Depuis 2010, au moins 63 lynchages provoquant 28 morts liés au « terrorisme de la vache » (« cow-terrorism ») ont été recensés par la presse indienne anglophone. Ces attaques sont commises par des groupes de protecteurs de la vache sacrée, les « Gau Rakshaks », et visent spécifiquement les segments de la population supposés consommer du bœuf. 51 % des lynchages ont frappé la minorité musulmane et 8 % des Dalits (les castes les plus basses, considérées intouchables), et dans 21 % des cas la religion et la caste des victimes ne sont pas connues. Comment comprendre l’émergence de ces violences sur le sous-continent ?
La vache, appelée « Gau mata » (la vache mère) lorsque les hindous font référence à sa sacralité, est l’objet d’un tabou alimentaire, dans un souci de pureté rituelle. Mais cela n’a pas toujours été le cas.
Dans "The Myth of the Holy Cow" (2009), l’historien D. N. Jha rappelle que la vache n’était pas considérée comme sacrée pour les peuples nomades qui se sont installés en Inde au cours du deuxième millénaire avant notre ère et ont fondé la culture brahmanique, que nous appelons aujourd’hui l’hindouisme. Ils en consomment alors la viande et utilisent l’animal dans les sacrifices rituels. C’est au cours des premiers siècles de notre ère que la consommation de la vache devient un interdit religieux, d’abord pour les plus hautes castes, les brahmanes, avant de se diffuser aux castes plus basses.
La vache se transforme en un objet de dévotion, en même temps qu’elle est valorisée économiquement par les populations sédentarisées, pour sa production laitière et sa fonction de tractage dans les travaux agricoles. Pour le leader Dalit et théoricien social Ambedkar (1948), cette sacralité s’est imposée dans la lutte pour la suprématie du brahmanisme sur le bouddhisme, ce dernier étant dominant sur le sous-continent indien depuis le règne d’Ashoka au troisième siècle avant notre ère. Cette théorie voit l’imposition du tabou alimentaire de la vache et l’adoption du végétarisme comme un moyen pour les brahmanes d’apparaître plus vertueux que les bouddhistes.
L’explication est analogue à celle de Weber (2015 [2003]) dans Hindouisme et bouddhisme lorsqu’il évoque la concurrence du brahmanisme avec d’autres « doctrines de salut », telles que le bouddhisme et le jainisme. La restauration de la domination de l’hindouisme est liée à une surenchère de l’ascèse, des contraintes de la vie quotidienne pour atteindre le salut. Plus avant, la proposition d’Ambedkar associe aussi la source de l’intouchabilité avec le fait de manger du bœuf.
Ces théories historiques sont cohérentes avec la définition de la religion chez Durkheim qui repose sur une partition du monde entre le sacré et le profane. La sacralité de la vache permet ainsi aux brahmanes de se distinguer et de s’opposer aux profanes mangeurs de bœuf. La théorie d’Ambedkar peut également être mise en regard avec le travail de Mary Douglas (1966), pour qui les tabous alimentaires contribuent à sauvegarder l’ordre social. La domination culturelle hindoue est ainsi fondée sur un système symbolique, où la souillure, ici la consommation de la vache, menace l’ordre culturel hindou.
Au XIXe siècle, les mouvements nationalistes hindous de résistance à l’Empire britannique ont mobilisé la vache comme un symbole majeur dans la construction de l’imaginaire national. À partir des années 1870, un mouvement de protection de la vache émerge, qui, démarré dans le Pendjab, s’étend au Nord, puis progressivement à l’ensemble de l’Inde. La première association de défense des vaches (« Gaurakshini sabha ») est formée en 1882 et s’oppose à l’abattage des vaches. Le mouvement est soutenu par l’Arya Samaj, une organisation réformatrice hindoue créée en 1875 et qui s’engage dans un prosélytisme hindou. La vache sacrée constitue alors un des rares symboles partagés par tous les hindous, et devient un symbole unificateur promouvant l’hindouisme en tant qu’identité culturelle.
