La Chaîne Alimentaire du Thon Rouge : Menaces et Enjeux

Le thon rouge de l’Atlantique (Thunnus thynnus), consommé sous forme de sushis ou en steak, est un des poissons les plus contaminés au mercure. En tant que prédateur de premier ordre, il trône au sommet de la chaîne alimentaire.

Distribution géographique du thon rouge.

Il peut vivre 40 ans et atteindre un poids de 600 kilos, pour environ 4 mètres de long. Il est souvent pêché lorsqu’il mesure entre 1 et 2 mètres. Le thon rouge est un poisson pélagique vivant en banc et qui peut effectuer de grandes migrations entre les régions froides où il se nourrit, et les régions plus chaudes dans lesquelles il se reproduit.

Grand prédateur, ce poisson se situe à la fin de la chaîne alimentaire. Il se nourrit principalement de petits poissons pélagiques (anchois, sardines, maquereaux, etc.) mais aussi de calamars ou de crevettes. Dans son milieu naturel, le thon rouge parcourt de longues distances. Contrairement à la plupart des autres poissons, il est en mesure de maintenir une température corporelle supérieure à celle de son environnement. Ce prédateur chasse d’autres poissons vivant en bancs comme les anchois, les sardines et les maquereaux ; il apprécie aussi les seiches et les calamars.

Le thon rouge est un ovipare qui pond en eau libre. Une seule femelle de 300 kg peut libérer plusieurs milliers d’œufs en une seule saison de ponte. Les larves grossissent très vite, en changeant de régime alimentaire très fréquemment, ce qui rend difficile leur élevage en captivité.

Contamination au Mercure : Un Danger pour les Consommateurs

En 2024, des scientifiques ont mesuré dans la chair de spécimens pêchés au large de la Norvège des concentrations inquiétantes de ce métal lourd toxique, dépassant parfois la valeur limite autorisée pour leur consommation. Le grand prédateur emmagasine le mercure accumulé par les différentes espèces tout au long de la chaîne alimentaire marine. Le thon rouge est essentiellement commercialisé frais en tranche sur le marché de détail.

Rappelons pour commencer que le mercure, dont les émissions mondiales ont fortement augmenté depuis deux siècles, se retrouve en grande quantité dans l’océan. Il s’accumule dans les poissons sous sa forme la plus toxique, le méthylmercure, finissant dans les rayons puis les assiettes de millions de familles. Le thon est le poisson le plus vendu en Europe. En France, on en consomme en moyenne 4,9 kg par personne par an (en équivalent poids vif).

Après 18 mois d’enquête, BLOOM révèle dans un rapport exclusif comment, depuis les années 1970, les autorités publiques et le puissant lobby thonier ont sciemment choisi de privilégier les intérêts économiques de la pêche industrielle thonière au détriment de la santé de centaines de millions de consommateurs et consommatrices de thon en Europe. Ce lobbying cynique s’est traduit par la fixation d’un seuil “acceptable” de mercure trois fois plus élevé pour le thon que pour d’autres espèces de poissons telles que le cabillaud, sans qu’il n’existe la moindre justification sanitaire pour un seuil différencié. La contamination autorisée en mercure dans le thon n’a pas été fixée arbitrairement : elle correspond aux niveaux de contaminations les plus hauts que l’on trouve dans le thon. En d’autres termes, le seuil de dangerosité n’a pas été fixé dans l’objectif de protéger la santé humaine mais uniquement les intérêts financiers de l’industrie thonière.

BLOOM a sélectionné aléatoirement 148 boîtes de conserve dans cinq pays européens (Allemagne, Angleterre, Espagne, France et Italie) et les a fait tester par un laboratoire indépendant : 100% des boîtes sont contaminées au mercure. Plus d’une boîte testée sur deux (57%) dépasse la limite maximale en mercure la plus stricte définie pour les poissons (0,3 mg/kg). Sur les 148 boîtes, une boîte de la marque Petit Navire achetée dans un Carrefour City parisien affiche une teneur record de 3,9 mg/kg, c’est-à-dire 13 fois plus élevée que celle des espèces soumises à la norme la plus restrictive de 0,3 mg/kg. En raison des dangers posés par une ingestion régulière de mercure, même à faibles doses, l’ensemble des boîtes de conserve dépassant la norme de 0,3 mg/kg devraient être interdites à la vente.

