Réinterroger notre capacité à nous nourrir durablement devient un enjeu vital. L'économie mondiale a connu une série de chocs qui ont eu la particularité de restaurer la notion de sécurité alimentaire et de la faire figurer dans la liste des principaux défis à relever au cours de ce XXIe siècle, allant de la crise économique et financière de 2007-2013 jusqu’à la guerre en Ukraine, en passant par la pandémie de Covid-19.
Dans le cadre du conflit au Proche-Orient, le sort d’un pays comme le Liban en matière d’approvisionnement alimentaire s’est invité dans l’équation géopolitique, comme pour montrer que la sécurité alimentaire était un objectif précaire.
Selon les estimations du Programme alimentaire mondial de l'ONU (World Food Programme), quelque 345 millions de personnes souffraient d'insécurité alimentaire aiguë dans le monde en 2023, la plupart des pays durement touchés se trouvant en Afrique et au Moyen-Orient. Et, d'après un récent rapport de l'agence humanitaire, la situation risque de se détériorer dans 18 foyers de famine.
Le Programme alimentaire mondial souligne que la violence et les conflits armés restent actuellement les principales causes d'insécurité alimentaire dans de nombreuses régions du monde, particulièrement en raison de déplacements de masse, de la destruction des systèmes alimentaires, ou encore de la réduction de l'accès à l'aide humanitaire.
Comme le montre notre infographie, le Nigeria est le pays qui compte actuellement le plus grand nombre de personnes en situation d'insécurité alimentaire aiguë : près de 32 millions. Elle toucherait également 23,4 millions de personnes en République démocratique du Congo, et quelque 18 millions au Yémen. Ces chiffres représentent cependant des proportions très différentes des populations de ces pays : 16 % pour le Nigeria, contre 55 % pour le Yémen.
En pourcentage de la population exposée à une insécurité alimentaire sévère, les 10 pays les plus touchés en 2023 se trouvent pour la plupart en Afrique et au Moyen-Orient. Dans les 19 pays du monde les plus touchés par les crises alimentaires, pas moins du quart de la population est affectée en moyenne, contre 17 % en 2016. En 2023, 24 millions de personnes supplémentaires ont été touchées comparée à l’année précédente.
Outre les changements climatiques et les conflits, un autre fléau, les chocs économiques, complique la situation. Les pays fortement importateurs de produits alimentaires et dont la devise s’affaiblit sont confrontés à la baisse du pouvoir d’achat.
L’insécurité et les conflits vont continuer de pénaliser Gaza, le Soudan et Haïti sur le front de l’alimentation en 2024, indique le rapport : « En mars 2024, la famine est imminente dans le nord de Gaza (…). L’Afrique reste parmi les continents les plus touchés.
Le phénomène climatique El Niño a culminé au début 2024, mais son impact sur les crises alimentaires - y compris les inondations et les sécheresses en Afrique de l’Est et australe (Malawi, Zambie et Zimbabwe notamment), devrait se manifester tout au long de l’année. En Asie, les perspectives 2024 sont mitigées. La situation devrait s’améliorer en Afghanistan si la stabilité économique perdure. En Amérique latine et aux Caraïbes, Haïti est confrontée à une crise alimentaire plus grave que prévu, en raison de la violence des gangs.
Le ministère de l’agriculture japonais a récemment fait état d'un taux d’autosuffisance alimentaire atteignant un plus bas historique. En 2020, sur une base calorique, le Japon ne subvenait plus qu’à 37% de ses besoins. En d’autres termes, le Japon importe désormais 63 % de sa consommation alimentaire.
Dans le détail, en 2020, le Japon est auto-suffisant à hauteur de :
Devant composer avec un territoire limité (le Japon s'étend sur 378 000 km², un peu plus de la moitié de la superficie de la France, dont 70% correspondent à des zones urbaines ou de montagnes impropres à l’agriculture), les choix de société ont en effet rendu le Japon de plus en plus dépendant des importations pour son alimentation.
Le taux d’auto-suffisance japonais a chuté avec le développement de l’économie japonaise post-seconde guerre mondiale alors que le pays devenait un des piliers de l’économie mondiale et un modèle de pays développé. Le Japon était déjà le pays du G7 avec le plus faible taux d’autosuffisance alimentaire.
