Le Porc de Paul Claudel : Une Analyse

Au début du XXe siècle, Paul Claudel, poète, dramaturge et diplomate français, publie en 1900 le poème en prose « Le Porc », extrait du recueil « Connaissance de l’Est ». Ce recueil avait pour objectif de mieux faire connaître la culture chinoise.

Claudel (1868-1965) était membre de l’Académie française et ambassadeur dans différents pays. Son œuvre est empreinte d'un lyrisme puissant où s'exprime son christianisme. C'est à la Bible qu'il emprunte sa matière préférée : le verset dont il use autant dans sa poésie, comme dans Cinq grandes Odes, que dans son théâtre, avec sa célèbre pièce Partage du Midi, ou bien encore dans ses traités philosophico-poétiques tels que dans l'Art poétique ou Connaissance de l'Est.

Le poème « Le Porc » est un texte descriptif qui vise à réhabiliter l’image du porc, en offrant une perception nouvelle et positive de l’animal, en le sublimant. C’est aussi une comparaison de culture. Claudel développe cette idée et il fait du Porc, une beauté inédite, nouvelle, riche.

Le texte comporte trois paragraphes, encadrés par deux phrases isolées, créant ainsi un parallélisme. L'analyse se concentrera d'abord sur la manière dont l’auteur met le Porc en valeur à travers sa description, puis sur la façon dont Paul Claudel renforce la vision positive de cet animal, en affirmant sa beauté et son rôle, à travers un point de vue moins superficiel et plus culturel.

Paul Claudel en 1935

Description du porc : aspect et comportement

Dans la première partie du poème, Claudel attribue une majuscule au mot porc, le personnifiant et le détachant ainsi de sa classe d’animal. Le texte est descriptif, et Claudel utilise le verbe « peindrai » pour nous en convaincre. Tel un peintre impressionniste, il s’emploie à nous le décrire physiquement.

Claudel en nous décrivant le Porc, sublime l’animal, le transforme. Par sa force, il en fait presque un animal de la mythologie grecque, en métamorphosant l’animal, celui-ci n’est plus affublé d’un groin mais d’une trompe. Il l’affuble tel une construction mécanique « d’un corps de pompe ». Il engloutit tel une machine, sans distinction, ni discernement.

Le Porc est difforme même s’il souligne « ses quatre jambons », le vocabulaire utilisé est parfois familier (« ça fonce en avant » ). Il accentue la masse physique du Porc en utilisant « énormité », souligne également son côté grossier, rustre, sans finesse, en utilisant un vocabulaire plus familier (« il s’y vautre »).

Il compare le côté domestique, accessible du chien, superficiel, toujours heureux (« l’allégresse sociale du chien ») au caractère plus profond, plus sauvage et moins domestiqué (« solitaire ») du Porc. Les noms « frétillement », « allégresse » et « jouissance » se répondent, la jouissance peut d’ailleurs en être l’aboutissement. Il attribue au Porc une conscience (« consciente ») ce qui renforce sa personnification.

Il souligne et oppose les côtés rustres (uniquement liés à l’alimentation) mais aussi légers du Porc qui tel un gourmet « renifle », « sirote », « déguste ». Un Porc lié à la terre nourricière (« au gras sein de la boue fraîche »), nourriture qui lui procure un plaisir profond (« recès de sa triperie ») et qui déclenche chez lui des signes extérieurs audibles comme « il grogne » et « il jouit », utilisé pour la seconde fois, mais également un signe physique de contentement, tel un humain il « cligne de l’œil ».

Le porc va à l’essentiel (« il cherche la nourriture »), Claudel oppose de nouveau la légèreté « des parfums passagers, des fleurs ou de fruits frivoles », plaisirs fugaces, légèreté d’ailleurs déjà précédemment évoquée « au frétillement du canard », à la recherche d’une nourriture, « riche », « puissante » et « murie ».

