Partie de Naples, la pizza a accompagné les chemins de la migration italienne à travers le monde. L’accomplissement de son destin est passé par la diaspora. C’est par ce biais qu’elle a fini par s’implanter à Milan qui n’a pas été facile à convertir…
La pizza dépasse toutes les frontières, y compris celle qui sépare le Nord de l’Italie du Sud. Elle franchit les barrières confessionnelles : elle peut être hallal, kacher… Elle est vendue chaude à table, tiède dans le carton d’un livreur, congelée dans les distributeurs…
A mesure qu’elle s’émancipe toutes les définitions un peu stables, Naples tente de se la réapproprier. La municipalité a fixé une réglementation dont on n’est pas sûr que les 1500 pizzerias de la ville l’observent. L’Union européenne a enregistré la pizza napolitaine au titre de spécialité traditionnelle, fondée sur des caractéristiques visuelles, organoleptiques, autant dire odorantes, et des consignes strictes de levage et de cuisson de la pâte.
Et, ce mois de décembre 2017, voici que L’UNESCO introduit dans son grand registre du patrimoine immatériel de l’humanité…l’art du pizzaiolo napolitain. Il nous est dit qu’il remonte au XVIème siècle et qu’il associe technique, geste, chanson et sourire. La longue histoire de la pizza est faite de tant d’emprunts qu’il fallait bien, à un moment donné, procéder à une augmentation de son capital historique de départ. C’est le charme discret de l’UNESCO : elle peut conduire ce genre d’opération sans bourse délier.
Au-delà de nos frontières, la chanson est perçue comme l’une des expressions artistiques les plus typiques de la culture italienne. Peut-être même la plus typique, comme l’affirme le linguiste Stefano Telve dans son essai That’s amore!
On ne compte plus les succès planétaires de chansons italiennes exécutées non seulement par des voix d’ici - de Caruso à Bocelli - mais aussi par des artistes étrangers qui se sont essayés à reprendre de célèbres mélodies du Bel paese : comment oublier It’s now or never, la célèbre reprise d’O sole mio enregistrée par Elvis Presley le 3 avril 1960 ? Ce fut son plus grand succès : vingt millions de disques vendus.
Les stars internationales de la chanson italienne sont innombrables mais parmi ceux que Telve appelle les “ambassadeurs de la chanson italienne dans le monde”, il y a aussi les étrangers qui chantent dans notre langue. Ils sont des dizaines, allemands, français, turcs, américains, suédois, canadiens : de Alice & Ellen Kessler à Juliette Gréco en passant par Françoise Hardy, Sacha Distel, Charles Aznavour ou Paul Anka.
Et avant eux encore, ceux qui exportent la langue et la culture italienne dans leur pays, comme les crooners américains, enfants d’immigrés pour la plupart, Vic Damone, Perry Como, Dean Martin, Frank Sinatra, les ténors Mario Lanza, Sergio Franchi, etc.
A vrai dire, pour apprécier véritablement l’image et le prestige de l’Italie à l’étranger, il faut étudier plus précisément la présence de notre langue (y compris les noms et les toponymes) dans des paroles de chansons par ailleurs intégralement écrites dans une langue étrangère : quels fragments lexicaux sont utilisés et quelle est leur fonction.
Ainsi, si l’on s’intéresse aux italianismes qui circulent dans le hip hop, les champs sémantiques les plus évidents, qu’ils soient positifs ou négatifs, sautent aux yeux : sentimentalisme romantique, douceur de vivre, nourriture, mode, art et histoire, design, voitures de luxe, lieux pittoresques du tourisme de masse, repli sur la famille, petite délinquance et crime organisé.
La Lamborghini, la Ferrari et la Maserati (ou plus communément Mazurati) se trouvent ainsi enchâssées dans des passages en anglais : “Follow, I’m like a Lamborghini green Diablo” (AZ & Nas, The Flyest). Dolce & Gabbana, Prada, Gucci, Fendi sont disséminés ça et là comme des signes extérieurs de richesse recherchés ou rejetés. Parmi les marques les plus citées, il y a encore Beretta, qui rime dangereusement avec vendetta : “Settle vendetta with metal beretta from ghetto to ghetto” (Eminem, RBX, Sticky Fingaz, Remember Me ?).
La qualité oeno-gastronomique italienne ne laisse pas indifférent, représentée par la “pasta”, les “zucchine”, le “ragù”, la “pizza”, les “macaroni”, la “cotoletta”, les “olive”. Sans oublier le vin, notamment le Chianti, comparé par le trio de Philadelphie Jedi Mind Tricks au génie d’Einstein ou évoqué dans Italian Ragga du Britannique d’origine jamaïcaine Ice Mc, dans un menu surréel fait de funghi, cotolette, pizze, salsicce, quattro formaggi, peperoni, calzone.
