Cocottes et Courtisanes: L'Histoire Fascinante d'un Monde à Part

La cocotte a une durée d’existence très courte, du Second Empire au début du XXème siècle. Cette période, souvent appelée « l'âge d'or des horizontales », a vu l'ascension de femmes qui ont marqué leur époque par leur audace et leur influence. Il n’était pas de prince ni de bons bourgeois sans sa cocotte.

À partir de 1850, les courtisanes prennent le pouvoir et mettent Paris à leurs pieds. Étrangers et provinciaux sont inexorablement attirés par la réputation de lieu où tout semble possible, et surtout le meilleur. Il est vrai que la cité est métamorphosée par le développement du chemin de fer, les grands travaux d'Haussmann, la multiplication des grands magasins et des lieux de divertissement. L'argent y afflue, la misère aussi.

Si certains y voient une capitale sulfureuse, lieu de rendez-vous de tous les jouisseurs, d'autres en rêvent comme la promesse d'un nouveau départ. Mais pour les Rastignac en jupons, il n'y a alors guère d'autre moyen de s'élever rapidement dans la société qu'en vendant ses charmes. L'époque, d'ailleurs, n'est pas contre. Si la prostitution est toujours considérée comme un fléau, elle est aussi jugée indispensable pour le bien-être de la population. Comment vivre dans la sérénité si ces messieurs, enfermés à vie dans des mariages où l'amour n'est bien souvent pas l'essentiel, ne peuvent aller voir ailleurs ? C'est pourquoi la prostitution ne constitue alors pas un délit selon le code pénal. Cette tolérance n'empêche pas la police de procéder à des arrestations pour surveiller son petit monde et tenter de limiter le grand péril des contaminations vénériennes.

De la Misère à la Célébrité: Un Parcours Semé d'Embûches

On sait ainsi que la Belle Otero, mais aussi Marie Duplessis et Cora Pearl, trois des plus célèbres courtisanes du XIXe siècle, furent victimes très jeunes de viol. Et il faut bien travailler, en se faisant embaucher par exemple en tant que petite main dans un atelier de confection, comme la future Valtesse de La Bigne. La voici qui rejoint à 13 ans l'armée de grisettes qui travaillent près de 14 heures par jour pour quelques sous. Alors les plus délurées ou les plus ambitieuses profitent de leur dimanche pour chercher l'aventure du côté des bals populaires, avec à l'esprit ce conseil qu'Émilienne d'Alençon reçu de sa tante alors qu'elle commençait sa carrière : « Avant de regarder le visage d'un homme, il [est] plus judicieux de regarder son portefeuille ! »

Ce n'est qu'ainsi que l'on peut passer à l'étape suivante et devenir lorette, c'est-à-dire une femme entretenue, installée dans son propre logement. La beauté ? Mais être bien faite ne suffit pas. Il faut non seulement une belle volonté pour s'extraire de son milieu, mais aussi très souvent un petit coup de pouce. Une poignée d’entre elles font une entrée spectaculaire dans l’histoire de la galanterie.

Elles sont artistes, dévoilant leur corps sur les scènes des récents music-halls ; elles sont séductrices, assez cultivées pour susciter la passion chez les têtes couronnés de l’Europe entière. Sacrées « reines du Paris 1900 », Caroline Otero, Liane de Pougy, Émilienne d’Alençon, Cléo de Mérode, Mata Hari et d’autres moins connues, Clémence de Pibrac, Lina Cavalieri, Lise Fleuron, Marion Delorme… appartiennent à ce demi-monde sulfureux qui alimente les chroniques du temps. Les moindres frasques de ces people avant l’heure sont épiées et commentées. Dans un Paris s’imposant comme « la capitale des plaisirs », les cercles respectables copient les robes des courtisanes, mitonnent des recettes de cuisine à leur façon et leur attribuent des cabrioles qu’elles n’ont peut- être pas commises… Mais ces cocottes sont avant tout des femmes d’exception, sachant à merveille bousculer les conventions et assurer leur promotion. Représentatives de la sensualité de leur temps mais très contemporaines par leur indépendance, elles ont le sourire enjôleur, la langue acérée et la dent dure… À croquer des diamants.

