Le film italien "Pain et Chocolat" ("Pane e cioccolata"), réalisé par Franco Brusati en 1973, transcende le simple récit d'un immigrant italien en Suisse. Sorti en 1974, ce film pose la question suivante : l’intégration au pays d’accueil passe-t-elle par un reniement de ses origines?
Il s'agit d'une œuvre complexe, riche en nuances, qui explore les thèmes de l'identité, de l'intégration, de l'aliénation et de la différence culturelle avec une subtilité et une profondeur qui continuent de fasciner et de déranger les spectateurs.
Nino est un italien pauvre qui rêve de s’installer dans la riche Suisse alémanique. Arrivé plein d’espoirs dans son nouveau pays, Nino déchante rapidement. On ne lui confie que des emplois peu valorisants, on le rejette, on l’humilie. Il trouve toutefois un CDD dans un restaurant, mais il perd son titre de séjour pour avoir… uriné en plein air.
Condamné à rentrer chez lui, notre héros (interprété par Nino Manfredi) préfère rester en Suisse quitte à vivre dans la clandestinité. Après de multiples péripéties, il se rend compte que c’est son italianité qui pose problème. Il décide donc de se déguiser en citoyen helvétique. Fini les cheveux noirs, les chemises ouvertes et le débit de paroles inarrêtable : Nino se teint les cheveux en blond, porte un beau costume et bredouille quelques mots d’allemand.
Il teste sa nouvelle identité en entrant dans un bar, où l’attend une épreuve inattendue. La télévision diffuse en effet un match de la Squadra Azzurra. La réalité s’immisce dans la fiction : Nous sommes le 14 juin 1973 et l’Italie de Gianni Rivera reçoit l’Angleterre de Bobby Moore au Stadio Communale à Turin, un match amical disputé dans le cadre du 75e anniversaire de la fédération italienne de calcio.
Commençons par observer les détails qui constituent le récit de Nino, l'immigré italien au cœur du film. Son parcours, semé d'embûches, est marqué par sa difficulté à trouver du travail et à s'intégrer dans une société suisse qui le perçoit souvent comme un étranger, voire un élément perturbateur. Des scènes spécifiques, comme celle du poulailler ou de la baignade, illustrent avec force la manière dont Nino est confronté à l'absurdité et à l'incompréhension de son nouvel environnement. Ces moments, initialement ancrés dans le particulier, révèlent progressivement une critique acerbe de l'intolérance et du racisme latent.
Brusati utilise avec brio l'humour noir, l'absurde et le burlesque pour dépeindre la réalité de Nino. La séquence de l'orange, par exemple, est un moment surréaliste qui souligne l'étrangeté et l'incommunicabilité qui règnent entre Nino et la société suisse. L'humour n'est pas superficiel ; il sert à mettre en lumière les contradictions et les absurdités du système, tout en permettant au spectateur de ressentir une certaine empathie pour le personnage principal, malgré ses faiblesses et ses contradictions.
Malgré l'humour, une profonde mélancolie traverse le film. Elle n'est jamais mélodramatique, mais elle souligne la difficulté de Nino à trouver sa place, à se sentir accepté et compris. Cette mélancolie se manifeste dans ses regards perdus, dans sa solitude, dans son incapacité à établir des relations authentiques et durables avec les habitants de la Suisse. Elle est le reflet de son déracinement et de sa perte d'identité. La comédie n'est donc jamais pure ; elle est constamment tempérée par cette émotion profonde, qui donne au film sa dimension tragique.
Au-delà des aspects narratifs, "Pain et Chocolat" aborde plusieurs thèmes majeurs qui méritent une analyse plus approfondie :
Le film est une réflexion poignante sur l'expérience de l'immigration et les difficultés d'intégration. Nino incarne le migrant qui se débat entre le désir d'appartenance et la réalité de l'exclusion. Son parcours met en lumière les obstacles auxquels font face les immigrants, qu'il s'agisse du racisme, de la discrimination ou de la simple incompréhension culturelle. Le film ne propose pas de solutions faciles, mais il invite à la réflexion sur les mécanismes de l'intégration et sur la responsabilité des sociétés d'accueil.
L'identité de Nino est constamment remise en question. Déraciné, il se sent tiraillé entre son héritage italien et sa nouvelle réalité suisse. Il est confronté à la perte de ses repères, à l'aliénation culturelle et à la difficulté de se construire une nouvelle identité dans un environnement étranger. Le film explore avec sensibilité la complexité de cette expérience existentielle.
