#BalanceTonPorc : Fonctionnement et Impact d'un Mouvement de Libération de la Parole

Le mouvement de libération de la parole des femmes a pris une ampleur considérable avec le hashtag #BalanceTonPorc. Tout est parti d'un simple hashtag, et en un an, près d'un million de tweets ont été postés. Ce mouvement a mis en lumière le harcèlement et les agressions sexuelles, incitant de nombreuses femmes à partager leurs expériences.

Le hashtag #BalanceTonPorc a permis de libérer la parole des femmes victimes de harcèlement sexuel.

Genèse et Objectifs du Mouvement

Quelques jours avant, le 5 octobre, l’écrivaine canadienne Anne T. Donahue avait lancé #MyHarveyWeinstein. En France, c’est la journaliste Sandra Muller qui a lancé le mouvement, en tweetant son expérience: #balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. Son message a fait des émules, par milliers, et les témoignages ont afflué sur le réseau social.

Un Changement Significatif dans les Discours

Signe de la libération de la parole, en 2017, deux fois plus de tweets ont concerné les agressions et le harcèlement sexuel qu'en 2016, selon Visibrain, plateforme de veille des réseaux sociaux. L'analyse sémantique des messages publiés sur #BalanceTonPorc permet également de voir que des expressions fortes comme « main entre les jambes », « harcèlement sexuel », « agression » sont récurrentes. Le terme qui revient le plus souvent est celui de « plainte », cité dans plus de 45 000 tweets.

« Un homme marchait derrière moi, m'a mit la main entre les jambes 2 fois et m'a sorti « ça vous plaît ? » j'ai porté plainte », écrivait-elle en octobre 2017.

L'Implication des Hommes

Les hommes se sont-ils impliqués dans ce mouvement? Sur les 292 946 personnes qui ont utilisé ce hashtag, 47 % d'entre eux étaient des hommes.

La Bataille Juridique autour du Nom

La journaliste à l’origine de ce hashtag viral se bat depuis novembre pour « protéger l’esprit » du mouvement, dont le nom a été déposé sans son accord à l’Institut national de la propriété intellectuelle. Car depuis le 3 novembre 2017, « Balance ton porc ! » est une « marque verbale » déposée à l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI), et pour le moment c’est une certaine Héloïse Nahmani qui en est propriétaire, comme l’a relevé Franceinfo mardi 6 mars.

Héloïse Nahmani explique au site d’actualité avoir eu « l’idée de déposer la marque après un dîner entre filles ». Une chance : un peu plus de quinze jours après le début du mouvement l’expression n’est pas encore utilisée comme marque. Alors, « pour éviter que ça tombe entre de mauvaises mains », elle s’occupe de déposer la locution à l’INPI, avec un projet : « Faire un journal ou quelque chose qui fasse que “balance ton porc” soit un peu plus voyant. »

Déposer une marque à l’INPI permet de disposer de son exclusivité, et donc de rendre toute utilisation commerciale de cette marque passible de poursuites. De quoi agacer Sandra Muller, qui s’emploie alors à conserver la paternité de l’expression. Héloïse Nahmani, qui dit avoir été « harcelée » par Sandra Muller et son avocat, assure à Franceinfo s’être depuis « désistée, car, visiblement, elle veut garder son truc ».

L’association We Work Safe, fondée par Sandra Muller affirme de son côté avoir « fait un dépôt de marque, qui sera bientôt effectif, les délais étant de six semaines ». L’instigatrice du mouvement veut selon Thaïs Boukella, vice-présidente de We Work Safe, « protéger l’esprit et la philosophie de “balance ton porc” ».

L’esprit du slogan, c’est notamment le fait de nommer les agresseurs présumés, comme la journaliste l’avait donné pour consigne lors de son premier tweet. « Le fait de nommer ouvre la voie à la défense pour les personnes concernées, qui peuvent porter plainte pour diffamation », explique encore à Franceinfo Thaïs Boukella.

Depuis, la journaliste discute également avec les personnes disposant des noms de domaines Balancetonporc.fr et Balancetonporc.com pour tenter de réguler l’utilisation de l’expression.

Le dépôt de formules devenues populaires à l’INPI est survenu dans plusieurs cas. A l’instar de Balance ton porc, le mouvement de manifestations et de débats Nuit debout, qui avait débuté à la fin de mars 2016 en France, a lui aussi été déposé quelque temps après sa création. Ainsi trois occurrences, toutes créées en 2016, de la marque Nuit debout sont visibles sur le site de l’INPI, la première ayant été déposé le 20 avril 2016, soit un mois après le début du mouvement.