BLOOM a analysé in extenso l’ensemble des documents officiels provenant des instances internationales en charge des normes sanitaires (comité mixte FAO-OMS, Commission européenne, ministère de l’Agriculture) concernant le mercure. Notre enquête révèle que pour définir les teneurs maximales en mercure des thons, aucune méthode ne prenant en compte les conséquences sur la santé des adultes et des enfants n’est utilisée. Les pouvoirs publics européens choisissent au contraire une approche en complète opposition avec le devoir de protection de la santé publique : ils partent de la contamination réelle en mercure des thons pour établir un seuil qui assure la commercialisation de 95% d’entre eux. C’est la raison pour laquelle le thon, espèce parmi les plus contaminées, se voit attribuer une tolérance maximale en mercure trois fois plus élevée que celle des espèces les moins contaminées (1 mg/kg contre 0,3 mg/kg pour le cabillaud par exemple).

Le mercure est pourtant un puissant neurotoxique qui se fixe dans le cerveau et dont on se débarrasse très difficilement. Avoir agi en amont sur les seuils réglementaires permet désormais aux industriels et à la grande distribution de vendre des produits contaminés en toute légalité.

Le thon que vous mangez est contaminé au mercure

Détoxification du Mercure chez le Thon Rouge : Une Nouvelle Perspective

Une étude menée par l’ESRF - le Synchrotron européen de Grenoble -, le CNRS, l’ENS de Lyon et l’Institut de recherche marine de Norvège révèle comment le thon rouge d’Atlantique transforme la forme toxique du mercure en formes moins nocives.

Les thons, prédateurs de haut niveau trophique, accumulent ainsi le mercure en consommant de nombreux poissons contaminés. Cependant, toutes les formes de mercure ne présentent pas la même toxicité, et la forme chimique est cruciale. « Pour évaluer plus rigoureusement le niveau de toxicité, il faudrait mesurer la concentration en méthylmercure, ce qui peut aujourd’hui se faire de manière routinière, plutôt que la quantité totale de mercure », explique Alain Manceau. « Sinon, on inclut des formes de mercure présentes chez certains poissons peu ou pas nocives pour l’organisme humain.»

Grâce aux rayons X très intenses de l’ESRF, l’équipe scientifique a étudié comment le mercure était transformé dans le corps du thon rouge d’Atlantique. Ils ont découvert que, contrairement aux cétacés à dents (ondocètes) et aux grands oiseaux marins, qui détoxifient essentiellement dans le foie, le thon rouge utilise principalement la rate pour transformer le méthylmercure. Ce processus repose sur l’interaction entre le sélénium, un oligo-élément présent dans l’eau de mer, et le mercure. Cette interaction forme un complexe mercure-sélénium stable et nettement moins toxique.

Ils ont montré qu’une partie du mercure dans le muscle comestible se présente sous forme de complexe tétrasélénié (Hg(Sec)₄), considéré comme non toxique, car il se transforme en séléniure de mercure inerte dans la rate. « Si le muscle ne contient pas de séléniure de mercure, c’est que la concentration en mercure y est moins abondante que dans la rate », explique Alain Manceau.