Cette nouvelle baisse n’est pas surprenante considérant l’entrée en vigueur de plusieurs grands accords de libre-échange ces 2 dernières années : le TPP avec 11 pays de la zone pacifique, l'APE avec l’Union Européenne, le traité bilatéral TAG avec les Etats-Unis.
Le cabinet du premier ministre avait déjà prévu que ces accords, globalement bénéficiaires pour le Japon, se feraient au détriment de son agriculture en contrepartie de concessions sur des industries clefs pour le Japon. La France notamment avait clairement profité de l’accord APE puisque ses exportations agroalimentaires à destination du Japon avaient augmenté de 7% en valeur en 2019.
Bien que l’objectif officiel soit de remonter à 45% d’autosuffisance alimentaire d’ici 2030, les développements récents peuvent porter à croire que le Japon continuera à reposer très lourdement sur l’importation pour son alimentation dans l’avenir.
Pas d’amélioration du taux d’autosuffisance alimentaire du Japon en 2023. Le taux d’autosuffisance exprimé en apport calorique, qui exprime la part des apports alimentaires couverte par la production domestique, est resté stable à 38% au Japon en 2023, loin de l’objectif de 45% fixé pour 2030.
Exprimé en valeur, le taux d’autosuffisance rebondit à 61% (pour un objectif de 75% en 2030) en raison de la détente des cours mondiaux de la viande et des céréales, que le Japon importe en quantités importantes. Le Japon n’atteint l’autosuffisance que pour le riz et dépend fortement des importations pour ses approvisionnements en viande, en produits de la pêche et surtout en blé (avec des taux d’autosuffisance respectivement de 64%, 49%, et 18%).
Les taux affichés par le Japon sont particulièrement faibles au regard des autres pays développés, en raison de la méthodologie appliquée par le MAFF qui exclut la part de la production d’élevage dépendant d’aliments pour animaux importés (ce qui est le cas aux trois-quarts).
L’alerte émise par le gouvernement japonais en juillet sur un risque de séisme majeur dans la faille de Nankai a entraîné un pic de demande de riz par les consommateurs soucieux de constituer des réserves d’urgence, alors que les stocks étaient déjà bas en raison d’une mauvaise récolte et d’un surcroît de demande lié à la hausse du tourisme. Plusieurs magasins ont affiché des ruptures au cours de l’été et les prix ont enregistré de fortes hausses.
La stabilisation du marché du riz reste un défi pour le secteur agricole japonais, alors que la consommation globale de riz reste orientée à la baisse sur le long terme et que la chute des prix liée à une surproduction chronique reste un risque sérieux.
Le ministère de l’agriculture formule une demande budgétaire 2025 en forte hausse. Le projet de budget présenté par le Ministère de l’agriculture de la forêt et de la pêche (MAFF) pour l’exercice 2025 (débutant en avril) affiche un montant de 2 630 Mds ¥ (environ 17 Mds €), en hausse de 16% par rapport à l’exercice en cours.
Si les soutiens aux producteurs représentent l’essentiel des crédits demandés dans un contexte de hausse des coûts de production (les seuls soutiens à la riziculture représentent environ 2 Mds €), les postes consacrés à la transition environnementale (10 Mds ¥, environ 63 M€) et l’introduction de nouvelles technologies 41 Mds ¥, environ 260 M€) sont tous deux en hausse également. La demande budgétaire pour la pêche atteint 160 Mds ¥ (env. 1 Md€) et la sylviculture 150 Mds ¥ (env. 900 M€).
A priori, la question de la sécurité alimentaire concerne avant tout les pays les plus vulnérables, ceux qui ne sont généralement pas dotés des moyens idoines pour produire (terres cultivables, eau, intrants, machines agricoles, politiques publiques de soutien aux agriculteurs). On connait la longue liste des nations pouvant être classées dans des zones de haute sismicité alimentaire, liste qui regroupe principalement les nations du continent africain.