Au milieu du XIXe siècle à Paris, alors que le Second Empire se veut un exemple de vertu, le capitalisme en plein essor bouleverse les conventions et favorise, entre autres, la marchandisation des corps. La prostitution explose, les maisons closes se multiplient mais l’amour tarifé prend également ses aises en de multiples autres endroits. Témoins vigilants et passionnés de cette société corsetée, oscillant entre hypocrisie sociale et débauche, des artistes vont s’emparer du sujet et croquer courtisanes, demi-mondaines, cocottes, grandes horizontales, danseuses, lorettes, grisettes, filles de brasserie, trotteuses ou pierreuses. Nouvelles muses aux apparences très diverses (pseudo-princesse luxueusement parée, miséreuse des faubourgs, danseuse ou modeste blanchisseuse), elles vont inspirer de nombreux peintres qui, de Manet à Picasso en passant par Degas ou Toulouse-Lautrec, vont leur consacrer quelques-unes de leurs toiles les plus célèbres et parfois les plus intrigantes. S’affranchissant des règles académiques, ils vont, de fait, marquer l’histoire de la peinture à travers leurs visions de la prostitution.

Henri de Toulouse-Lautrec - Jane Avril (1893)

Un Monde de Contrastes: Entre Luxe et Misère

A Paris, pendant que Napoléon III fréquente ses multiples favorites, la ville devient la capitale des plaisirs. De toute l’Europe, les hommes les plus riches viennent y trouver les plus belles filles. Et les bourgeois vont en masse au bordel chercher ce que leurs épouses corsetées ne leur offrent pas. Au sommet de la hiérarchie des femmes vénales, la courtisane chasse l’argent et le pouvoir, loge dans de somptueux hôtels particuliers. Mais l’amour tarifé se développe aussi dans des lieux beaucoup plus modestes et concerne aussi de simples couturières, modistes, blanchisseuses ou serveuses de brasserie qui améliorent leur ordinaire. Sans oublier les jolies danseuses de l’Opéra qui s’offrent après le spectacle à leurs riches prétendants.

Le premier à croquer les filles de joie dans les cafés, les bals ou les bordels n’est pas un peintre mais un dessinateur de presse, en l’occurrence Constantin Guys (1802-1892) dont on découvre les impressionnantes aquarelles. Viendront ensuite la célèbre Olympia de Manet, les danseuses de Degas, la violence fascinante des toiles de Toulouse-Lautrec, chéri de ces dames, ou les portraits signés Picasso, durant sa période bleue.

Cocottes : les premières influenceuses | Gymnastique, la culture en s'amusant | ARTE

Dans “Cocottes et courtisanes dans l'œil des peintres”, Sandra Paugam dresse une typologie passionnante des prostituées au XIXe siècle. Non seulement ce phénomène était très répandu mais en plus, il concernait presque toutes les couches de la société. Dès le début de la IIIe République, vers 1870-1880, la clientèle des maisons closes commence à diminuer, alors qu'un système parallèle se développe dans les cafés, les troquets : les fameuses « brasseries à femmes » et les lieux de spectacle. Ces endroits sont en plein essor car ils ne sont pas soumis à la réglementation des maisons. J'ai été fascinée de voir que des tableaux que je croyais être des témoignages sur les débuts de la société de consommation, l'avènement des loisirs, ou l'abrutissement par l'alcool, comme La Prune de Manet, ou La Buveuse d'absinthe de Picasso, cachaient en réalité des indices sur la prostitution. Quand je regardais La Serveuse de bocks de Manet, je ne pensais pas qu'il pouvait s'agir d'une prostituée qui servait ses clients !