"Pain et Chocolat" est plus qu'une simple comédie ; c'est une œuvre qui critique subtilement la société suisse, ses préjugés et ses hypocrisies. Le film dénonce le racisme latent, l'exclusion des étrangers et l'incapacité de certains à dépasser leurs propres stéréotypes. L'humour sert de véhicule à cette critique, la rendant à la fois plus incisive et plus accessible.
Nino ne doit pas oublier qu’il est désormais un citoyen helvétique, ascendant germanique. Il se domine pour éviter de se passionner pour la Squadra qui a déjà ouvert le score. Il se domine également pour rester hermétique aux remarques désobligeantes des clients du bar vis-à-vis des joueurs italiens, et même de l’Italie toute entière. Nino en rajoute même un peu, insultant ses compatriotes et ses idoles.
Et puis à la 52e minute de la rencontre, Fabio Capello trompe Peter Shilton et inscrit le deuxième but italien. Ne pouvant plus se contenir, Nino pousse un « Gooool ! » libérateur, mais qui le trahit. Le tifosi démasqué est rapidement jeté hors du bar et se retrouve le nez dans les sacs poubelles.
Le succès critique et populaire de "Pane e cioccolata" est indéniable. Les récompenses, telles que l'Ours d'argent du meilleur acteur à Berlin et le prix David di Donatello du meilleur film en 1974, témoignent de la qualité artistique et de la pertinence du film. L'interprétation magistrale de Nino Manfredi, dans le rôle principal, a également contribué à la reconnaissance du film. La réception du public, quant à elle, confirme la force émotionnelle et la profondeur du message transmis par le film.
"Pain et Chocolat" est un film intemporel qui continue de résonner aujourd'hui. Son approche subtile et nuancée des thèmes de l'immigration, de l'intégration et de l'identité en fait une œuvre majeure du cinéma italien.
En 1974, alors que l’Italie est en pleine période de troubles (terrorisme, contestation étudiante, corruption des élites…), le chômage et la misère poussent certains habitants à quitter leurs familles pour rejoindre les états frontaliers. Ces vagues de migrations inspirent au réalisateur l’histoire de son cinquième film, Pain et chocolat. En compagnie de Jaja Fiastri, célèbre parolière de comédies musicales à succès, avec qui il écrira Oublier Venise cinq ans plus tard, il donne vie à Giovanni “Nino” Garofoli, Italien déraciné qui a abandonné femme et enfant afin de trouver du travail en Suisse.
Alors que Brusati songeait à Ugo Tognazzi pour tenir le rôle principal, c’est finalement Nino Manfredi qui se retrouve en tête d’affiche. L’apport du comédien à son personnage est tel, qu’il se voit crédité en tant que coscénariste à la demande du metteur en scène.
Fantasmée tel un véritable jardin d’Eden, un Eldorado par tous les immigrés, la Suisse dévoile un visage moins reluisant à mesure que les mésaventures s’enchaînent. Dans les premiers instants, le pays est introduit via des images idylliques, presque oniriques : un jeune couple traverse un lac à bord d’une barque, des femmes font du cheval, un orchestre joue du violon dans un parc… Lorsque le protagoniste pénètre enfin le cadre, c’est de dos et en partie masqué, dans l’ombre. Il n’est visiblement pas à sa place, un intrus au milieu de ce conte de fées.
La couleur de ses cheveux (tout le monde est blond autour de lui), la barrière de la langue et l’écart de moyens (il mange un simple carré de chocolat dans un bout de pain alors que les badauds participent à de somptueux pique-niques) finissent de l’exclure du paysage. Malgré sa bonne volonté et son ambition, il ne fait pas - et ne fera jamais - partie de leur caste. Sous leurs atours sages et bien élevés, les locaux se révèlent égoïstes et méprisants, en témoigne cette scène où un enfant refuse de jouer au football avec le héros et préfère s’amuser seul.
Ce dernier prend d’abord la situation avec humour et détachement (« Ils [les Suisses, N.d.A.] ne sont pas froids, ils sont civilisés, nuance ! »), avant d’ouvrir les yeux sur l’hypocrisie ambiante. Les apparences doivent à tout prix être sauvées, la réputation de havre de paix nécessite être conservée, rien ne peut dépasser, déborder. Cette logique est poussée jusqu’au macabre lorsque Nino découvre, à deux pas de familles en train de se prélasser, le cadavre d’une jeune fille, abandonné par son meurtrier, un prêtre sadique. Les institutions sont gangrenées et tout le monde semble avoir des secrets à cacher.