Par contraste, il serait incongru de se pencher sur le cas de l’Union européenne (UE), zone du monde richement dotée en terres fertiles, en eau, en matériels agricoles, et dont l’agriculture est, depuis plus de soixante ans, soutenue par une politique agricole commune (PAC) qui a propulsé plusieurs de ses États membres vers l’autosuffisance alimentaire et les a même parfois placés au rang de grandes puissances exportatrices (Pays-Bas, France, Espagne, Allemagne, Espagne, Pologne).
L’examen des statistiques des échanges mondiaux des produits agricoles et alimentaires montre que cette réussite productive s’est traduite par la formation de surplus exportables élevés et durables, plaçant l’UE à 27 au rang de première puissance exportatrice mondiale (voir tableau ci-dessous). Largement renforcée par les élargissements successifs et par une demande mondiale croissante adressée à l’UE, le leadership mondial qu’elle occupe a distancé les États-Unis, relégués au second plan à partir du début des années 2000. L’UE à 27 pèse pour 34 % des exportations mondiales de produits agricoles et alimentaires (intra et extracommunautaires réunies) et pour 12,2 % si l’on ne retient que les seuls flux extracommunautaires. Alors qu’ils étaient les premiers exportateurs mondiaux jusqu’en 2000, avec 13 % des exportations mondiales, les États-Unis ont été supplantés par l’UE. Ils ne représentaient plus en 2022 que 9,5 % du total mondial.
| Rang | Entité | Pourcentage des exportations mondiales |
|---|---|---|
| 1 | UE à 27 (intra et extracommunautaires) | 34 % |
| 2 | UE à 27 (extracommunautaires) | 12,2 % |
| 3 | États-Unis | 9,5 % |
La conjugaison de son autosuffisance et de son positionnement sur les marchés mondiaux met l’UE à l’écart de toute interrogation sur sa propre sécurité alimentaire. Mais les chocs évoqués plus haut, auxquels il convient d’adjoindre le défi climatique, les tensions géopolitiques actuelles qui se multiplient, la mise au jour de certaines dépendances dans des produits en provenance de nations avec lesquelles l’UE est désormais en conflit géopolitique ou commercial - conflits qui participent de la fragmentation du monde -, ont conduit à restaurer la légitimité de cette notion de sécurité et, en surplomb, celle de souveraineté alimentaire, laquelle est portée par la France depuis 2020.
L’UE est-elle alors durablement à l’abri d’une quelconque forme d’insécurité alimentaire ? Il faut examiner les facteurs qui pourraient fissurer la certitude européenne selon laquelle elle ne serait pas, sur ce terrain, vulnérable.
Lors du Conseil européen des 27 et 28 juin 2024, la sécurité alimentaire a été inscrite au rang des priorités pour l’UE sur la période 2024-2029, dans le cadre d’une « Europe prospère et compétitive », selon les termes de la présidente de la Commission. La garantie d’une sécurité alimentaire est indissociable d’un secteur agricole dynamique, adapté aux défis découlant du changement climatique.
Selon la Commission et le Conseil, il n’y a pas, en l’état actuel des choses, de menaces particulières pesant sur cette sécurité alimentaire, bien que l’on constate depuis plusieurs années une élévation des importations de produits agricoles et alimentaires qui atteste des dépendances dans lesquelles l’UE s’est installée, notamment dans le domaine des fertilisants et de l’alimentation du bétail. Bien entendu, les États membres ne sont pas exposés selon la même intensité à ces dépendances.
Si l’UE se caractérise par une absence relative de menaces sur sa sécurité alimentaire, elle le doit à une PAC qui a, depuis 1962, ouvert la voie à une agriculture productive et conquérante. Les gains de productivité obtenus ont permis de nourrir plus d’individus avec de moins en moins d’agriculteurs. Ces performances productives ont ensuite offert à l’UE la possibilité d’atteindre très rapidement l’objectif qu’elle s’était fixé dès le traité de Rome, à savoir l’autosuffisance alimentaire. Ce fut le cas en céréales, en sucre, en produits laitiers, ainsi qu’en viandes porcine, bovine et de volaille.
Dès le début de la décennie 1970, cet objectif est atteint, laissant place à la formation de surplus exportables qui vont peu à peu consacrer l’UE comme puissance exportatrice, rivalisant ainsi avec les États-Unis dans ce secteur.