Dès lors, en mobilisant la vache sacrée, les mouvements nationalistes hindous cherchent à affirmer la culture hindoue comme culture nationale, tout en stigmatisant les mangeurs de bœuf. Ces derniers sont en effet issus des minorités religieuses, en particulier de la minorité musulmane. Si l’utilisation de la vache sacrée renforce le mythe nationaliste hindou, elle est aussi liée à un sentiment antimusulman. Dans le nationalisme hindou, autant les hindous sont unifiés par la protection des vaches, autant les musulmans sont pointés du doigt pour les abattre.
Le mouvement de protection de la vache est politiquement proche des nationalistes hindous et de l’idéologie nationaliste extrémiste nommée « Hindutva », dont une des organisations est le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), créé en 1925. Mais plusieurs membres du Congrès, dominant alors le champ politique indien, le soutiennent également. C’est notamment le cas de Mohandas Karamchad Gandhi, la figure politique indienne la plus influente à partir de 1915.
Dans l’Inde indépendante, le mouvement de protection de la vache mobilise l’outil législatif. C’est en 1955 qu’un membre de la chambre basse du Parlement indien, Seth Govind Das, propose une première loi pour interdire l’abattage de vache dans tout le pays. Le Premier ministre d’alors, Jawarhalal Nehru, s’oppose à cette loi. En 1966, un réseau d’organisations hindoues organise une manifestation à Delhi pour l’interdiction de l’abattage de la vache, mais Indira Gandhi devenue Première ministre s’oppose à cette demande.
Dans cet esprit, les États de l’Uttar Pradesh, le Bihar, le Rajashtan et le Madhya Pradesh ont interdit l’abattage dès les années 1950. Depuis, tous les États indiens à l’exception de ceux du Nord-Est, du Kerala et du Bengale Occidental ont interdit l’abattage de la vache, cette interdiction portant également sur les taureaux, buffles et bufflesses dans certains États du Nord-Ouest, voire dans certains cas sur la possession et la consommation de leur chair.
Qu’ils soient légaux ou illégaux, les abattoirs restent moralement réprimés par les hindous. Ce jugement négatif conduit parfois à des persécutions, qui sont en fait en partie liées à l’origine sociale des bouchers, majoritairement des musulmans issus de la communauté des Qureshi (Ahmad, 2014). Par ailleurs, dans le système des castes, la fonction villageoise traditionnelle des basses castes est l’équarrissage.
Suivant les configurations locales, ce travail est pris en charge par les Dalits ou les populations tribales, comme le relate H. S. Les Santhals (caste Adivasi) ne jettent pas seulement l’animal mort au bhagar (endroit où les carcasses sont entreposées). Ils utilisent tout ce qui peut l’être de l’animal mort. La peau est utilisée pour faire des tambours et d’autres objets. Si la carcasse est fraiche, la chair est découpée pour être mangée, surtout la chair de la croupe. Ceux qui apprécient les intestins les prennent aussi.
Vaches sacrées en Inde
Dans le même temps, la société indienne est aussi décrite comme étant affectée par des processus de « modernisation » et de « globalisation » alimentaire qui devraient abolir ces fonctions traditionnelles, et conduire à consommer davantage de viande, y compris de bœuf (Pingali et Khwaja, 2004). Cependant, un examen attentif des données de budget des ménages limite cette vision. Note : les régimes alimentaires sont construits à partir de la présence de consommation des différents biens alimentaires (viande, poisson, œufs, produits laitiers) dans le panier de consommation des ménages.
Par ailleurs, on observe une corrélation faible mais positive entre la consommation de viande et le niveau de richesse, mais celle-ci n’est pas vérifiée dans le cas du bœuf, viande traditionnellement consommée par les ménages pauvres car elle est source de protéines à bas prix. La répartition des mangeurs de viande dans la population n’est pas non plus uniforme en fonction de la religion et de la caste, en particulier en ce qui concerne le bœuf.