L’occasion de saccager cette façade est alors trop belle et donne l’une des séquences les plus jouissives du long-métrage, lorsque les accidents se multiplient dans le restaurant dans lequel Garofoli travaille et qu’il salit littéralement ce monde trop parfait. Interdiction de fumer, silence et calme poussent ce dernier à constater qu’il a l’impression de vivre « dans un cimetière ».
Chimère financière pour les voisins transalpins, la Suisse est dépeinte comme un mirage où les travailleurs viennent se perdre, être exploités avant de finalement retourner chez eux, souvent détruits par leurs emplois. D’où vient Nino ? Pourquoi est-il là ? Depuis combien de temps ? Le film laisse planer le doute et dévoile les ambitions de son protagoniste en cours de route.
Poussé à migrer loin de son foyer pour des raisons économiques, il n’est alors pas question de regroupement familial, il se retrouve esseulé dans une ville dont le nom n’est jamais mentionné. Véritable métonymie du pays tout entier et de ses travers, elle est une prison dorée à ciel ouvert. Après deux ans passés dans des cabanes d’ouvriers, on découvre donc un homme las, fatigué, sur le point de perdre tout espoir.
Incarné par l’excellent Nino Manfredi (réalisateur trois ans plus tôt du superbe Miracle à l’italienne), Giovanni se révèle tour à tour cynique et émouvant, à l’image de cette séquence où, assis sur son lit, seul, il parle à la photo de son épouse, dont la voix lui répond avec tendresse avant que son beau-frère n’intervienne afin de lui faire des remontrances.
Descendant peu à peu l’échelle sociale, il va croiser sur sa route un riche industriel (campé par l’humoriste Johnny Dorelli), qui se pose en tout point comme son exact opposé. Riche et dépensier, ce dernier est un immigré italien parfaitement intégré qui vit dans le faste, tout en se montrant bienveillant et généreux…en apparence tout du moins. En réalité, sous ce vernis respectable, se cache un tout autre individu. Il joue les économies du protagoniste en bourse (« Ce n’est pas en travaillant qu’on gagne de l’argent, mais avec de l’argent »), est détesté de ses propres enfants, et se révèle un homme d’affaires sans scrupules qui ferme des usines et met des centaines de travailleurs au chômage.
De plus, il a fui son pays pour échapper au fisc, en toute illégalité, mais il est pourtant reçu comme un prince dans les lieux les plus luxueux. Conscient de cette injustice et qu’il ne sera jamais accepté tant qu’il restera lui-même, Garofoli décide de surjouer l’intégration en se teignant en blond et en reniant ses origines - il siffle ses compatriotes lors d’un match de foot -, avant de finalement craquer et assumer sa culture.
Mais cette Italie que tous regrettent tant est-elle si parfaite ? Ou leurs souvenirs sont-ils biaisés par leur nostalgie ? Après tout, seuls les habitants du Sud migrent et sont déjà victimes de racisme dans leur patrie, de la part des Turinois et des Milanais, selon les dires de Nino.
Pain et chocolat, bien que très drôle, camoufle une amertume terrible en son sein. Le film alterne humour noir (les musiciens qui viennent réveiller un mort), absurde (la séquence de l’orange), voire burlesque (les différents gags en compagnie du « Turc » dans les cuisines), mais la comédie se fonde constamment sur d’authentiques drames. La compétition entre Giovanni et son collègue, avec qui il partage une minuscule chambre, est souhaitée par leur patron alors que chacun désire au fond la même chose : retrouver les siens. Lorsqu’il parvient à faire venir sa famille en Suisse, Nino regarde ce rival avec une infinie tendresse, leurs deux destins se croisent alors sur le quai d’une gare.
Mis en opposition pour gagner un peu d’argent, les employés doivent se dénoncer, s’épier, alors que l’illégalité demeure la seule échappatoire pour certains. Sans merci, la société dévore le prolétariat venu chercher un avenir meilleur, que ce soit pour des raisons économiques ou politiques, à l’image de la réfugiée grecque campée par Anna Karina. En cela, la longue séquence du poulailler s’avère une vision d’horreur pure et simple.
Les travailleurs clandestins sont contraints de tuer pour espérer avoir un salaire décent (« Plus tu tues, plus tu gagnes »), et vivent dans des conditions inhumaines auxquelles ils ne prêtent plus attention. Courbés pour pouvoir loger dans des maisons ridiculement petites, ils finissent par perdre toute dignité et se comportent comme les poules qui les entourent. Grotesques et pathétiques à la fois. L’une d’eux semble prendre conscience de sa condition en apercevant de jeunes Suisses riches et libres, flâner nus au bord d’un ruisseau. Résignée, elle ne peut que les admirer et les envier derrière un grillage.
