Bienvenue sur Terre Violente : Explication du Cannibalisme

Une recherche consacrée à un objet aussi atypique que le cannibalisme ne peut faire l’économie d’un travail de mise à plat des connaissances disponibles. Pour autant, appréhender tout ce qui a été écrit sur ce thème, même en se limitant à la production occidentale, constituerait une tâche titanesque. En effet, le traitement populaire et semi-scientifique de l’anthropophagie est ancien et d’une ampleur considérable, à la différence de son traitement scientifique - conséquent, certes, mais dans l’ensemble assez récent.

Il s’agit là d’autant de sources documentaires à part entière, qui disent toute l’intensité et la pérennité de l’intérêt occidental pour la question et témoignent de sa place toujours importante dans l’imaginaire collectif. En dépit de cet état de fait, rares sont ceux qui se sont interrogés sur ce qu’on entend exactement par le terme « cannibalisme » : c’est pourquoi il faudra, dans un premier temps, déconstruire cette notion afin d’en offrir une définition qui soit à même de rencontrer sa complexité et de donner un cadre, si souple soit-il, à l’enquête.

Ensuite, même si ma démarche est d’abord celle d’un historien, il importe d’ouvrir les perspectives afin d’échapper au cloisonnement disciplinaire dans lequel est généralement enfermée l’anthropophagie. Encore faut-il déterminer les termes d’un délicat échange entre disciplines - histoire, anthropologie, archéologie - aux méthodes et préoccupations divergentes - en échappant à la tentation de la simple récupération d’interprétations et de conclusions abouties.

C’est dans cette optique qu’une investigation aux sources du discours scientifique à propos du cannibalisme s’est imposée. En effet, les méthodes d’enquête et d’interprétation de l’anthropologie et de l’archéologie stimulent la réflexion, plus encore que leurs résultats : leur appréhension du cannibalisme ne se fait pas sans peine ni sans controverses, amenant à des remises en cause méthodologiques considérables et difficiles. En particulier, la question de la critique documentaire en anthropologie et celle de l’interprétation de la trace en archéologie feront, dans les pages qui suivent, l’objet de toute mon attention. Enfin, je proposerai une brève présentation de l’état de la bibliographie historique et littéraire disponible. Cet exercice permettra de mettre en évidence, d’une part, la place encore instable du cannibalisme parmi les thématiques de recherche légitimes dans ces domaines et, d’autre part, la nécessité d’approches nouvelles et ouvertes.

Saturne dévorant son fils de Goya

Définir l’indicible

Afin d’aborder la problématique délicate de la définition, il convient de procéder par étapes, en vidant une à une les diverses questions que soulève la réflexion : exercice ardu et frustrant, mais crucial pour la suite. Que représente donc aujourd’hui le « cannibalisme » pour l’homme de la rue ? Il y verra un concept distant plus qu’une menace, le percevra comme un fantasme peut-être, ou encore comme l’expression même de la sauvagerie. Dans tous les cas, ce cannibalisme au sens commun est affaire de chair humaine, crue ou cuite, incorporée par un être humain. Le cannibale d’aujourd’hui est un homme comme les autres qui ne mange pas comme les autres, tout en accomplissant des gestes familiers : préparation, cuisson, découpe, mastication, déglutition, digestion ; il est proche mais différent.

Si ses contextes d’action sont variés, entre jungle végétale des « sauvages » et jungle urbaine des psychopathes, le mangeur d’hommes de l’imaginaire collectif contemporain est donc avant tout un effrayant - mais fascinant - mangeur de viande humaine. Son succès comme produit culturel occidental est constant, au travers de la littérature et du cinéma entre autres, même si les vampires au teint pâle l’ont supplanté ces dernières années. Ceux-là sont d’autres cannibales, intéressés par le seul sang humain : la sensualité de leurs appétits - l’association entre la chair, le sang et le sexe - n’est pas étrangère à leur succès commercial actuel. Avec eux, les mangeurs d’hommes ont quitté les registres de l’horreur - plus ou moins décalée -, du thriller et du roman d’aventures pour entrer dans l’univers du romantisme, voire de l’érotisme.

Le sens commun ne suffit toutefois pas à définir l’objet de cette étude. La terminologie, tout d’abord, pose problème. Curieusement, les spécialistes de la question s’attardent en général assez peu sur cet aspect des choses, pourtant révélateur. Attelons-nous à cette tâche en explorant d’abord le lexique disponible : d’un point de vue général, on considérera ici que le cannibale est un anthropophage, et que tous deux sont des mangeurs d’hommes. Le cannibale est par ailleurs un allélophage : l’allélophagie est la manducation du semblable, tandis que l’anthropophagie est la manducation de l’homme - l’étymologie des termes est explicite.