Afin de mieux informer les consommateurs, cette étude souligne la nécessité de distinguer le méthylmercure toxique des complexes mercure-sélénium moins réactifs lors des analyses sanitaires de contamination au mercure. « La plupart des recommandations sanitaires supposent que tout le mercure dans le poisson est sous forme de méthylmercure », précise Alain Manceau. « Or, si c’est le plus souvent le cas, nos résultats montrent que jusqu’à un quart du mercure présent dans le muscle comestible du thon rouge est sous forme nettement moins nocive. Cette proportion atteint même 90% chez le marlin, également dénommé makaire. Les risques pour la santé dépendent donc non seulement de la quantité totale de mercure, mais aussi de sa forme chimique. »

Surpêche et Mesures de Conservation

Jusqu’aux années 1970, la pêche au thon rouge était avant tout artisanale pour approvisionner un marché local. Puis, une surpêche effrénée a entraîné un effondrement spectaculaire des stocks mondiaux. Après plusieurs millénaires d'exploitation soutenable, les populations de thons rouges de Méditerranée sont aujourd’hui gravement menacées. Ces dernières années, les stocks se sont brutalement effondrés, sous l’effet de la surpêche due en grande partie au succès mondial de la consommation de sushis et de sashimis.

Les captures autorisées sont établies par des négociations entre les États parmi les commissions internationales chargées de la conservation des espèces de thons rouges (CCSBT, IOTC, IATTC, ICCAT). Une réduction des quotas depuis 2007 aurait permis une amélioration de l'état du stock.

Espèce sous quota, soumise à autorisation de pêche (AEP) et obligation de marquage (déclaration et traçabilité). 115 cm de longueur à la fourche (ou 30 kg). Dérogation pour les canneurs et les ligneurs à la traîne : 75 cm (ou 8kg) et pour les canneurs de moins de 17 m : 70 cm (ou 6,4 kg).

La pêche traditionnelle au moyen de pièges («madrague» ou «thonaire») et celle au moyen de lignes et de cannes sont sélectives et ont peu d’impact sur les écosystèmes marins. La pêche à la palangres pélagique, en revanche, a pour résultat de capturer, outre les thons, de grandes quantités de prises accessoires non désirées. La majorité du thon rouge de l’Atlantique est pêchée à la senne coulissante et transférée directement dans des fermes d’engraissement.

L’élevage de thons consiste en fait à engraisser des thons pêchés en pleine mer, ce qui a de lourdes conséquences sur l’écosystème marin. Les thons capturés à la senne ou au moyen de pièges sont en effet engraissés dans des enclos ouverts jusqu’à atteindre un prix de vente plus élevé . D’ici là, ils auront été nourris avec d’immenses quantités de poissons sauvages. Pour produire un kilo de thon rouge, pas moins de 15 kilos de poisson sauvage sont nécessaires. La majeure partie du thon rouge commercialisé est produite moyennant un impact très élevé sur l’environnement.

Le WWF œuvre pour la conservation du thon rouge.

Actions et Initiatives pour la Sauvegarde du Thon Rouge

Afin de mettre un terme à ce scandale qui expose massivement des centaines de millions de consommateurs et consommatrices de thon, BLOOM s’associe avec foodwatch, une ONG de protection des consommateur·ices et spécialiste de l’agroindustrie. La Commission européenne doit prendre une mesure conservatrice pour le thon (frais et en conserve) en s’alignant sur la teneur maximale la plus stricte qu’elle a fixée pour d’autres espèces : 0,3 mg/kg.

Par ailleurs, BLOOM et foodwatch lancent une pétition internationale adressée à dix des plus importants distributeurs du marché européen : Carrefour, Intermarché et Leclerc en France ; Carrefour, Mercadona et Lidl en Espagne ; Conad, Coop et Esselunga en Italie ; Edeka, Rewe et Aldi en Allemagne.

Dès 2001, le WWF a initié une grande campagne internationale pour sauver le thon rouge. Les objectifs du WWF sont clairs. Chacun d’entre nous peut se mobiliser et agir au côté du WWF pour faire face au plus grand défi de notre siècle. La sauvegarde des espèces et des espaces menacés ne se fera pas sans votre aide. Le WWF œuvre à la conservation des espèces menacées sur tous les continents.

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