Confrontée à des défis inédits tels que le réchauffement climatique, la croissance démographique et la pénurie d’eau, l’Égypte poursuit un modèle de développement agricole fondé sur les exportations au détriment d’une population qui souffre de la faim. L’article 79 de la Constitution de 2014 est pourtant clair : « Chaque citoyen a le droit à une alimentation saine et suffisante et à de l’eau propre. » Comment expliquer, alors, que la faim augmente, et ce, malgré la poursuite de programmes massifs de subventions alimentaires ?
Pour comprendre l'ampleur de la situation, il est essentiel d'examiner les différents facteurs qui contribuent à cette crise.
La faim continue d’augmenter en Égypte depuis la révolution de 2011 : selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 27 millions d’Égyptiens seraient en état modéré ou sévère d’insécurité alimentaire. Certains en viennent à changer leurs pratiques alimentaires et, au-delà du végétarisme devenu parfois nécessaire, nombre d’entre eux ont troqué leur tasse de café pour du thé, à 3 livres égyptiennes (EGP, environ 10 centimes d’euros) de moins.
Cette croissance de la faim va en effet de pair avec l’augmentation de la pauvreté, qui toucherait près de la moitié de la population, et, relativement, l’inflation extrême - les produits ayant presque triplé en un an - notamment due à la dévaluation de la livre, qui a perdu 100 % de sa valeur sur l’année.
Pour le docteur Ahmed, qui travaille au sein d’une association engagée sur le terrain auprès de familles vulnérables, « de plus en plus d’enfants souffrent d’anémie et les nourrissons sont de plus en plus mal nourris, en raison de la dégradation de la situation financière des parents ».
Ces derniers, que le Fonds monétaire international (FMI) cherche à remettre en cause depuis les années 1970 et, plus récemment, depuis 2016 et l’octroi d’un prêt de 12 milliards de dollars (11 milliards d’euros), ont été certes été amendés (augmentation des prix des denrées, diminution des quantités subventionnées), mais continuent de peser dans le budget de l’État à plus de 3 milliards d’euros chaque année. Au-delà du fait qu’ils s’avèrent indispensables pour 60 % des Égyptiens qui en dépendent, leur remise en cause ferait resurgir le spectre des émeutes de la faim, comme en 1977 et en 2008, et de mobilisations sociales qui, comme le démontre une récente étude1, sont corrélées au coût de la vie.
Essentielles, ces subventions alimentaires ne se concentrent cependant pas sur des produits de bonne qualité - pain, sucre, huile, pâtes, riz -, excluant des produits végétaux, comme le développe la docteure Hala Barakat, spécialiste des systèmes alimentaires. C’est là que se creuse l’écart entre un nombre atteint de calories et une nutrition satisfaisante. Les conséquences sanitaires, notamment en termes de diabète et d’obésité, sont ainsi désastreuses ; les subventions ne faisant qu’alimenter le cercle vicieux de la « malbouffe », au nom de la lutte contre la faim.
En effet, la modernisation de l’économie égyptienne au milieu des années 2000 a permis au pays d’atteindre des taux de croissance record, culminant à environ 7% entre 2005 et 2008. Cette croissance a été soutenue par des réformes économiques et l’ouverture aux investissements étrangers.
Cependant, les retombées du conflit en Ukraine ont eu des conséquences profondes sur le pays. Ainsi, l'inflation a atteint des niveaux inédits, avec une moyenne de 23,5% en 2022/23 et un pic à 38% en glissement annuel en septembre 2023. L'Égypte, qui importe plus de 50% de son blé d'Ukraine et de Russie, a vu les prix alimentaires et des engrais augmenter fortement. Cette hausse des coûts affecte la production de pain subventionné, consommé quotidiennement par près de 72 millions d'Égyptiens, aggravant encore les pressions inflationnistes sur les produits alimentaires de base.