On imagine aisément une opposition des odeurs, entre l’odeur d’une fleur et une odeur plus lourde, « mûrie », peut être plus proche de la putréfaction.

Interprétations symboliques

Le second mouvement du poème repose sur les interprétations symboliques. Claudel s'adresse directement au lecteur, l'invitant à reconnaître que la description du porc ne suffit pas et qu'une interprétation est nécessaire. Il souligne que ni le corps ni la doctrine ne sont vains.

Claudel insiste sur le fait qu'il ne faut pas appliquer à la vérité l'œil seul, mais tout ce qui est en nous. Il évoque le bonheur comme un devoir et un patrimoine. La rencontre d'une truie lui apparaît comme un emblème politique, une image de fertilité et de puissance.

Il n’omet pas que le sang de cochon sert à fixer l’or. Il faut dire porce. On m'a compris : le porc est rejeté ou haï à cause de son infini.

Pour ma part, quand je compare Claudel au porc, c’est par manière d’hommage et d’éloge, me souvenant de ce qu’il chante lui-même, dans Connaissance de l’Est, de cette bête sachant tout tourner à son engrais - etiam peccata - même l’ordure : « Ce n’est point le frétillement du canard qui entre à l’eau, ce n’est point l’allégresse sociable du chien ; c’est une jouissance profonde, solitaire, consciente, intégrale.

Oui, l’art poétique de Claudel, parce que catholique, a quelque chose de cette énormité heureuse : il ingurgite toute chose pour en faire chair succulente (de cette chair dont le Talmud dit qu’elle n’est pour l’heure impure que parce que réservée pour le festin des temps messianiques). De là l’incroyable ampleur de son théâtre : non seulement la dilatation du souffle aspirant aussi bien le plus haut lyrisme que l’interjection vulgaire, mais aussi la puissance du butoir qui jette les personnages l’un contre l’autre jusqu’à la renverse, mais encore l’élargissement de la scène qui s’ouvre à Terre et Ciel, à l’opposé de cet intimisme psychologisant de toute une certaine littérature française.

Cependant, si vaste que soit le monde invoqué, c’est pour faire écrin, et non pour dérouler l’écran d’un exotisme dissipateur. Écrin à ce qui se situe dans l’univers mais qui est plus grand que lui, à ce qui est plus fatal que la mondialisation, plus séducteur que l’argent, plus insaisissable que la liberté, plus profond que la piété : je veux parler de la femme (n’oublions pas que le porc sauvage est fameux pour son rut en boulet de canon, propre à honorer la truie aux dix-huit mamelles).

Comment serait-ce autrement dans un théâtre de l’Incarnation, c’est-à-dire qui croit, qui sait que l’Éternel a voulu rejoindre l’homme par le ventre d’une Vierge, impénétrable comme les voies du Seigneur, mais dont les quelques centimètres de faille laissent passer l’Infini ? Car la femme, au fond, est toujours impénétrable - fût-elle facile ou putain.

Certes, pour ne pas confesser cette impuissance, nous nous inventons toute une mythologie de saillies taurines et de jeunes filles pâmées sous notre piston. Mais la vérité, c’est que nous avons un faible. Un « paradis de torture », la belle, ou, comme le dit Ysé : « La femme tout de même, c’est le bon Dieu qui l’a faite, il faut bien qu’elle serve à quelque chose, la sale bête ! Une croix comme une autre ! Quelque chose de fameux ! Tu ne me demandais que mon corps, et moi, c’est autre chose, c’est à bien autre chose que j’en avais !

En conclusion, le poème « Le Porc » de Paul Claudel est une œuvre riche en symbolisme et en interprétations possibles. À travers la description détaillée de l'animal, Claudel nous invite à dépasser les apparences et à considérer le porc comme un symbole de force, de fertilité et de connexion à la terre. Ce poème témoigne de la capacité de Claudel à transformer le trivial en sublime, et à révéler la beauté cachée dans les choses les plus simples.

Poésie : le symbolisme - Français - Première - Les Bons Profs

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