Les dépendances qui sont aujourd’hui celles de l’UE constituent des héritages des années passées. C’est le cas en particulier des approvisionnements en protéines végétales. L’UE est depuis le milieu des années 1960 structurellement importatrice de protéines végétales, notamment de soja sous forme de tourteaux, en provenance d’abord des États-Unis, puis de plus en plus du Brésil.
Des chercheurs des universités d’Édimbourg (Écosse) et de Göttingen (Allemagne) ont voulu savoir dans quelle mesure 186 pays sont capables de nourrir leur population sans dépendre des importations, selon un régime alimentaire considéré comme sain et durable : le régime "Livewell" élaboré par le WWF.
Ils ont découvert qu'un seul pays coche toutes les cases d’une autosuffisance à la fois saine, durable et complète. Ce pays, ce n’est ni la Chine, ni les États-Unis, ni la France. C’est un petit État d’Amérique du Sud…
Pour être considérée comme autosuffisante, une nation devait couvrir entièrement les besoins de sa population dans 7 groupes clés : fruits, légumes, produits laitiers, poissons et fruits de mer, viande, féculents, légumineuses, noix et graines. Des piliers essentiels d’une alimentation équilibrée, pauvre en sel, sucre et graisses, et modérée en viande.
Ce régime ne se contente pas d’être bon pour la santé : il limite aussi l’empreinte environnementale. Le verdict est sans appel : plus d’un tiers des pays ne peuvent satisfaire leurs besoins alimentaires qu’avec 1 ou 2 de ces groupes. . Pire, 6 pays, notamment au Moyen-Orient comme le Qatar, les Émirats ou encore l’Irak, n’atteignent aucun de ces critères.
Moins de 25 % produisent assez de légumes pour répondre à leurs besoins. Environ 60 % ne couvrent même pas la moitié de leur consommation nationale de poissons. Pour les produits laitiers, seuls 44 % des pays y parviennent, sauf l’Europe, qui s’en sort bien sur ce point.
Un seul pays se hisse au sommet : le Guyana. Un exploit d’autant plus remarquable qu’il passe largement sous le radar des classements agricoles traditionnels.
Comment l’expliquer ? Le Guyana bénéficie d’un climat propice à une grande diversité de cultures, de sols fertiles, et d’une économie encore peu industrialisée, ce qui rend sa production locale fortement orientée vers l’alimentation intérieure. Il combine ainsi abondance végétale, pêche locale, élevage, et culture de légumineuses.
Juste derrière lui, la Chine et le Vietnam atteignent 6 groupes sur 7, ce qui reste notable, mais insuffisant pour une autonomie complète.
L’étude met également en lumière un paradoxe mondial : les pays du Nord surproduisent souvent viande et lait, pendant que ceux du Sud peinent à satisfaire leurs besoins en légumes, légumineuses ou poissons. Par exemple, 91 % des pays d’Afrique subsaharienne n’atteignent pas leur autonomie complète en légumes. Et 82 % échouent pour les produits laitiers.
De plus, nombre de pays sont extrêmement dépendants d’un seul partenaire commercial. Par exemple, les pays des Caraïbes pour les féculents ou certaines nations européennes pour les légumineuses.
À première vue, dépendre des importations n’est pas forcément mauvais, car il existe des raisons valables et souvent bénéfiques pour lesquelles un pays ne produit pas la majorité de sa nourriture : climat, types de sols, spécialisation agricole…
Mais cette dépendance devient dangereuse en cas de chocs mondiaux : guerre, crise sanitaire, blocage des chaînes logistiques. Le conflit en Ukraine ou la pandémie de COVID-19 ont cruellement rappelé la fragilité des systèmes alimentaires mondiaux.
L'étude prône une prise de conscience globale : nous devons repenser notre dépendance alimentaire. Cela passe par la diversification de nos sources d’approvisionnement, la construction de systèmes alimentaires résilients via une meilleure répartition de la production, un investissement dans l’agriculture locale durable, des politiques publiques en faveur des régimes sains, et parfois, une réinvention des pratiques.
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