J'ai découvert que la majorité des commerçantes devaient arrondir leurs fins de mois : c'était la seule possibilité pour elles de sortir de la misère. Non seulement les blanchisseuses, les modistes qui ne gagnaient pas assez pour survivre se prostituaient mais les artistes également. En lisant les premières pages de Nana de Zola d'ailleurs, on se rend bien compte que le directeur du théâtre décrit son établissement comme un bordel ! Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes avant 1905, avant la séparation de l'Eglise et de l'Etat, dans une France où le catholicisme est très présent. C'est une société très hypocrite, les hommes qui ont recours aux prostituées appartiennent à la haute bourgeoisie mais ils n'assument pas ouvertement. Certains célibataires payent aussi des filles parce qu'ils n'ont pas les moyens de se marier et d'assumer la charge d'une famille !

Édouard Manet - Olympia - Google Art Project

L'Art et l'Image: Miroirs d'une Époque

Avec ma documentaliste, Amélie Sourice, nous sommes allées dans des galeries d'art spécialisées dans la photographie érotique. Ces œuvres s'avèrent difficilement montrables à une heure de grande écoute, mais je dois dire que j'ai été frappée par la force de certaines images amateurs : dans le documentaire, j'ai privilégié ces vues plutôt brutes, ces portraits où l'on décèle des regards intérieurs, lointains, qui traduisent bien ce que pouvait être la vie des femmes dans les maisons closes. On devine ces corps las qui ne leur appartiennent plus, la misère qui transparaît… A côté de ces images, on trouve des cartes postales plus légères, plus proches de la mise en scène. J'ai aussi pu admirer des vues stéréoscopiques : des photos sur plaques de verre que l'on regarde à l'aide d'un appareil et qui apparaissent en relief. Ce sont des clichés sublimes, très fins, ils appartenaient à des collectionneurs bourgeois qui devaient les conserver dans leurs garçonnières, pour les sortir à l'heure du cigare ! Mais beaucoup sont pornographiques et ne pouvaient figurer dans le film.

J'ai aussi passé deux jours entiers dans les archives de la préfecture de Police de Paris, c'était très émouvant. J'ai feuilleté le registre des images obscènes qui servait à ficher ceux et celles qui se livraient à la diffusion d'images pornographiques. J'ai également compulsé le fameux registre des courtisanes où l'on trouve le nom de Sarah Bernhardt. On en a inséré quelques extraits dans le documentaire. Ce registre [qui recense plus de quatre cents femmes suspectées de prostitution clandestine, NDRL] est très étrange : on y trouve des demi-mondaines, des actrices, mais personne ne sait vraiment à quoi il servait et qui l'a fait établir. Certaines des femmes fichées étaient soupçonnées d'être des espionnes, mais vraisemblablement on cherchait plutôt à espionner leurs visiteurs, hommes d'affaires ou ministres en vue !

J'aurais aimé pouvoir donner la parole à l'une de ces femmes, mais au XIXe siècle, seules de rares courtisanes ont écrit leurs mémoires, et encore, en majorité, ces textes ont été réécrits par des hommes, comme ceux de Casque d'Or… Voire énormément romancés par les femmes elles-mêmes, à la fin de leur vie. A défaut d'avoir un témoignage direct, nous avons donc puisé dans la filmographie. Evidemment, en 1850, le cinéma n'existe pas encore, on est obligé d'être un peu anachronique. Par le biais de la société Lobster Films, nous avons obtenu des extraits d'actualités Pathé Gaumont, qui ont la forme de petites saynètes humoristiques, tournées dans les années 1910 et 1920, où l'on voit ces ribambelles de jeunes femmes qui s'amusent devant la caméra. Ces films reflètent bien l'atmosphère des Années folles, une période où la fréquentation des maisons closes décline, et où la communication se veut rassurante pour la clientèle.

