L'expression "juger par un porc" peut sembler étrange au premier abord. Pour en comprendre l'origine et la signification, il est nécessaire de plonger dans l'histoire et la culture du Moyen Âge, où les animaux, y compris les porcs, pouvaient être soumis à des procès en bonne et due forme.
Le mot "cochon" a une longue histoire en français. Il désignait initialement un jeune porc, mais a évolué pour désigner le porc domestique en général. Au-delà de son sens propre, le mot "cochon" a acquis de nombreuses connotations figurées, souvent péjoratives. Il peut désigner une personne sale, obscène, désagréable ou même un travail mal fait.
COCHON, -ONNE n. XIIIe siècle, au sens de « jeune porc, cochon de lait » jusqu'au XVIIe siècle.★I. N. m. Mammifère omnivore de la famille des Suidés. Le cochon sauvage, le sanglier. Le cochon domestique, le porc.
Dans le langage courant, l'expression "On se demande si c'est du lard ou du cochon" signifie qu'on ne sait pas de quoi il s'agit exactement, qu'on ne sait pas à quoi s'en tenir. Dire de quelqu'un qu'il est "tout juste bon à garder les cochons" équivaut à le considérer comme un incapable. L'expression "Ils sont copains comme cochons" souligne une grande complicité.
Par allusion à l'aspect physique du porc, on dit de quelqu'un qu'il a "des yeux de cochon" s'il a de très petits yeux, ou qu'il est "gras comme un cochon". Par allusion à la saleté qu'on prête au porc, on dit de quelqu'un qu'il est "sale comme un cochon" ou qu'il "mange comme un cochon" s'il mange très salement. Un "travail de cochon" est un travail mal fait.
L'expression "C'est donner de la confiture, des perles aux cochons" signifie qu'on offre quelque chose de bon à qui est incapable d'en apprécier la valeur. Enfin, "Un temps de cochon" désigne un temps exécrable.
L'un des aspects les plus surprenants de l'histoire médiévale est l'existence de procès intentés à des animaux. Ces procès, bien que rares, étaient pris très au sérieux et suivaient des procédures similaires à celles appliquées aux humains.
Les animaux reconnus coupables étaient condamnés à être pendus, décapités, brûlés vifs ou enterrés vivants. Lorsqu'il est pendu, le porc doit rester exposé, histoire d'inviter ses congénères à la réflexion.
Si l'on trouve également des procès faits à des taureaux furieux ou à des chevaux emballés responsables d'accidents mortels, neuf procès sur dix concernent des porcs.
Les raisons de cette pratique sont multiples :
L'iconographie religieuse a placé un porc endormi aux pieds de saint Antoine, et les moines de l'ordre quêtent avec un goret tenu en laisse. Enfin, depuis l'Antiquité, l'animal est considéré comme le plus proche de l'homme. C'est sur lui que les médecins pratiquent les dissections destinées à comprendre l'anatomie du corps humain.
Le Moyen Âge ne porte pas un œil uniforme sur le statut de l'animal. Certains juristes considèrent les animaux comme des êtres inférieurs doués d'âme et de raison, perfectibles et responsables.
Si la théologie scolastique se pose tant de questions sur les animaux, c'est qu'ils occupent une place considérable dans les mentalités. Ils sont présents dans les sculptures, les fresques, les vitraux, sur les frontons des églises, les monnaies et les célèbres bestiaires.
Il s'agit de collections de courtes descriptions d'animaux réels ou imaginaires dont les mœurs permettent aux humains de tirer des leçons morales.
Enluminure médiévale représentant un cochon.
Un exemple célèbre de procès d'animal est celui d'une truie à Falaise, en Normandie, en 1386.
En janvier 1386, à Falaise en Normandie, une truie de trois ans est amenée par la force sur le champ de foire. Là , devant toute la population de la ville et les paysans des alentours venus avec leurs porcs, tous rassemblés autour du vicomte Regnaud Rigault, le bourreau tranche le groin de l'animal et lui taillade une cuisse.
Puis, affublée d'un masque à figure humaine, vétue d'une veste, d'un haut-de-chausses, de gants blancs, la truie est pendue par les jarrets arrière aux fourches dressées à cet effet. Ensuite, après un simulacre d'étranglement, l'animal est attaché sur une claie et traîné autour de la place par une jument, avant d'étre brûlé.
De quoi cette truie s'était-elle donc rendue coupable ? D'avoir dévoré un enfant âgé d'environ trois mois. A partir de ce fait accidentel, une procédure judiciaire s'en est suivie, comparable en tout point à celle qui s'applique aux hommes.
La truie est arrétée manu militari et conduite à la prison du siège de la justice criminelle où le procureur requiert sa mise en accusation pour homicide. Le procès dure neuf jours au cours desquels un " deffendeur " plaide la cause de l'animal, absent des débats.
Le tribunal le condamne à subir les mémes mutilations que celles qu'il a infligées à sa victime. La sentence lui est signifiée dans sa geôle. Pour son travail, le bourreau reçoit 10 sous et 10 deniers tournois ainsi que 10 sous destinés à l'achat d'une nouvelle paire de gants blancs.
