L'impact Carbone de l'Alimentation: Définition et Analyse

La modification des consommations alimentaires est souvent considérée comme un moyen de réduire l’impact environnemental du secteur alimentaire. Ce dernier représente entre 15 et 30 % des émissions totales de gaz à effet de serre dans les pays développés. Les incertitudes sur ces valeurs restant grandes compte tenu de la complexité et de la diversité des méthodes mises en œuvre pour les estimer.

À travers la notion « d’alimentation durable », l’Organisation pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) prône « des consommations alimentaires compatibles avec la protection et le respect de la biodiversité et des écosystèmes, culturellement acceptables, accessibles, économiquement équitables et financièrement abordables ; nutritionnellement adéquates, dépourvues de risques et saines ; tout en étant capables d’optimiser les ressources naturelles et humaines ».

Le but de cet article est précisément d’analyser en détail la relation entre la qualité nutritionnelle de l’alimentation spontanée des individus et les émissions de gaz à effet de serre qui lui sont associées. Pour tenir compte de la diversité réelle des consommations alimentaires en France, les données de la dernière enquête nutritionnelle menée auprès d’un échantillon représentatif de la population adulte française ont été utilisées.

Méthodologie de l'Étude

L’objectif de l’étude était d’analyser l’impact carbone de l’alimentation en fonction de sa qualité nutritionnelle. Les participants à l’enquête nationale INCA2 ont été répartis en 4 classes selon la qualité nutritionnelle de leur alimentation, celle-ci étant définie par comparaison à la médiane des trois critères suivants :

  • Densité énergétique
  • MAR (Mean Adequacy Ratio, pourcentage moyen des apports nutritionnels conseillés pour 20 nutriments essentiels)
  • MER (Mean Excess Ratio, pourcentage moyen des valeurs maximales recommandées pour 3 nutriments à limiter)

Par ailleurs, l’impact carbone de l’alimentation de chacun des individus a été estimé à partir de l’impact carbone de 73 aliments couramment consommés.

Les données alimentaires utilisées dans la présente étude ont été tirées de carnets alimentaires de 7 jours d’un échantillon national aléatoire représentatif d’adultes (n = 2 624 ; âge > 18 ans) participant à l’enquête alimentaire transversale INCA 2 (« Enquête Individuelle et Nationale sur les Consommations Alimentaires »), menée en 2006-2007 par l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail).

Après l’exclusion des sujets sous-évaluant leurs apports alimentaires par des procédures standard, la présente analyse a été menée sur un échantillon final de 1918 adultes (776 hommes et 1 142 femmes). Tous les aliments déclarés comme consommés par les participants lors de l’enquête (n = 1 314 aliments et boissons, y compris l’eau) ont été répertoriés dans une base de données associée à l’enquête alimentaire donnant la composition nutritionnelle de chaque aliment.

Indicateurs de Qualité Nutritionnelle

Pour caractériser la qualité nutritionnelle des régimes alimentaires individuels, trois indicateurs ont été utilisés :

  • Le pourcentage moyen des apports nutritionnels conseillés en nutriments essentiels (Mean Adequacy Ratio, MAR)
  • Le pourcentage moyen des valeurs maximales recommandées en nutriments à limiter (Mean Excess Ratio, MER)
  • La densité énergétique (DE)

Le MAR a été utilisé comme indicateur de bonne qualité nutritionnelle. Dans la présente étude, le MAR a été calculé sur une base journalière pour l’alimentation de chaque individu, comme étant le pourcentage moyen des Apports Nutritionnels Conseillés pour la population adulte française (ANC) pour 20 éléments essentiels en différenciant les valeurs conseillées pour les hommes et pour les femmes.

Le MER a été développé par analogie avec le MAR, et utilisé comme indicateur de mauvaise qualité nutritionnelle. Le MER a été calculé pour chaque individu, comme le pourcentage moyen des valeurs maximales (limites de sécurité) pour trois des éléments dont il est conseillé de limiter la consommation dans une alimentation équilibrée, à savoir les acides gras saturés (AGS), le sodium et les sucres libres.

La densité énergétique de l’alimentation (DE, en kcal pour 100 g ingérés) a été également prise en compte, et utilisée comme indicateur de mauvaise qualité nutritionnelle. La DE de l’alimentation (en kcal/100 g d’aliments) a été calculée en divisant l’apport énergétique par le poids des aliments consommés par chaque individu.

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Classement des Individus

Une méthode permettant de classer les individus en fonction de la qualité nutritionnelle de leur alimentation a été spécialement développée pour cette étude. Les trois indicateurs de qualité nutritionnelle décrits ci-dessus ont été calculés pour l’alimentation de chaque individu de l’échantillon. Les individus ont ensuite été classés selon les valeurs prises pour chacun de ces indicateurs par rapport à la médiane observée dans les populations d’hommes et les femmes, séparément.

Une alimentation de qualité nutritionnelle de classe 1 a été définie comme conforme aux trois objectifs nutritionnels suivants : un MAR au-dessus de la médiane, un MER inférieur à la médiane et une DE inférieure à la médiane. Une alimentation conforme à seulement 2, 1 ou 0 de ces objectifs a été définie comme appartenant à la classe 2, classe 3 ou classe 4, respectivement.

Estimation de l'Impact Carbone Alimentaire

Comme décrit ailleurs, l’estimation de l’impact carbone alimentaire a été réalisée à partir des valeurs d’impact carbone d’une sélection de 73 aliments largement consommés en France. Pour cette estimation, une série d’hypothèses a été faite.