Le terme « cannibalisme », pour sa part, n’a pas ce genre de valeur étymologique : il renvoie d’abord à un contexte historique précis - celui des premiers contacts entre les explorateurs occidentaux et les indigènes peuplant à l’extrême fin du xve siècle les îles des Caraïbes. Les « Cariba » à la féroce réputation devinrent en quelques années les cannibales. Cette dénomination s’attacha rapidement à toute peuplade censée manger ses semblables, puis par extension à tout groupe dont la « sauvagerie » permettait de les assimiler à des mangeurs d’hommes. Pour insatisfaisant et connoté qu’il soit, « cannibalisme » reste le vocable le plus communément employé dans la littérature tant profane que scientifique pour désigner les phénomènes qui m’occupent : le terme est donc incontournable, qu’on le veuille ou non.

Le terme « anthropophagie » devra être compris, dans cette étude, comme un synonyme de « cannibalisme ». Cette synonymie n’est pas unanimement partagée par la littérature scientifique ; elle est pourtant pragmatique : insurmontable défi, en effet, que d’offrir deux définitions disjoignant parfaitement anthropophagie et cannibalisme - par exemple en tant que pratique pour l’un et en tant que préjugé pour l’autre - en excluant tout risque de recoupements et d’ambiguïtés. L’usage exclusif du terme « anthropophagie » pourrait dès lors sembler plus pertinent, car il a pour lui sa valeur étymologique. Ce mot, toutefois, ne contient pas en lui la définition, plus complexe qu’il n’y paraît, de ses deux constituants : « homme » et « manger ». En outre, l’anthropophage n’est pas nécessairement un homme : tout animal mangeant un homme est un anthropophage mais n’est pas cannibale pour autant - la limitation de l’usage du terme à l’homme, comme on le fait ici, est arbitraire.

La notion même « d’homme » est, dans la perspective historique adoptée, plus floue qu’il n’y paraît : en admettant, comme je le fais, que l’essence même du cannibalisme est l’allélophagie, ou manducation du semblable, c’est alors la notion de « semblable » qu’il s’avère crucial de définir afin de délimiter l’approche. Sur quelle base déterminera-t-on alors que deux êtres sont semblables - qu’ils sont, en l’occurrence, tous deux « humains » ? Avançons par exemple, en guise de critères, l’anthropomorphisme et la maîtrise de la raison et du langage - un choix qui se justifie dans la tradition culturelle occidentale : il faut alors accepter de pousser l’enquête au-delà des limites communes de l’humanité, parmi les êtres hybrides qui peuplent l’imaginaire ancien. La nature des anthropophages doit donc être définie avec souplesse, tout comme celle des objets de leurs repas : humains et quasi humains s’y côtoient.

Ma perspective, on l’aura compris, est plus anthropologique et historique que basée, par exemple, sur l’une ou l’autre définition philosophique ou morale plus fermée de l’humain. Il s’agit là d’un postulat de départ assumé, dont la confrontation à la documentation historique disponible prouvera, je crois, l’opportunité. Ce choix contraint en effet à un ratissage ample des données et autorise des confrontations à même de révéler des liens structuraux entre des « consommations » en apparence différentes. La place du cannibalisme dans toute culture est complexe - et il n’y a pas d’exception européenne sur ce point : il faut donc s’efforcer de poser des questions qui laissent de l’espace pour des réponses inattendues.

Poursuivons notre recherche d’une définition des termes de l’enquête : comment appréhender la matérialité de cet « homme » qui se fait « manger » ? Ce n’est en effet pas - seulement - une certaine idée de l’humain qui est mangée, mais bien des matières on ne peut plus prosaïques. On peut répondre à cette question en énumérant ce qui constitue, plus ou moins durablement, un être humain : chair évidemment, sous forme de muscles, de peau, de graisse, de matières cérébrales, mais aussi sang, os et de multiples fluides corporels tels que le sperme et l’urine, ou encore cheveux, ongles et pourquoi pas aussi peaux mortes et crottes de nez ? Sur quelle base, en effet, limiterait-on l’homme à ses constituants et/ou produits « nobles » ?

L’anthropophagie se rapproche dès lors du quotidien de chacun. La diversité des manifestations concrètes du cannibalisme ainsi offerte n’est toutefois qu’une idée abstraite dont la prise en considération rend impraticable une recherche telle que la mienne : la tétée est cannibale et le futur de l’exploration spatiale se bâtit sur le recyclage non moins anthropophagique des émissions corporelles des spationautes, pour ne citer que deux exemples - exacts mais confinant néanmoins à l’absurde.

Il faut dès lors prendre d’emblée en considération le fait que le cannibalisme n’est pas seulement agi (dans la réalité ou ailleurs) mais aussi - et surtout - pensé. Appliquer aveuglément à la documentation ancienne un canevas d’analyse théorique et anachronique ne semble pas pertinent. Je ne parlerai donc de cannibalisme que pour des pratiques, des croyances, des fantasmes dont le caractère anthropophage apparaît plus ou moins consciemment à leurs protagonistes (mangeurs, mangés, témoins ou narrateurs) - pour autant qu’il soit possible d’en juger.