Dans un autre registre, l’ancien secrétaire d’Etat chargé du commerce extérieur Thomas Thévenoud, qui avait dû démissionner de ses fonctions en septembre 2014 à la suite de démêlés avec le fisc, avait aussitôt déposé à l’INPI la formule « phobie administrative », utilisée pour justifier ses impôts non payés, comme l’a relevé M6 en février.

L'Impact sur les Plaintes et la Justice

« Nous avons connu une augmentation de 20 à 30 % pour les affaires de harcèlement et d'agression sexuelle à l'automne, avec un pic en octobre (154 plaintes pour ce seul mois) », reconnaissait d'ailleurs François Molins, procureur de Paris dans nos colonnes en février dernier.

Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol, tient à remettre les choses en perspective. Son collectif gère un numéro vert, Viols Femmes informations. Et elle le voit clairement : "Dès qu’il y a une grosse affaire, le standard explose. Les appels sont corrélés chez nous au fait qu’on en parle."

Elle se souvient ainsi de l’affaire DSK, où le nombre d’appels a été "multipliés par 3 ou 5. Quand il y a une grosse campagne de prévention, c’est la même chose. Cela n’arrête pas." Mais en ce moment, indique la présidente, "cela fait un mois qu’on est sur le pont !"

Ce lundi, la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa annonce en outre un projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles à horizon 2018. "Cette libération de la parole, je trouve ça formidable !", se réjouit Emmanuelle Piet. "Petit à petit, les verrous sautent. Là, il s’agit en plus du milieu du cinéma, c’est parlant. On voit des filles magnifiques, formidables, et en fait, elles en chient."

Emmanuelle Piet"Il y a encore du boulot, et certains sont protégés par leur notoriété ou leur puissance", indique Emmanuelle Piet. "Mais ce qui est important, c’est qu’on en parle de plus en plus largement, que le niveau de conscience de la société change, qu’on commence à penser que ça ne se fait pas", estime la présidente, qui rappelle que "le viol conjugal n’existe en France que depuis 1992 !"

Elle cite sur une étude citée par le précédent secrétariat d’Etat aux droits des femmes : "L’enquête montrait qu’en cas de viol, 60% des Français ne pensent plus que la fille l’a bien cherché (nouvelle fenêtre). C’est tout de même un formidable progrès !" Même si, restent donc 40% qui pensent le contraire.

Mais la présidente le redit : les pensées évoluent. "A chaque affaire, le seuil de tolérance de la société diminue, estime-t-elle. Avant il y avait la pensée de la promotion canapé, qui consistait à dire 'si elle est arrivé là c’est qu’elle a couché'. Maintenant, on va plutôt dire 'C’est le gros con, qui a profité de sa situation'".

Le Harcèlement en Milieu du Travail

En France, d’après une enquête Ifop réalisée en mars 2014 (nouvelle fenêtre)pour le compte du Défenseur des droits, une femme sur cinq est officiellement victime de harcèlement sexuel au travail, soit près de trois millions de femmes. Le fléau touche tous les milieux, "médical, chez les flics, dans l’armée, tous les lieux où l’on peut exercer son pouvoir ou on peut exercer son pouvoir", estime la présidente du Collectif. Mais seulement 5% des cas sont portés devant la justice.

"Le harcèlement en milieu du travail, c’est encore plus particulier", raconte Marie (nom changé) qui a raconté son expérience sous le mot-dièse BalanceTonPorc. "C’est dans un environnement que tu connais, une personne que tu côtoies, tu as tendance à minimiser, et parfois l’environnement met en doute ton témoignage".

Une enquête de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail, rapportée par Elle en 2016 (nouvelle fenêtre), va dans son sens : 95% des femmes qui parlent... perdent leur emploi.

Mais Marie ne croit pas que sa prise de parole ne serve à rien. "Cela ne sert pas à rien", répète-t-elle. "On n'a jamais autant parlé du harcèlement... Une force qui pourra peut-être pousser certaines à tenter une démarche pénale, qu'elles n'avaient pas envisagé seules."

Sur nos lignes d’écoute, nous n’incitons pas à porter plainte, complète Emmanuelle Piet, du Collectif féministe contre le viol. (nouvelle fenêtre) On informe les victimes sur leur droit, on leur dit que c’est un délit, que c’est passible de deux ans de prison. Mais mettre les choses en branle, ça ne va pas de soi. Alors nous, on veut d’abord que la victime sauve sa peau. Et ensuite, c’est elle qui décide. Mais on ne peut leur accorder aucune responsabilité aux victimes dans la perpétuation des faits.

Pour Marlène Schiappa, c'est là tout l'enjeu de son projet de loi, c'est le politique qui doit prendre la suite.