On relève une soixantaine de procès comparables entre 1266 et 1586, dans le royaume de France. Dans certains cas, afin d'accentuer la similitude avec l'homme, la torture est appliquée à l'animal. Ses cris sont interprétés comme un aveu, justifiant l'exécution.
Quand un cochon dévore un enfant le vendredi, l'accusation retient la violation de la règle d'abstinence comme une circonstance aggravante.
Ces procès d'animaux peuvent nous sembler absurdes aujourd'hui, mais ils témoignent d'une vision du monde où les animaux étaient considérés comme des êtres responsables de leurs actes, capables de comprendre le bien et le mal. Ils reflètent également les préoccupations de la société médiévale en matière de justice et de sécurité.
Couverture du livre "Le cochon : Histoire d'un cousin mal aimé" de Michel Pastoureau.
Le cochon a une symbolique complexe et ambivalente. Il est à la fois associé à la saleté, à la gourmandise et à la luxure, mais aussi à la fertilité et à la prospérité.
Dans la littérature et l'art, le cochon est souvent utilisé pour représenter les vices et les défauts humains. Cependant, il peut également être un symbole de chance et d'abondance.
Au Moyen Âge, les porcheries n’existant pas, les cochons sont élevés en plein air dans les forêts9. À la fin de l’année en particulier, durant les mois de novembre et décembre, les paysans frappent les chênes avec des perches pour y faire tomber les glands au sol, afin de nourrir et engraisser les animaux : la "glandée" (Lyon, BM, ms 1390 (1265), fol. 7r) est ainsi effectuée en vue de l’abattage.
Les calendriers et autres ouvrages d’agriculture et de santé conservent de nombreux témoignages de ces scènes, rythmant la vie à la campagne, par exemple les Très Riches Heures du Duc de Berry (Chantilly, Musée Condé, ms 65, fol. 11v), le Rustican de Pierre de Crescenzi (ibid., 0340 [0603]) ou encore le Tacuinum sanitatis (Paris, BnF, lat. 9333, fol.
Dans l'Ancien Testament, l'animal n'a pas bonne presse et engendre des interdits alimentaires4. Encore aujourd'hui les juifs et les musulmans, sur la base des livres saints comme le Lévitique, condamnent la consommation de porc, considérant que l'animal est sale et impur.
C'est un débat qui a perduré dans les premiers temps du christianisme tant cette interdiction était profondément ancrée culturellement. Pour terminer sur les sources antiques, il est nécessaire de s'arrêter sur la culture latine.
Au croisement entre une vision positive de l'animal, avec le monde grec et celtique, et des considérations issues du judaïsme, la littérature romaine fait preuve d'ambiguïté voire de contradiction à propos du cochon.
Le cochon est omniprésent dans la vie quotidienne au Moyen Âge. Comme le dit le dicton : "tout est bon dans le cochon !". L’intégralité de sa chair est consommée, ses os sont utilisés pour faire de la colle, sa peau sert pour les reliures de livres, ses poils sont transformés en pinceaux et sa vessie en cornemuse9.
Au Moyen Âge, il n’est pas rare de voir des cochons errants dans les rues des grandes villes.
Le crime le plus grave reste sans conteste le meurtre de Philippe de France au début du XIIe siècle15. Né en 1116, Philippe est le fils du roi Louis VI le Gros. Dans une période d’affirmation de la dynastie capétienne et de réformes juridiques, celui-ci décide de faire sacrer son fils afin de préparer sa succession.
Philippe est ainsi sacré roi des francs associé en 1129. Alors qu’il entre aux côtés de son père dans les rues de Paris, le 13 octobre 1131, les sources mentionnent qu’un cochon affolé se rue sur lui, renversant son cheval (Besançon, BM, fr. 677, fol. 67v). Philippe meurt peu après de ses blessures.
Cet incident a plusieurs conséquences sur le cours de l’histoire de France. Le roi Louis VI le Gros interdit ainsi la présence des cochons errants dans les cités pour éviter que la situation se reproduise.
Après l’affaire du cochon régicide, l’animal est interdit dans toutes les zones urbaines, à l’exception des cochons de saint Antoine17. Ces derniers sont très appréciés de la population et reconnaissables par des clochettes autour du cou18.
Selon l’historien Michel Pastoureau, « il va sans dire que ces porcs […] n’eurent jamais le monopole de la rue […], et que bien d’autres cochons de toutes provenances s’y rencontrèrent jusqu’au XVIe siècle »21.
Il convient de signaler que le cochon est aussi très présent dans la littérature médiévale, notamment dans le monde celtique30. Au-delà de ces références, l’animal demeure l’« attribut de la saleté et de la goinfrerie »34. À partir la fin du Moyen Âge, il devient progressivement un symbole de luxure à la suite du chien.
Michel Pastoureau, historien spécialiste des animaux.
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