Cruel, le long-métrage parvient néanmoins à faire surgir de la douceur et de l’humanité à de nombreuses reprises. Ainsi, un simple regard d’enfant enfermé dans le noir, capté par la caméra du chef opérateur Luciano Tovoli, devient un instant presque surréaliste.
Au détour de quelques séquences, Franco Brusati extrait une beauté et une grâce inattendues au milieu de cet environnement précaire. Ainsi, un petit garçon qui se met à jouer du piano, ou des ouvriers bourrus fondant en larmes en apercevant l’un des leurs travesti, éveillant un trouble et une mélancolie de leurs femmes restées au pays, dévoilent une émotion certaine, accentuée par la très belle bande originale de Daniele Patucchi (Les Bêtes féroces attaquent).
Nino Manfredi, qui en a pourtant fait d'autres ("Affreux, sales et méchants" par exemple), signe là son plus grand rôle, dans un film aussi drôle qu'attachant, autant fin que juste.
Le goûter rital qu’est le pain avec du chocolat fut la métaphore « croustillante » choisie par Brusati pour faire à la fois le titre et l’image de chocs culturels permanents. Son personnage est du pays : expatrié italien en Suisse pour le travail, on serait bien en mal de l’empêtrer dans l’état policier comme on le ferait dans un scénario purement italien ; les Suisses sont carrés comme leur drapeau mais ils sont complaisants aussi, ils sont gentiment xénophobes mais on n’a pas encore inventé le terme de toute manière.
Ils tiennent à leur identité, c’est tout : leur pays même a des airs de coffre-fort, les montagnes helvétiques sont comme des murs d’où l’on ne sort que par train à travers de sombres tunnels. Tout cela, Brusati le montre, le démontre et le démonte, toujours hilarant, toujours jouant sur les différences qu’on dénigre tout en bénéficiant de leurs avantages.
À tout instant, on garde à l’idée les frontières de la conception chez cet Italien entouré d’un cosmopolitisme soudain, lui pour qui Italiens du Nord et Italiens du Sud n’avaient déjà rien en commun. Alors allemand, français, anglais, grec, le Turc même qu’on rend muet faute de pouvoir en reproduire la langue (acteur italien oblige), qu’est-ce que cela signifie pour un expatrié, en quoi cela aide-t-il à l’enracinement ?
Porté que l’on est par des dialogues polyglottes et amusants, on comprend pourquoi les personnages en viennent à ne plus savoir quoi se dire, quoiqu’on pût aussi mettre cela sur le compte d’une partie finale qui s’agite au lieu de bondir. Fort plaisant la première heure, moins la seconde.
"Pain et chocolat" est une œuvre rare, il ne faudrait pas rater une occasion de la voir. Un film émouvant et drôle sur la condition d'un immigré italien qui cherche éperdument à s'intégrer dans un pays loin de ses repères .
Sur le mode de la comédie à l'italienne, c'est-à-dire entre dérision et amertume, toujours dans l'intention de sous-tendre une réalité moins cocasse qu'en apparence, Brusati montre les tentatives de Nino pour s'intégrer dans une société qui lui rappelle sans cesse, tant par sa mentalité que par sa législation, qu'il est un étranger.
D'une péripétie à l'autre, Nino Manfredi est parfait dans ce rôle de prolétaire italien pour qui le retour au pays serait un échec désespérant.
Un immense film de la fin de la grande époque du cinéma italien, c'est plus une comédie dramatique portée par le grand Nino Manfredi au sommet de son art, qui traite du combat, perdu d'avance, d'un immigré italien sorti de sa misère pour intégrer une société suisse aseptisée, symbole du capitalisme triomphant, cette dernière ne lui opposant en retour que le plus grand mépris.
Manfredi incarne un anti-héros, brun parmi les blonds, pauvre parmi les riches, allant d'échec en échec et ne pouvant malgré tout se résoudre à rejoindre son Italie natale.
Certaines scènes font beaucoup rire, d'autres sont d'une sensibilité extrême, notamment le rapport entre Manfredi et Anna Karina, ou d'autres encore d'une certaine gravité quand son désir d'intégration le poussera jusqu'à aller se teindre en blond.
Fiche technique:
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