“À quatre pattes” - “All fours” en anglais, est un roman de Miranda July, qui aborde avec un humour incisif et une crudité pleine de fantaisie la crise existentielle d'une femme qui lui ressemble. C’est un titre particulièrement programmatique : programmatique de la matière très sexuelle du roman, mais aussi de la posture adoptée par la narratrice dans cette autofiction burlesque, acide, extrêmement osée. Cette posture qu’on pourrait presque d’abord définir comme d’humiliation volontaire, au service de la comédie, mais qui libère quelque chose : un personnage féminin d’une vérité assez inédite.
Le roman chronique toute une crise existentielle et ses symptômes, des symptômes tous plus étranges et drôles les uns que les autres, dont le plus fantastique je trouve est qu’elle décide, juste après avoir fait l’acquisition d’un couvre-lit ancien chez une antiquaire, de faire refaire par une décoratrice toute la chambre du motel avec des meubles et des produits de luxe, alors même qu’elle sait qu’elle n’y restera que quelques jours.
Au seuil du livre nous rencontrons donc une femme de quarante-cinq ans, qui vit à Los Angeles avec son mari producteur de musique, et son enfant Sam. Sa vie paraît relativement conventionnelle, faite d’un métier artistique pas trop prenant, d’une vie de famille plutôt tendre, d’une situation amoureuse complice, et d’une sexualité normée et moyennement satisfaisante. Au-dessus de cette réalité s’élèvent des volutes fantasmatiques de plus en plus envahissantes, pas bien déterminées, et qui s’épaississent un jour que son mari lui fait part d’une typologie de son invention.
Il y aurait dans la vie les “conducteurs” et les “parqueurs” - ceux qui se garent, qui ont peur d’affronter leurs envies, une catégorie à laquelle elle appartiendrait. Piquée au vif, et profitant d’une rentrée financière conséquente, notre héroïne décide de partir en voyage seule à travers l’Amérique jusqu’à New York.
Vingt minutes après avoir laissé mari et enfant à la maison, elle s'arrête dans une petite bourgade pour faire le plein. Puis elle reste déjeuner, avant de décider de passer la nuit ici, à l'Excelsior. Un motel où elle croise Davey, un homme au regard magnétique. Commence alors une aventure bien différente de celle qu'elle avait prévue. À quatre pattes raconte l'histoire d'une femme en quête d'une nouvelle forme de liberté, qui entame une réinvention inattendue de sa vie amoureuse, sexuelle et familiale.
Pourquoi faire Los Angeles-New York en avion quand on peut parcourir la distance en voiture ? Le voyage sera initiatique, assurent les uns et les autres, et la narratrice est prête à le croire. C’est l’opportunité de devenir cette « femme détendue et équilibrée » qu’elle a « toujours voulu être » et de rejoindre le camp des « Rouleurs » − ceux qui se réjouissent de la vie même quand elle n’a rien d’excitant, par opposition aux « Gareurs » qui ont besoin de défis.
Au bout d’une trentaine de minutes de trajet, la voici qui s’arrête pour prendre de l’essence dans un bled californien sans aucun intérêt, elle y croise le regard un employé de la station service, et décide de s’arrêter là, de prendre une chambre dans un motel, et de retrouver ce type. Ce que je vous raconte là n’est que le début de ce livre touffu qui chronique toute une crise existentielle et ses symptômes.
Sauf que cette épouse et mère d’un enfant non binaire ne va pas plus loin que Monrovia, à trente minutes de L. A. Echouée dans un motel miteux, la quadra engage une décoratrice pour repenser sa chambre. Couvre-lit « décadent », draperies ornées de « pivoines roses et de dahlias abricot », fauteuils en velours rose, odeur de fève tonka… Dans ce boudoir, elle reçoit Davey, jeune employé de l’agence Hertz du coin. Sauf que la bizarrerie poétique de l’artiste multicartes Miranda July ne va jamais où on l’attend.
Impossible de prédire si son héroïne, tour à tour malaimable ou bouleversante, va éclater en larmes ou exploser de rire. Autant de fantasmes qui, à la faveur de l'écriture, peuvent sortir du cerveau pour parasiter le récit, et transformer la vie du personnage en une sorte de bazar à la fois inquiétant et sympathique.
En crise, c’est en quelque sorte un roman de la crise de la quarantaine, la midlife crisis comme on dit en anglais. A quatre pattes est le roman d’une rééducation sentimentale, ou d’une dés-éducation sentimentale, qui va loin surtout si l’on considère que le sujet est une femme, et que c’est une femme de quarante-cinq ans. C’est aussi un roman sur la ménopause, dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils ne courent pas les rues, un moment de la vie affective et organique dont elle s’inquiète tant que le récit se meut au fur et à mesure en une réflexion sur le sujet, toujours mâtinée de scènes absurdes et grotesques.
C’est d’autant plus saisissant que ce personnage jamais nommé et qui parle à la première personne du singulier ressemble à l’autrice, et que les remerciements à la fin confirment cette identification : une femme artiste, avec un enfant, qui négocie avec une brutalité et une fantaisie inédites le grand tournant de sa vie, à un âge où sa tante et sa grand-mère, elles, se sont jetées par la fenêtre.
Honnêtement, je ne le dis pas souvent : je me rappellerai probablement toute ma vie de ce personnage de femme prostrée à quelques kilomètres de chez elle, assise par terre dans une chambre aménagée à grands frais pour accueillir un homme qu’elle trouve beau juste comme ça, pour accueillir sans doute autre chose qui est une nouvelle manière de vivre sa vie : de ce point de vue, Miranda July livre une variation organique et fantaisiste d’Une chambre à soi de Woolf, une chambre où on est pas assise à son bureau, mais à quatre pattes sur la moquette.
En 2018, dans Le Monde, à contre-courant de la vague #MeToo, un collectif de femmes défendait la liberté des hommes de les « importuner »… Qu’on se rassure, l’artiste, cinéaste et écrivaine américaine n’a pas été piquée par la même mouche que Catherine Deneuve et ses cosignataires : la suite de son deuxième roman (après Le Premier Méchant en 2015) lève toute suspicion d’antiféminisme, tout en confirmant la déclaration d’impertinence de l’incipit.
Couverture du livre "À quatre pattes"
| Titre | Auteur | Genre | Éditeur | Prix |
|---|---|---|---|---|
| À quatre pattes | Miranda July | Roman | Flammarion | 22.9 € |
Miranda July, l'auteure du roman
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