Impossible pour le pays d’arrêter ces importations, même si les prix flambent. Aujourd’hui, il faut une carte spéciale pour acheter ces galettes à 5 piastres (ndlr : 0,25 euro) et la quantité est limitée à 5 galettes par personne et par jour. Autour de trente-cinq produits sont couverts par cette carte que possède plus que 70% des ménages égyptiens. Ces cartes - distribuées en fonction des revenus des ménages - sont chargées d’un montant que les ménages pourront utiliser pour acheter des produits alimentaires à des prix moins élevés que ceux du marché, dans des supermarchés spécifiques.
| Indicateur | Pourcentage |
|---|---|
| Inflation générale annuelle | Plus de 40% |
| Inflation des fruits et légumes | 18% |
| Ménages possédant une carte de subvention | Plus de 70% |
Or c’est bien l’inverse que reflète la structure du modèle agricole égyptien, guidé avant tout par des objectifs d’exportation, afin d’accroître les rentrées de devises étrangères. Si la plupart des exploitations sont familiales et de petite taille (87 % inférieures à un hectare), les petits paysans sont, depuis l’ouverture du marché aux spéculateurs, extrêmement vulnérables à la conjoncture climatique, économique et géopolitique mondiale. Avant la guerre en Ukraine, le gouvernement achetait le blé local à 300 EGP/150 kg (8,94 euros), soit un prix extrêmement bas, non incitatif, d’où le fait que les cultivateurs privilégiaient d’autres cultures plus rentables ou vivrières.
Une interdiction d’exportation a également été prise fin 2022 sur certains aliments de base comme le riz. L’idée du gouvernement est de réduire sa dépendance aux importations, passées pour le blé de près de 70 % à 50 % depuis le déclenchement du conflit ukrainien.
Dans le même temps, la logique de rente à l’exportation, malgré l’instabilité des marchés, reste inchangée. Des agences onusiennes, comme le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et le Fonds international de développement agricole (FIDA), l’Union européenne ainsi que certaines agences bilatérales de développement, soutiennent des initiatives utiles, comme la construction de silos pour accroître les capacités de stockage, mais, là encore, certains acteurs déplorent une approche encore trop centrée sur les chiffres et moins sur les contextes locaux, ni même sur la préservation des traditions agricoles et de l’environnement. Et des problèmes structurels, comme la perte et le gaspillage des produits alimentaires, estimés à 50 %, ne semblent pas non plus se réduire.
La vulnérabilité de l’Égypte aux changements climatiques n’est plus à démontrer en termes d’élévation du niveau de la mer, donc de salinisation des réserves aquifères du delta, de désertification et de stress hydrique. Et comme le confirme une source dans le secteur de l’irrigation, malgré son développement, le recyclage des eaux usées est loin d’être généralisé. Autant de facteurs qui, conjugués à une croissance démographique à hauteur de 2 millions de naissances par an, ne risquent pas d’inverser à la baisse la tendance à la malnutrition.
Même si d’autres façons de concevoir l’agriculture se développent à travers des pratiques alternatives, celles-ci restent très limitées et enrayées. À noter que la législation internationale, forte du lobbying des plus grosses industries du secteur ne promeut pas cette vision plus respectueuse de l’environnement et des cultures, et l’Égypte a même rejoint fin 2019 l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV), ayant pour conséquence de restreindre les droits des paysans sur l’utilisation des semences.
Des solutions pour une agriculture plus durable sont pourtant connues de longue date : permaculture, labour différent de la terre, biofertilisants, remplacement des intrants par du fumier, diversification des cultures ; mais elles ne sont ni sérieusement promues par les autorités, malgré une loi sur l’agriculture biologique de 2020 ni privilégiées par les consommateurs, et rarement valorisées par les paysans.
C’est malgré tout ce type d’agriculture que développe depuis plus d’une décennie l’Association de développement intégré de Minya (ADIM)4 avec l’appui du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD)-Terre solidaire, en soutenant des projets alternatifs au sein de cinq villages du gouvernorat de Minya. En lien avec des ingénieurs, des professeurs d’université et des centres de recherche, l’IDAM valorise des pratiques différentes de la terre par 600 petits paysans et l’autonomie des communautés, que ce soit par la structuration de collectifs paysans ou par un système d’accès au crédit.
D’autres entités comme Sekem ou Organic Egypt mettent en avant leur promotion d’une agriculture biologique, notamment dans le désert, et des standards de haut niveau, écologiques et sociaux. Ces initiatives restent, elles aussi, encore trop marginales et les semences utilisées… majoritairement hybrides.
En attendant, comme Hala Barakat le suggère, « les petits paysans devraient revenir à la culture des fèves et des lentilles, bonne pour les sols, d’autant que la qualité des cultures locales est meilleure et plus appréciée par la population. » Même si de nouvelles « émeutes du pain » ne sont pas envisagées à court terme, de véritables transformations agricoles, à commencer par les formations, permettraient de faire reculer la faim, d’améliorer la santé du plus grand nombre, et surtout, d’impliquer les principaux acteurs du secteur.
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