétentions qui en dérivent, en regard de l'inégalité des facultés et des productions (sociales) des autres. La soi-disant bonne société apprécie les mérites de toute espèce, sauf les mérites intellectuels; ceux-ci y sont même de la contrebande.

Elle impose le devoir de témoigner une patience sans bornes pour toute sottise, toute folie, toute absurdité, pour toute stupidité; les mérites personnels, au contraire, sont tenus de mendier leur pardon ou de se cacher, car la supériorité intellectuelle, sans aucun concours de la volonté, blesse par sa seule existence. Donc cette prétendue bonne société n'a pas seulement l'inconvénient de nous mettre en contact avec des gens que nous ne pouvons ni approuver ni aimer, mais encore elle ne nous permet pas d'être nous-même, d'être tel qu'il convient à notre nature; elle nous oblige plutôt, afin de nous mettre au diapason des autres, à nous ratatiner pour ainsi dire, voire à nous défigurer nous-même. Des discours spirituels ou des saillies ne sont de mise que dans une société spirituelle; dans la société ordinaire, ils sont tout bonnement détestés, car pour plaire dans celle-ci il faut absolument être plat et borné. Dans de pareilles réunions, on doit, avec une pénible abnégation de soi-même, abandonner les trois quarts de sa personnalité...

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