Dans le monde de l'art, certaines œuvres transcendent leur simple esthétique pour devenir des fenêtres sur l'histoire et la société. "La Grande Cocotte" de Kirchner est l'une de ces œuvres. Ce tableau, riche en symbolisme, dépeint la Potsdamer Platz à Berlin, un lieu de rendez-vous pour la prostitution au début du XXe siècle.
Ernst Ludwig Kirchner - Potsdamer Platz
Les dimensions de la toile, 2 mètres de hauteur sur 1,5 mètre de largeur, servent également cet objectif. Face au tableau, nous sommes directement confrontées à elles. Pour un contemporain de l’artiste, elles sont immédiatement identifiables : ce sont des prostituées.
L'œuvre est peuplée de figures qui révèlent les mœurs et les tensions de l'époque. On distingue principalement trois catégories de personnages :
La première catégorie, qui se remarque immédiatement, est constituée par des hommes. Anonymes et tous identiques, ils sont vêtus de costumes noirs et portent un chapeau assorti. Cet accessoire indique qu’il ne s’agit pas là d’ouvriers, mais de bourgeois. La silhouette que leur confère l’artiste engendre de l’anxiété.
Un physique étiré, une absence d’individualité liée à la schématisation de leur visage, ils semblent arpenter la place. Jambes effilées et en pointe jusqu’aux chaussures, leur démarche figée par le peintre crée des angles acérés, répondant de manière inversée à celui du trottoir. Comme dans une sorte de cauchemar, ils procurent une sensation d’insécurité, voire même de danger. On imagine aisément qu’il s’agit de rôdeurs ou de malfrats, animés d’intentions délictueuses. Le quartier attirant de nuit de nombreux touristes et fêtards, il est un terrain propice pour la pègre, très présente dans la grande métropole : pickpockets, escrocs cherchant à arnaquer les badauds, revendeurs de produits illicites.
Les hommes, avec leurs chapeaux arrondis et leurs silhouettes oblongues ne sont pas sans évoquer une forme phallique.
Moins faciles à distinguer à l’arrière-plan du tableau, nous voyons trois silhouettes au ton rosé. Le quartier, doté de nombreux équipements de plaisirs, « offre » tous les plaisirs… Anonymes, elles se confondent presque avec la couleur de la gare. Elles font partie du décor. Et c’est, sans aucun doute, le propos de l’artiste, pour nous faire comprendre que la prostitution fait partie du paysage du quartier.
Cependant, les hommes ne semblent pas s’intéresser à elles, mais plutôt aux deux femmes situées au premier plan. La direction que prennent les silhouettes masculines ramène en effet notre regard vers celles-ci. L’artiste les impose même à notre regard.
Dans une société dirigée par un empereur mégalomane (Guillaume II) et rétrograde, les femmes n’ont pas le droit de regarder les hommes avec insistance, sous peine d’une condamnation pour outrage aux bonnes mœurs ou racolage. Les prostituées, pour se signaler à leurs potentiels clients, portent donc des robes en rayonne, ainsi que de nombreuses plumes.
La brillance du tissu et le pennage qu’elles arborent, souvent d’autruche ou de casoar, leur a valu la dénomination de Kokotten : cocottes. Bien évidemment, personne dans la société allemande n’est dupe de cette grotesque supercherie, mais ce compromis hypocrite satisfait tout le monde.
Les modèles de l’artiste sur cette toile sont les sœurs Erna et Gerda Schelling, toutes deux danseuses de cabaret et compagnes du peintre en 1914. Erna est dépeinte de profil. Elle porte un voile noir cachant son visage. Ce détail a vraisemblablement été ajouté par l’artiste dès le début de la guerre. C’est, pour Kirchner, une manière de dénoncer le sort des veuves de guerre. L’empire allemand leur verse une pension si dérisoire qu’elles en sont réduites à la prostitution pour survivre.
Gerda, que Kirchner finit par épouser, est représentée de face. Elle semble regarder le spectateur, bravant l’interdit social. Cependant, elle est déshumanisée : son regard, limité à deux ovales noirs, semble vide. Telle un automate, la prostituée remplit son rôle sur la Potsdamer Platz.
La position retenue par l’artiste pour représenter les deux femmes n’a rien de gratuit. Elles se trouvent sur un terre-plein circulaire, que l’on retrouve sur les photographies et cartes postales. D’une part, il isole les deux femmes du reste de la place. D’autre part, il constitue symboliquement un podium.
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