Les Débats et les Controverses

Une tribune dans Le Monde a soulevé plusieurs points de controverse :

  1. Il ne faut pas confondre drague maladroite et agression sexuelle
    Pour elles, trop de fois l’amalgame est fait entre drague maladroite et agression sexuelle. Elles font référence entre autres à Eric Monier, ancien directeur de rédaction de France 2, accusé de harcèlement sexuel par Anne Saurat-Dubois.
  2. On ne fait pas justice soi-même sur les réseaux sociaux
    Pour elle, cette campagne “repose sur les bases d’une violence verbale hargneuse”. Des femmes pourraient balancer des types qu'elles n’aiment juste pas.
  3. Les femmes doivent cesser de se présenter comme des victimes perpétuelles
    Ces réactionnaires, “au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec”, souhaitent faire des femmes des “être à part, des enfants à visage d’adulte réclamant d’être protégées”.

Quelques chiffres clés:

  1. 98% des violeurs ne sont pas condamnés
    Seulement 2% des violeurs sont condamnés selon L'Institut national d'études démographiques (2011). En somme, ces crimes ne sont pas punis dans la plupart des cas.
  2. Il faut faire évoluer les mentalités
    Dans l'imaginaire collectif, la virilité passerait encore par la conquête féminine. Enfin, Marlène Schiappa estime que le discours des femmes derrière la tribune du Monde est "dangereux" et comporte "des choses profondément choquantes”.
  3. Les femmes ont besoin de se soutenir les unes les autres
    Dans ces témoignages, les femmes ne citent pas forcément des noms. Simplement, ce hashtag regroupe des témoignages de femmes qui ont connu les mêmes choses, et qui partagent leur expérience pour ne plus se sentir seules.

Avoir une opinion c’est bien, des arguments c’est mieux. Près de 160 000 messages. C’est le nombre de tweets qu’a généré le hashtag #BalanceTonPorc sur les réseaux sociaux. À la suite de l’affaire Weinstein, du nom du réalisateur américain accusé par plusieurs femmes de harcèlements sexuels, agressions et même viols, des milliers de femmes sont sortis du silence et ont témoigné du harcèlement dont elles ont été victimes.

En 2014, le Défenseur des droits estimait à 20 % le nombre de femmes actives à y avoir été confrontées. Le plus souvent, le harceleur était un collègue puis un employeur ou un supérieur hiérarchique. Au final, seules trois femmes sur dix ont alerté leur direction.

L'Action des Entreprises Face au Harcèlement

Jusqu'alors la majorité des entreprises considéraient que la question ne les concernait pas, que cela relevait de la vie privée. Mais face à un risque réputationnel grandissant, elles vont devoir se saisir du problème.

"Il y a une tendance dans les entreprises à considérer que le harcèlement sexuel ne les concerne pas", analyse pour Novethic Marie Donzel, directrice de Donzel & Cie, entreprise de conseil en innovation sociale. "Elles estiment que ce n’est pas un sujet d’égalité professionnelle, qu’il est à la lisière avec la vie privée. Il y a un blocage, un refus de comprendre", estime-t-elle.

"C'est un non-sujet pour beaucoup d'entreprises", renchérit Olga Trostiansky, présidente du Laboratoire de l’égalité. "Or, pour briser le tabou du harcèlement sexuel, il faut qu’il soit évoqué, porté à l’ordre du jour". Ainsi, la conseillère au CESE (Conseil économique, social et environnemental) suggère que les syndicats imposent le sujet dans les CHSCT, comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail.

Un encadrement est nécessaire pour remédier aux dérives. 40 % des victimes ayant alerté la direction estiment que l’affaire leur a porté préjudice, "avec des conséquences directes pour son emploi : non-renouvellement de contrat, blocage de carrière", note le Défenseur des droits.

L’AVFT, Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail, estime que 95 % des femmes ont perdu leur emploi après avoir dénoncé des faits de harcèlement sexuel.

Mais "le monde de l’entreprise est pragmatique. Cette mobilisation est inédite, il y a un risque réputationnel qui va les pousser à agir", espère Marie Donzel.

Tableau récapitulatif des données clés :

DonnéeChiffre
Tweets avec #BalanceTonPorcPrès d'un million
Part des hommes utilisant le hashtag47%
Augmentation des plaintes pour harcèlement (automne 2017)20-30%
Femmes victimes de harcèlement au travail (France)20%
Cas de harcèlement portés devant la justice5%
Femmes perdant leur emploi après avoir dénoncé le harcèlement95%

Plus d'un an après #balancetonporc, quel impact a eu le mouvement?

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