Ces dernières années, le mélange des langues est une caractéristique récurrente qui profite également à l’italien jusque dans ses couleurs dialectales : dans Bella famiglia (2002) le groupe hardcore Do Or Die fait alterner l’anglais avec l’italien et le sicilien : (“Che un tempu pi viviri e Mille sorte pi murire Cosa canni fannu forti e pinsare e cummattere come una Bella famiglia”).
Chaque culture développe ses formes de bouffe. Les Méditerranéens antiques avaient leur trilogie blé, vigne et olivier, les Afro-Américains la soul food, la start-up nation son imbuvable bouteille de nutriments lyophilisés. Et la pop, alors ? Elle a trouvé la sienne : la pizza. Un plat qui a accompagné son succès planétaire et à laquelle elle peut s’identifier avec une aisance confondante.
Selon une formule consacrée, elle n’a « pas d’inventeurs, ni pères et ni patrons, mais elle est le fruit de l’ingéniosité du peuple napolitain ». Personne ne peut se l’accaparer ; c’est une création collective, holiste, qui, d’une simple spécialité de la Campanie née on ne sait trop comment, touche aujourd’hui à l’universel.
Avant même d’être assimilée par le nord d’une Italie tout juste unifiée, la pizza s’implante à New York et à Chicago (ainsi qu’en Provence, d’ailleurs), suivant les migrations italiennes des années 1880-90. Là-bas, elle y est adaptée aux goûts et aux pratiques locales : la pizza gagne en épaisseur, sa garniture se fait plus variée - un véritable melting-pot. Ce faisant, la pizza s’ancre dans les habitudes, si bien qu’aux yeux de certains elle devient un fleuron typiquement ricain.
À partir de ce second foyer d’élection, la pizza se mondialise dans l’après-guerre - y compris dans la Botte, où tout est à reconstruire. C’est d’ailleurs en la voyant revenir sous une forme modifiée que les Italiens, et plus seulement les Napolitains, se l’approprient ; un mouvement de réintégration que le chercheur Agehananda Bharati, en 1970, nommera « effet pizza » (pour l’appliquer dans son cas au bouddhisme, comme quoi, la pizza mène à tout).
Avec de tels points communs, il n’est pas franchement étonnant de retrouver la pizza un peu partout dans l’univers pop - surtout américain. Il y a bien sûr les Tortues Ninjas, qui dans leurs égouts new-yorkais se régalent de pizzas aux compositions - palourdes et beurre de cacahuètes, anchois et bananes - qu’on qualifiera faute de mieux d’étranges, ne sachant s’il faut plutôt saluer l’audace ou préparer la serpillère en prévision d’un imminent retournement d’estomac.
Il y a bien sûr les Tortues Ninjas, qui dans leurs égouts new-yorkais se régalent de pizzas aux compositions - palourdes et beurre de cacahuètes, anchois et bananes - qu’on qualifiera faute de mieux d’étranges, ne sachant s’il faut plutôt saluer l’audace ou préparer la serpillère en prévision d’un imminent retournement d’estomac.
Rayon musique, ça n’a pas empêché les garageux de Druggy Pizza ou les Belges de Pizza Noise Mafia d’être hautement obnubilés par notre plat du jour, comme ont pu l’être à divers degrés The Fall (Don’t Take the Pizza), Flavien Berger (Pizza Yolo), Turbonegro (Age of Pamparius), Sunflowers (Hasta La Pizza / Rest in Pepperoni), Conner Youngblood (Pizza Body), Das Racist (Combination Pizza Hut and Taco Bell), Tom Waits (The Ghosts of Saturday Night (After Hours at Napoleone’s Pizza House)), Ween (Where’d the Cheese Go ?, à l’origine un jingle pub retoqué par Pizza Hut), Kim Giani (dont le backing band et l’émission sur Radio Rectangle se nomment La Pizza) et bien d’autres, dont JC Satàn, qui a détourné son logo pour en faire trois parts bien gouleyantes.
Dans cet empilement de mentions et de clins d’œil, n’oublions pas la dessinatrice Robin Eisenberg, dont la « Pizza Goddess » règne sur le cosmos ; la basket imprimé « pizza aux pepperonis » sortie par Nike en 2016 ; la boîte à pizza high-tech brevetée par Apple exclusivement pour ses employés ; ou le RubGrub, ce vibromasseur qui commande chez Domino’s juste après que vous ayez fini votre petite affaire.
Dernier commensal de ce grand festin : l’éditeur de jeux Hasbro qui en ce début d’année 2019 a dégainé un Monopoly spécial pizza.
Au milieu des olives et des champis, on distingue sur cette pizza des ingrédients bien plus chelous : des aliens, des nunchakus, un Robocop, une carapace de tortue (ninja). Autant de petites piécettes composant une métaphore qui explique pourquoi la pizza est le mets par excellence de la pop : c’est un effet miroir qui opère.