Alors que seuls 0,6 % des ménages hindous de castes moyennes et hautes en consomment, cette proportion s’élève à 4,2 % parmi les Dalits, 26,5 % pour les chrétiens et 42 % pour les musulmans. La consommation de bœuf est associée à un statut social bas dans la hiérarchie des castes pour les hindous au point que, lorsque les basses castes cherchent à s’élever socialement, elles en abandonnent sa consommation.
Cela peut se comprendre dans le cadre de ce que Srinivas (1952) a appelé la sanskritisation, c’est-à-dire la stratégie d’élévation sociale par l’adoption de pratiques culturelles (y compris des pratiques alimentaires) propres aux castes les plus élevées dans la hiérarchie de la pureté rituelle, et pas seulement par l’amélioration du statut socio-économique. C’est peut-être une des raisons de la diminution de la part de consommateurs parmi les Dalits depuis 1983, passant de 6,8 % à 4,2 % (alors qu’elle a augmenté de 34,2 % à 42 % pour les musulmans dans le même temps).
Cette domination culturelle nourrit cependant aussi une résistance alimentaire, par l’organisation de « beef fests ». Ainsi, le Kerala, avec une majorité communiste, a ouvert sa session parlementaire du 8 juin 2017 par un petit-déjeuner de « beef fry ». À l’IIT Madras, l’une des écoles d’ingénieurs les plus prestigieuses du pays, l’association des étudiants Dalits a aussi organisé un repas en juillet qui a divisé le campus, un participant ayant été physiquement agressé.
Objet de tension, la viande de bœuf n’en est cependant pas moins aussi un vecteur de construction et d’affirmation de l’identité des groupes marginaux, face à l’idéologie hindoue dominante.
Certains États contrôlés par le Bharatiya Janata Party (BJP), tels que le Gujarat, l’Haryana et l’Uttar Pradesh (dans le Nord de l’Inde) ont renforcé leurs législations contre l’abattage de vaches au cours des dernières années. Dans le Gujarat, l’abattage peut maintenant conduire à la prison à vie. Dans l’Haryana, les peines d’emprisonnement s’échelonnent de trois à dix ans, avec une amende pouvant aller jusqu’à 1 lakh (100 000 roupies, soit plus de 1300 euros), tout en interdisant la commercialisation de bœuf. Dans l’Uttar Pradesh, le nouveau ministre en chef Yogi Adityanath, à peine élu au printemps 2017, a fait fermer tous les abattoirs illégaux dans l’État et a mis en place un service d’ambulance dédiée aux vaches accidentées sur la route.
Au Maharashtra, dirigé par le Shiv Sena, un parti nationaliste marathi, une loi rentrée en vigueur la même année renforce également les peines pour l’abattage de vaches, et étend l’interdiction de l’abattage aux taureaux.
Au niveau fédéral, la campagne électorale en 2014 de Narendra Modi, depuis devenu Premier Ministre, a été marquée par sa dénonciation de la « Révolution Rose » (« Pink Revolution ») soutenue selon lui par le Congrès. Le terme fait référence à la « Révolution Verte » (« Green Revolution ») et à la « Révolution Blanche » (« White Revolution »), des programmes gouvernementaux des années 1960 et 1970 menés afin de moderniser la production agricole et la production laitière.
En mai 2017, le gouvernement a interdit la vente de bétail sur les marchés bovins pour leur abattage. C’est dans ce contexte de nouvelles législations que se déroule actuellement la vague de lynchages en Inde. Notons que 97 % de ceux signalés dans la presse anglophone depuis 2010 ont eu lieu après 2014, ce qui correspond à l’arrivée du BJP au pouvoir fédéral.
