Le narval, ce cétacé atypique surnommé la "licorne des mers" en raison de sa défense spiralée, évolue dans les eaux profondes de l'océan Arctique, jusqu'à 1500 mètres de profondeur. Il nage sous la glace et la banquise et apprécie de flâner et se reposer en surface. Avec sa petite tête et son corps trapu, le narval se caractérise par une défense en spirale, qui est en fait la dent gauche des mâles et peut mesurer jusqu’à 2,7 m et peser 10 kg. Cette particularité, dont l'utilité précise reste un mystère, pourrait servir d'organe sensoriel grâce à ses millions de terminaisons nerveuses capables de capter la pression, la salinité et la température de son environnement.
Bien que certains peuples côtiers de l’Arctique, comme les Inuits, aient le droit de chasser le narval selon leurs méthodes traditionnelles pour leurs besoins alimentaires, l'espèce reste menacée par le changement climatique et la pollution. Elle menace aussi la survie des ours blancs, des narvals et des bélugas affectés par une chute de la fertilité, des dépressions immunitaires et une explosion des cancers.
Une étude récente, publiée dans la revue Current Biology, a permis d'analyser les défenses de dix narvals originaires du nord-ouest du Groenland et d'obtenir des données précieuses sur leur mode de vie et leur environnement au cours des cinquante dernières années. Comme les cernes d'un tronc d'arbre, chaque année, la dent du cétacé se recouvre d'une nouvelle couche, devenant ainsi de plus en plus longue et épaisse. Selon l'étude, les défenses mesuraient entre 150 et 248 centimètres de long et recelaient des données remontant de 1962 à 2010.
"C'est exceptionnel qu'un seul animal puisse contribuer de cette façon, avec une série de données à long terme étalée sur 50 ans", a expliqué le professeur Rune Dietz de l'Arctic Research Centre de l'Aarhus University au Danemark, qui a dirigé les recherches.
L'analyse des isotopes du carbone et de l'azote ainsi que des concentrations de mercure dans chaque couche des défenses a révélé des informations cruciales sur l'alimentation des narvals, leur position dans la chaîne alimentaire et leur zone de vie. Jusque vers 1990, le régime alimentaire des cétacés consistait essentiellement en des proies associées à la glace de mer telles que le cabillaud arctique et le flétan. Après 1990, leurs préférences ont toutefois changé pour se porter vers des espèces de pleine mer telles que la morue polaire et le capelan.
Le changement semble en effet coïncider avec l'évolution de la glace dans le nord-ouest du Groenland au cours des trente à quarante dernières années. Alors que la couverture était variable mais étendue jusque 1990, elle a ensuite commencé à décliner d'année en année. "Ce que nous avons découvert [...] est cohérent avec une tendance plus générale à travers l'Arctique de déclin de la glace de mer et de changement de la distribution spatiale des poissons sub-arctiques et arctiques, et des grands prédateurs", a précisé Jean-Pierre Desforges de la McGill University et co-auteur de l'étude.
Les observations des taux de mercure ont confirmé cette tendance. Plus un animal est haut dans la chaîne alimentaire, plus le mercure (et les autres polluants) s'accumule dans son corps. Entre 1990 et 2000, les quantités détectées sont apparues assez faibles chez les narvals étudiés, en raison de la consommation de proies situées plus bas dans la chaîne. A partir de 2000, en revanche, les concentrations ont augmenté de façon significative, sans qu'un changement n'apparaisse dans l'alimentation.
D'après les chercheurs, des observations similaires ont été réalisées sur d'autres animaux arctiques. Ils les attribuent principalement à des émissions de mercure liées à la combustion du charbon en Asie du sud-est. Néanmoins, la hausse pourrait aussi avoir été favorisée par des variations dans le cycle environnemental du mercure en Arctique provoqué par le changement climatique.
Entre 2000 et 2010, les concentrations de mercure semblent avoir significativement augmenté chez les narvals. Quelle qu'en soit l'origine, ces résultats interrogent quant aux conséquences à long terme de cette contamination sur les cétacés.
Tableau : Évolution du régime alimentaire et des taux de mercure chez les narvals du nord-ouest du Groenland
| Période | Alimentation principale | Taux de mercure |
|---|---|---|
| Avant 1990 | Cabillaud arctique, flétan (proies associées à la glace de mer) | Faibles |
| Après 1990 | Morue polaire, capelan (espèces de pleine mer) | Augmentation significative à partir de 2000 |
"Le narval est le mammifère arctique le plus affecté par le changement climatique", a déploré le Pr. Rune Dietz. Mais les résultats de cette nouvelle étude comportent tout de même quelques aspects positifs. Elles montrent que le prédateur aurait une meilleure capacité qu'estimé à modifier son régime alimentaire en fonction des conditions et donc à s'adapter. Les scientifiques projettent désormais étendre leurs travaux en menant des analyses sur d'autres spécimens conservés dans des collections à travers le monde.
"Avec nos nouvelles découvertes, nous savons maintenant qu'il existe une banque de données dans les défenses de narvals des musées du monde", a souligné le Pr. Dietz. "En les analysant, nous espérons obtenir un aperçu de la stratégie alimentaire du narval dans différentes régions et à des périodes lointaines."
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