La pizza a généralement la même forme et les mêmes dimensions qu’un bon vieux 33-tours. Sur un plan strictement visuel, elle a généralement la même forme et les mêmes dimensions qu’un bon vieux 33-tours. Elle peut être consommée en parts ou entières, comme on écouterait des singles ou des albums. Et on peut aussi envisager les cartons à pizza comme des artworks, dotés de la même fonction artistique et publicitaire.
La pizza « est à la fois le sucré et le salé, se mange chaude ou froide : elle semble pouvoir se prêter à tout contexte de consommation et à même de répondre à des besoins opposés. Elle réunit grignotage capricieux de la part mangée à l’envi et casse-croûte roboratif et viril : elle n’est pas sérieuse et pourtant nourrit authentiquement. Mangée seule, elle isole sans stigmatiser […]. À l’inverse, elle est capable de réunir le groupe autour d’un partage […].
Elle fait feu de toutes les confessions. Il en est des végétariennes et des superlativement animales, des kasher et des halal, la pizza accordant encore ascètes et gourmands, diététiciens et adeptes de la surenchère. En clair, il n’y a pas un clivage que la pizza ne transcende, qu’il soit social, économique, géographique, gustatif ou religieux. Un œcuménisme permis par son extrême polymorphie, que l’on retrouve dans la pop.
Qu’il s’agisse d’une Buitoni surgelée ou de l’énorme pizza à 100 pounds d’Epic Meal Time, qu’elle soit faite par un chef étoilé ou par les gamines Olsen qui y mettent n’importe quoi, c’est toujours une pizza. Originale, traditionnelle, biscornue, mais ça fonctionne toujours. De même, la pop culture ouvre également sa porte à tous. Gloutonne, la pop se nourrit par phagocytose. Elle attire à elle des éléments disparates pour former une immense mosaïque tendant vers la globalité.
Même autosuffisance pour la pizza : « Ni mets, ni élément de repas, elle est repas » comme l’écrit Sylvie Sanchez. Une conception démocratique qui rejoint l’étymologie du « copain », l’imaginaire judéo-chrétien de la Cène.
Quand on parle d’un plat pour tous (la pizza) pouvant se partager de façon égalitaire, ou d’une culture (la pop) qui ne nécessite aucune formation pour la goûter ou y prendre part, le parallèle fonctionne nickel chrome.
Tantôt star de cinéma, accessoire de mode ou inspiratrice de chansons d’amour, la pizza est célèbre pour sa simplicité et son caractère mainstream, bien qu’elle reste un plat festif et une denrée rebelle. La pizza est avant tout une ode à la cuisine italienne, nourrie au fil des siècles par de très nombreuses légendes.
Parce qu’elle est simple, accessible et déclinable à l’infini, la pizza parle à toutes les cultures et à toutes les tranches d’âge, ce qui en fait un terreau fertile à la représentation artistique. Dans l’imaginaire collectif, la pizza est une nourriture pour adolescents négligés et pour jeunes adultes en quête d’eux-mêmes.
Régime alimentaire des skaters, des rock-stars, des marginaux et des anarchistes, la pizza incarne une jeunesse rebelle qui se réinvente et prend ses distances avec la culture dominante. Parce qu’elle est universelle, la pizza permet justement de faire passer des messages explicites à une large communauté de spectateurs, aussi bien au cinéma que dans la musique et la littérature.
Musique et cuisine sont deux manières universelles de s’exprimer qui vont partout et s’adressent à tous. L’une nourrit l’esprit, l’autre le corps. Pour toutes deux, l’on part d’une composition d’ingrédients ou de notes afin d’obtenir une harmonie de goûts ou de sons. Le lien entre l’art des sons et l’art de la cuisine existe depuis toujours.
Dès l’Antiquité, en effet, musique et nourriture ont incarné deux arts en parfaite harmonie qui trouvaient leur union au cours des banquets, quand les plats fastueux étaient servis accompagnés de musique et de danses. Une association, celle du goût et de l’écoute, vantée y compris dans le Siracide (Ancien Testament) : « Un sceau d’escarboucle sur une garniture d’or, tel est un concert dans un banquet arrosé de vin.
Mais la chanson la plus célèbre liée au thème de la pizza napolitaine est celle de Giorgio Gaber et Aurelio Fierro, ‘A pizza (1966). Le chanteur voudrait joyeusement offrir à sa promise des produits luxueux et couteux mais seul un cadeau lui procure, à elle, réellement du plaisir : la pizza, si possible Ca pummarola ‘ncoppa [avec de la sauce tomate dessus], ‘A pizza e niente cchiù !
Quelques années plus tard, c’est au tour du chanteur Fred Bongusto, qui s’y essaie avec la chanson Spaghetti a Detroit avec la strophe légendaire « Spaghetti, pollo, insalatina e una tazzina di caffè » (1967), un rythme jazz qui restera parmi les morceaux les plus connus du chanteur originaire du Molise, crooner italien à la voix chaude et captivante en vogue dans les années 1960-1970.
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