Dans l’ensemble - on le verra concrètement au travers de ce travail -, le cannibalisme est étroitement lié à l’idée de transgression de la norme alimentaire. Ainsi, la consommation du lait maternel est sans ambiguïté en adéquation avec la norme : même s’il s’agit matériellement - voire psychologiquement - d’une forme d’anthropophagie, elle n’est pas, et n’a jamais été, considérée comme telle culturellement. Ma perspective historique et anthropologique dicte ainsi les limites à imposer à l’étude - sans fermer la porte à d’inévitables exceptions à la règle.

Il n’est donc pas de définition préétablie stricte du phénomène à étudier ici. Au contraire, plus on observe celui-ci, plus il échappe à la compréhension. Tant et si bien qu’on s’interroge : dans quelle discipline chercher l’expertise qui permettra d’appréhender cet objet ? Le cannibalisme appartient-il à l’histoire de l’alimentation, à l’anthropologie des coutumes alimentaires, à la linguistique ou à un autre champ de recherche ? Il est difficile de trancher : de multiples buts et significations s’attachent aux multiples formes de la pratique - réelle ou non - du cannibalisme, et les exceptions ou contradictions abondent dans tous les contextes. Il en résulte qu’aucune discipline ne devrait pouvoir s’emparer seule de l’anthropophagie en la confinant dans ses propres cadres d’analyse.

Culture et Cannibalisme

Il me semble que la notion de transgression de la norme alimentaire peut servir d’élément pivot autour duquel s’articuleraient diverses approches. D’autant que la notion de transgression s’applique au-delà de l’aliment au sens strict : il est ainsi significatif que la perception de l’anthropophagie par les observateurs extérieurs soit étroitement dépendante du détournement des gestes, paroles et usages associés à l’alimentation « normale ». Quand on affirme, en effet, que le cannibale « mange » de l’homme, il importe de garder à l’esprit que « manger » n’est pas qu’une ingestion : il faut admettre que la simple application à l’humain de traitements, de gestes ou de paroles assimilables à des pratiques de cuisine ou d’alimentation peut être porteuse d’ambiguïtés qui la rapprochent de l’anthropophagie aux yeux - et dans les récits - de certains observateurs. Les échos plus ou moins nets de tels rapprochements peuplent l’ethnographie ancienne et moderne. Il est crucial d’y être attentif afin d’éviter des conclusions hâtives à la lecture de descriptions où l’observation directe le dispute aux déductions hasardeuses et aux fantasmes : plusieurs exemples le démontreront dans les pages qui suivent.

La définition du cannibalisme est également instable par la faute d’une hésitation permanente entre réalité et fiction. La réalité concrète de l’anthropophagie s’emmêle dans les fils d’un imaginaire extrêmement riche. Récits réalistes et fictions se confondent à tel point dans la documentation qu’on ne peut espérer étudier un aspect sans envisager l’autre. Dans bien des cas, on ne parvient d’ailleurs pas à les distinguer, ou seulement à grand peine. C’est pourquoi les problématiques que j’aborderai par la suite ne seront pas subdivisées a priori selon une dichotomie réel/imaginaire : l’un des objectifs essentiels de mon analyse consistera précisément à décoder les modalités des rapports entre ces deux registres principaux et d’autres, tel celui de la métaphore.

La synthèse de ces quelques éléments de définition est malaisée à plus d’un titre. Faute de l’existence préalable d’une véritable préoccupation scientifique à propos de ce que l’on entend par « cannibalisme », il a fallu adopter une approche très analytique et refusant tout cloisonnement a priori de l’objet en question. L’approche traditionnelle du thème s’en trouve bousculée surtout en marge du phénomène, là où l’on est communément tenté d’abandonner le vocable « cannibalisme » sans prendre conscience qu’il ne s’agit que d’un choix arbitraire et générateur de pertes de sens.

Tentons néanmoins une synthèse des divers éléments rassemblés ci-dessus : on considérera donc, en théorie, le cannibalisme/l’anthropophagie comme le traitement à caractère alimentaire, partiel ou complet (de toute forme de « cuisine » à l’ingestion), réel, imaginaire ou métaphorique, d’un humain (dans l’acception la plus large du terme) ou d’un ou plusieurs de ses constituants/produits de tous types par un humain, quelles que soient les motivations du ou des protagoniste(s) et le contexte de ce traitement. Il en est ainsi du cadre préalable dans lequel s’inscrit l’enquête : dans la pratique, cependant, on n’accordera ici que peu d’espace aux manifestations les plus allusives ou métaphoriques du cannibalisme, tant il importe d’appréhender avant tout le cœur du problème, lui-même si méconnu.

Tableau récapitulatif des définitions

Terme Définition
Cannibale Anthropophage, mangeur d'hommes
Anthropophage Mangeur d'hommes
Allélophage Manducation du semblable
Cannibalisme/Anthropophagie Traitement à caractère alimentaire, partiel ou complet, réel, imaginaire ou métaphorique, d'un humain ou de ses constituants par un humain.

Fragments de typologie

En écho au peu d’attention accordé par la littérature scientifique à la question d’une définition satisfaisante du cannibalisme, aucune mise en ordre de ses...

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