On note d’ailleurs que les États avec le nombre de lynchages les plus importants sont ceux contrôlés par le BJP et ayant les législations anti-bœuf les plus contraignantes. Les « Gau Rakshaks » ont leur propre organisation, le Bhartiya Gau Raksha Dal (BGDR), créé en 2012.
Officiellement, cette organisation nationaliste hindoue ne soutient que la création de refuges de vaches (« Gaushalas ») et n’est affiliée à aucun parti. L’organisation, composée de milices, permet en fait une sous-traitance de l’imposition culturelle du nationalisme hindou que promeut la « Sangh Parivar ».
Alors que la Cour Suprême a indiqué aux États qu’ils devaient prendre des mesures sévères contre les lynchages et que les victimes devaient être indemnisées, Mohan Bhagwat, chef du RSS, a soutenu les Gau Rakshaks, en déclarant que la protection des vaches était un enjeu primordial et qu’ils ne devaient pas s’inquiéter des déclarations de condamnations de violence.
Au Maharashtra, les postes de « Honorary Animal Welfare Officer », chargés de contrôler l’application de la nouvelle loi sont accordés à des membres du BGDR. En Haryana, les Gau Rakshaks sont devenus des contrôleurs des camions sur l’autoroute entre Chandigarh et New Delhi, et travaillent en lien avec la police.
Christophe Jaffrelot souligne que cet appui donné au « vigilantisme » (pratique consistant à se rendre justice soi-même) est constitutif de l’idéologie de l’ « Hindutva », laquelle cherche à transformer la société de l’intérieur et ne veut pas que l’État prévale sur l’ordre social.
Les lynchages rentrent donc dans le cadre de la « stratégie instrumentaliste » explicitée par Christophe Jaffrelot (1993), à savoir la mobilisation d’un des rares symboles religieux vénérés par tous les hindous à des fins politiques. Ils permettent ainsi de maintenir actif le mouvement nationaliste hindou en créant la perception d’une menace exogène, qui maintient un sentiment de vulnérabilité pour une partie de la majorité hindoue.
Les « Gau Rakshaks », recrutés jeunes, sont souvent membres d’autres organisations hindoues. L’une des particularités des lynchages, par rapport aux autres violences menées au nom de l’Hindutva, est que le mouvement nationaliste ne touche pas ici essentiellement les catégories urbaines, mais aussi et surtout le monde rural.
Dans plusieurs cas de lynchages pour lesquels nous disposons de rapports de chercheurs, de journalistes, voire de militants, les victimes des lynchages semblent souvent, sinon prospères, du moins relativement plus aisées que la moyenne locale. Le premier lynchage à avoir été massivement médiatisé est celui de Dadri, dans le village de Bissari en 2015, où une foule a attaqué une famille musulmane au moment de l’Aïd, en l’accusant (à tort) de vouloir consommer de la viande de veau. La famille Akhlaque, dont le père est décédé dans l’attaque et le fils a été grièvement blessé, fait partie d’une des familles les plus prospères du village, y compris par rapport aux Rajputs pourtant dominants localement (Janhastakshep, 2015).
Dans le cas du lynchage de quatre Dalits à Una en juillet 2016, le journaliste Sudipto Mondal évoque « la fierté Dalit » de la communauté des Sarvaiyas, visée par l’événement. Dans ce cas, précis, la relative réussite économique des Dalits, ainsi que leur militantisme anti-caste, permet de situer le contexte de ces agressions.
| Groupe | Pourcentage de ménages consommateurs de bœuf |
|---|---|
| Hindous (castes moyennes et hautes) | 0,6% |
| Dalits | 4,2% |
| Chrétiens | 26,5% |
| Musulmans | 42% |
Carte des interdictions d'abattage de bovins en Inde (2019)
tags: #ark #viande #superieur #definition
Vrac zéro déchet et Primeurs de saison au plus proche de chez vous à Thorigné-Fouillard près de rennes en Ille et Vilaine 32
© 2021 - Du bocal à l'assiette - Tous droits réservés / création web : 6cyic