Il a été supposé que les produits alimentaires sélectionnés étaient obtenus par des procédés de production et de distribution conventionnels et les plus fréquents en France. Autrement dit, des valeurs moyennes d’impact carbone ont été utilisées pour chaque famille d’aliments sans tenir compte de l’existence possible d’une variabilité associée à des modes de production ou de distribution « alternatifs » (bio, local, de saison, etc.).

Les valeurs d’impact carbone associées aux aliments utilisés tiennent compte des étapes de production agricole, de transformation, d’emballage et de transport jusqu’aux points de vente de détail. Par contre, les étapes qui se déroulent après l’achat en magasin (transport du magasin au domicile, stockage, préparation et cuisson à la maison, gestion des phases finales) n’ont pas été considérées en raison d’un manque de données. Les valeurs ont été exprimées en g équivalent de CO2 pour 100 g de portion comestible (g CO2 e/100 g).

Les relations entre l’impact carbone alimentaire et les autres variables (apports énergétiques, MAR, MER, DE, quantités consommées de chaque groupe d’aliments) ont été testées en utilisant les coefficients de corrélation de Pearson simples et aussi partiels (ajustement pour l’âge et le sexe). L’impact carbone alimentaire de la consommation des grands groupes d’aliments, exprimé pour 100 g et pour 100 kcal consommés, a été comparé.

Les quantités moyennes consommées de chaque groupe d’aliments et l’impact carbone alimentaire moyen ont été comparés en fonction des 4 classes nutritionnelles. Dans des analyses supplémentaires, les résultats ont été contrôlés pour les apports énergétiques.

Il existe généralement un lien très fort entre le niveau des apports énergétiques et de nombreuses autres caractéristiques de l’alimentation, telles que son poids, son prix ou sa teneur en nutriments, que ces derniers soient favorables ou défavorables à la santé. C’est pourquoi il est généralement nécessaire en épidémiologie nutritionnelle de compléter les analyses statistiques « brutes » par des analyses « ajustées pour les apports énergétiques » (autrement dit « à niveau d’apport énergétique constant »), afin de mettre au jour d’autres relations que celle due à la très forte corrélation avec ces apports.

Résultats Principaux

Dans les analyses de régression simple, il ressort que le MAR, le MER, la DE des aliments et l’impact carbone alimentaire sont chacun positivement et significativement corrélés avec les apports énergétiques. Après ajustement sur les apports énergétiques, la DE est corrélée positivement avec le MER et négativement avec le MAR. Le MAR est négativement associé avec le MER.

Quelle que soit la base de calcul (pour 100 g ou 100 kcal d’aliment consommé) l’impact carbone le plus élevé est observé pour le groupe VPOV (viande, poisson, œufs et volaille), et le plus faible pour les féculents.

Dans le groupe VPOV, la viande a le plus fort impact carbone, et celui-ci est plus de 10 fois supérieur, pour 100 g tels que consommés, à celui des fruits et légumes. Après les féculents, le groupe qui a le plus faible impact carbone est le groupe des fruits et légumes lorsque l’impact carbone est exprimé pour 100 g, mais celui des produits sucrés et snacks salés lorsque l’impact carbone est exprimé pour 100 kcal.

Après ajustement sur l’âge, le sexe et les apports énergétiques, une plus grande consommation de produits sucrés et de snacks salés, de plats préparés et de féculents est associée avec un plus faible impact carbone alimentaire journalier. En revanche, pour les autres groupes d’aliments, y compris celui des fruits et légumes, une augmentation de consommation est associée à un plus fort impact carbone alimentaire journalier.

Pour les deux sexes, une alimentation de bonne qualité nutritionnelle contient significativement plus de poisson et moins de charcuteries qu’une alimentation de faible qualité nutritionnelle, mais la quantité de viande ne diffère pas entre les quatre classes de qualité nutritionnelle.

La part des produits végétaux (fruits et légumes notamment) était d’autant plus forte et celle des produits sucrés et salés d’autant plus faible, que la qualité nutritionnelle de l’alimentation était élevée. Après ajustement pour les apports énergétiques, l’impact carbone de l’alimentation était d’autant plus élevé que la qualité nutritionnelle était élevée également (+ 4 % et + 17 % de CO2 e/j entre classe 1 et classe 4, chez les hommes et les femmes respectivement).

Source: greenfacts.org

Contrairement à ce qui est couramment admis, nos résultats suggèrent qu’une alimentation en accord avec les recommandations nutritionnelles n’a pas nécessairement un faible impact carbone. Ceci ne signifie pas qu’il soit impossible d’avoir une alimentation équilibrée et peu impactante pour l’environnement, mais témoigne qu’aujourd’hui, en France, les personnes qui ont l’alimentation la plus proche des recommandations nutritionnelles ne sont pas nécessairement celles dont l’alimentation a le plus faible impact carbone.

Tableau Récapitulatif

Le tableau ci-dessous résume les principaux indicateurs utilisés dans l'étude :

Indicateur Description Utilisation
MAR (Mean Adequacy Ratio) Pourcentage moyen des apports nutritionnels conseillés pour 20 nutriments essentiels Indicateur de bonne qualité nutritionnelle
MER (Mean Excess Ratio) Pourcentage moyen des valeurs maximales recommandées pour 3 nutriments à limiter (AGS, sodium, sucres libres) Indicateur de mauvaise qualité nutritionnelle
Densité Énergétique (DE) Apport énergétique par poids d'aliments consommés (kcal/100g) Indicateur de mauvaise qualité nutritionnelle

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