A partir de Manet et même déjà avec Courbet, les artistes veulent surtout libérer le corps des codes académiques. Ils souhaitent se démarquer du beau gréco-romain et ils essaient donc de faire entrer en peinture une certaine forme de laideur. Mais c'est vrai qu'une seule oeuvre mentionne formellement la syphilis : celle du belge Félicien Rops. Je tenais vraiment à ce que la menace des maladies vénériennes soit présente dans le film : la syphilis est une des grandes questions du siècle. Manet, Degas, Lautrec sont touchés, et l'angoisse plane tellement dans ce Paris, capitale des plaisirs, que lorsque Maupassant apprendra qu'il est atteint, il s'écriera : « ça y est, c'est fait ! ».

Toulouse-Lautrec - La Goulue au Moulin Rouge

Émilienne d’Alençon: Une Figure Emblématique

Née Émilie André, à Paris, le 18 juillet 1869, fille d’une concierge de la rue des Martyrs, la future Émilienne d’Alençon reçoit son pseudonyme de la prostituée Laure de Chiffreville, qui lui prédit une brillante carrière. Lancée par l’« intrépide vide-bouteilles » Charles Desteuque, chroniqueur du Gil Blas, Émilienne se produit comme dresseuse de lapins au Cirque d’Été et fréquente les lieux favoris du demi-monde parisien : le bois de Boulogne, Chez Maxim’s, les théâtres.

Entre 1889 et 1892, la jeune femme devient une célébrité grâce à sa liaison avec le jeune duc Jacques d’Uzès qui veille à son instruction dans le vain espoir de l’épouser ; envoyé au Congo par sa famille qui s’oppose fermement à cette mésalliance, le jeune duc meurt en 1893. Émilienne d’Alençon consolide sa renommée de grande cocotte en séduisant le roi des Belges Léopold II, le prince de Galles et futur roi Édouard VII, et le Kaiser Guillaume II, et en rivalisant avec la Belle Otero, Cléo de Mérode et Liane de Pougy.

Si les chroniqueurs mondains influent considérablement sur la notoriété des « grandes horizontales », ce sont les photographes qui leur assurent un succès international : la diffusion des portraits photographiques, qui permet à des véritables artistes du spectacle, comme Sarah Bernhardt ou Réjane, de consolider leur renommée, est d’autant plus indispensable pour les demi-mondaines qui, à défaut d’un véritable talent, misent tout sur leur beauté.

Réalisée par l’atelier Reutlinger vers 1900, cette photographie montre la jeune femme dans le costume qu’elle porte sur la scène des Folies-Bergère dans La Belle et la Bête : Émilienne, racontent les chroniques, « fait semblant de jouer de la mandoline pour accompagner des couplets égrillards, qu’elle détaille d’une voix innocente ». Cette « innocence » est aussi la protagoniste de ce cliché, où « la Belle » penche la tête d’un air rêveur, les mains posées sur sa mandoline.

Surnommée « gavroche féminin » en raison de son origine parisienne populaire et de la spontanéité de ses répliques, Émilienne d’Alençon se passionne pour la littérature et écrit elle-même des poèmes, recueillis sous le très significatif titre de Sous le masque (1918), qui révèlent une âme sensible et mélancolique ; néanmoins, la belle demi-mondaine n’abjure pas sa coquetterie et, en 1919, publie un recueil de recettes de beauté.

Mais la Belle Époque est finie, et le triste déclin d’Émilienne d’Alençon a déjà commencé : l’opium fait des ravages sur son corps et sur son esprit ; elle dépense une fortune pour ses maîtresses, puis semble avoir trouvé le bonheur en épousant un jockey anglais beaucoup plus jeune qu’elle, Percy Woodland, dont elle divorce pour un autre jockey britannique, Alec Carter, qui meurt pendant la Grande Guerre. Seule, malade et endettée, Émilienne finit ses jours à Nice ; Renée Vivien avait écrit pour elle ces vers prémonitoires : « Tu te flétriras un jour, ah, mon lys ! / Tes pas oublieront le rythme de l’onde, / ta chair sans désirs, tes membres perclus / ne frémiront plus dans l’ardeur profonde, / l’amour désenchanté ne te connaîtra plus.

Emilienne d'Alencon

tags: #cocottes #et #courtisanes #histoire

Articles populaires: