La Filière Bovine Française : Focus sur le Broutard et les Tendances du Marché

La filière bovins viande française est reconnue pour la diversité de sa production, la qualité de ses produits et la place qu’elle occupe aujourd’hui sur le marché européen. Elle répond aux attentes des consommateurs avec la montée en gamme initiée par les états généraux de l’alimentation. De plus, elle intègre le bien-être animal et la réduction de l’impact carbone des élevages.

La filière bovins viande française s’est également fortement impliquée dans la prise en compte des plans écoantibio 1 et 2 pour faire face aux enjeux de santé publique. Les troubles respiratoires représentent aujourd’hui 75 % des problèmes de santé en atelier d’engraissement de jeunes bovins. Dans un souci d’adaptation, la filière met progressivement en place des protocoles de prévention respiratoire chez l’éleveur naisseur afin de prévenir l’apparition des troubles en atelier d’engraissement. Zoom sur cette nouvelle pratique et ses avantages.

Préparation Sanitaire des Broutards : Une Nouvelle Approche

L’interprofession bovine (INTERBEV) a lancé en début d’année 2021 un cahier des charges qui vise à encadrer la préparation sanitaire des broutards. Le cahier des charges s‘applique aux bovins mâles et femelles vendus vifs et destinés à l’engraissement en France ou à l’étranger. Il encadre la vaccination du broutard contre les trois principaux agents infectieux respiratoires rencontrés en engraissement : le virus respiratoire syncytial bovin (VRSB), le virus Para Influenza de type 3 (Pi3) et la bactérie Mannheimia haemolytica.

Plusieurs vaccins sont disponibles sur le marché et peuvent être utilisés pour la préparation sanitaire de broutards, sur prescription du vétérinaire. Pour juger de l’efficacité et de la durée d’immunité des vaccins, les auteurs du cahier des charges se sont basés sur les caractéristiques produits (RCP) et sur les nombreuses publications post-AMM. Il existe des schémas de vaccination qui protège l’animal dès le plus jeune âge et en vue de sa vente.

La vaccination précoce présente l’avantage de bénéficier des fruits du travail de prévention de l’éleveur naisseur sur son cheptel souche et sur ses jeunes veaux. Il permet également, selon les vaccins utilisés sur le jeune veau, de limiter à 1 seule injection le rappel, 15 jours avant le départ, lorsque les broutards sont plus vaillants !

La mise en place de cette préparation sanitaire est sous la responsabilité d’un porteur de démarche : une organisation de producteurs (OP), un réseau ou une association d’OP, un négociant ou encore un marché. Enfin, le porteur de démarche contrôle le retour économique au naisseur.

Rémunération et Coûts

L’un des points clés du cahier des charges est l’assurance de la rémunération du travail de l’éleveur naisseur. Le coût de préparation est facturé au premier acheteur, sous forme d’une ligne de facturation spécifique. Le coût tient compte :

  • Des vaccins
  • Du temps nécessaire à la vaccination
  • Du temps consacré à la visite annuelle de contrôle interne
  • Des coûts administratifs liés à l’établissement et au regroupement des éléments de traçabilité

Pour 2021, INTERBEV donne le montant indicatif par animal de 25€. Un ‘broutard préparé’ ne se résume pas à sa vaccination contre les principales valences respiratoires. Les notions de transition alimentaire, de sevrage ou de complémentation minérale sont également intégrées.

La mise en application du cahier des charges est donc une excellente occasion de travailler de façon holistique, à l’échelle du troupeau, et plus seulement de se focaliser sur les broutards prêts à partir.

Plusieurs opérateurs ont déjà mis en place une démarche de préparation sanitaire sur le terrain sans attendre la publication du cahier des charges. La première préparation sanitaire en France remonte à plus de 10 ans. Les restrictions d’usage des antibiotiques et la pédagogie ont participé à résoudre ces difficultés. Le déploiement de ces mesures passe par une prise de conscience des intérêts que chaque acteur y trouve.

Conférence - Pourquoi et comment repenser les pratiques d'allotement des broutards...

MSD Santé Animale accompagne de façon inédite plusieurs opérateurs dans la mise en place concertée de la préparation sanitaire chez des naisseurs comme des engraisseurs, avec l’aide d’outils digitaux. Plus de 12 000 éleveurs nous ont déjà rejoints.

Tendances du Marché : Pénurie et Concurrence

Sur fond de décapitalisation et de crises sanitaires, c’est toute l’Europe qui manque aujourd’hui de bovins. Difficile de dire à quoi ressemblera la filière bovins viande dans deux ans, si ce n’est à un grand bras de fer entre les deux principaux débouchés des mâles, qui semblent jouer leur avenir.

Dans ce combat, l’engraissement en France de jeunes bovins (JB) gagnait du terrain depuis 2022. Mais, «depuis le début de l’année 2025, la tendance semble s’inverser» en faveur de l’export de broutards vifs, constate Boris Duflot, directeur du département Économie de l’Idele (Institut de l’élevage).«Il semble que la dynamique d’engraissement des mâles marque le pas», confirme Emmanuel Bernard, éleveur et président de la section bovine d’Interbev (interprofession).

La raison de ce retournement du marché ? L’aggravation de la pénurie de bovins, et donc de la concurrence pour les broutards français, qui a fait flamber leurs prix. Dans la course à la hausse des prix, les filières étrangères ont été plus compétitives que les françaises, puisque les cours des JB français progressaient moins vite que chez nos voisins européens.

Pour rappel, ce sont plus de 3 millions de veaux de race allaitante qui naissent chaque année - et deviennent broutards après leur sevrage. Ils ont principalement deux destinations : quatre sur dix sont exportés vivants pour être engraissés hors de l’Hexagone, autant sont engraissés en France et deviennent des JB (autour de 24 mois), selon les chiffres de l’Idele.

Cette deuxième orientation a le vent en poupe depuis 2022. Une relocalisation de l’engraissement qui se fait au détriment de l’export de bovins maigres, en chute continue depuis cette date. «Entre 2021 et 2024, les exportations de broutards ont reculé de 15 %, alors que les abattages de JB n’ont pas diminué», rappelle Boris Duflot, de l’Idele.

Soutien Politique et Volonté de la Filière

Ces dernières années, la filière «a privilégié l’engraissement et l’abattage en France», analyse l’économiste. Ce développement s’est notamment appuyé sur l’attrait de la contractualisation dans un marché morose. Plus qu’aucune autre filière, le jeune bovin offre une garantie de prix. Au deuxième semestre 2024, la part d’animaux sous contrat était au moins deux fois plus élevée chez les JB (23 % en races à viande, 28 % en JB laitiers) que chez les autres animaux, selon l’observatoire d’Interbev.

Le moteur du développement des JB est aussi politique : en 2021, Julien Denormandie, alors ministre de l’Agriculture, avait appelé à pousser cette viande dans les cantines scolaires. Peu après, dans le cadre du PSN (déclinaison française de la Pac 2023-2027), l’aide à la vache allaitante disparaissait au profit d’une subvention attribuée à l’UGB, mâle comme femelle, à partir de seize mois. Cette réforme visait à «favoriser l’engraissement et donc la valorisation des jeunes animaux sur le territoire».

Aujourd’hui encore, le soutien politique à l’engraissement ne se dément pas. Le 28 mai, un rapport parlementaire appelait à «mieux cibler les aides financières pouvant inciter davantage à l’engraissement des animaux sur le sol français». Les députés Thierry Benoît (apparenté Horizons) et Christophe Barthès (RN) y soulignent que «de nombreuses parties prenantes de l’élevage, dont la FNSEA et la Coordination rurale, appellent […]à une intensification de la politique de structuration de l’engraissement sur le sol français». Le but ? «Relocaliser la plus-value produite par cette activité», selon les députés. L’export d’animaux maigres, engraissés hors de nos frontières, est vu comme une perte de valeur ajoutée pour la filière.

Impact de la Décapitalisation et des Crises Sanitaires

La pression est d’autant plus forte que le cheptel bovin français recule depuis une dizaine d’années. Cette décapitalisation est due au vieillissement des éleveurs et au manque d’attractivité, notamment économique. À l’automne 2024, les maladies animales (FCO et MHE), à l’origine de nombreux avortements, ont aggravé la situation.

Décapitalisation et crise sanitaire touchent aussi le reste de l’UE. C’est bien toute l’Europe qui manque de bovins. Dans ce contexte de pénurie, les importateurs espagnols et italiens «sont prêts à acheter cher» les broutards français, rapporte Boris Duflot - les premiers pour servir leurs marchés à l’export, les seconds pour leur consommation intérieure. Or, ces deux pays absorbent 95 % des exportations françaises de broutards.

Résultat : «Les prix des broutards ont explosé», note Michel Fénéon, qui n’a «jamais vu une hausse comparable à celle observée depuis le début de 2025». Un exemple : début juin, la cotation du broutard charolais de 350 kg a gagné 47 % en un an (à 5,73 €/kg vif au 9 juin).

Adaptation et Évolution du Modèle d'Engraissement

Pour Sébastien Guedon, «le modèle d’engraissement français va devoir évoluer», en «modernisant l’organisation» ou en améliorant l’accompagnement financier. «Si on veut valoriser les animaux maigres et éviter qu’ils partent en Italie ou en Espagne, il va falloir trouver un modèle compétitif pour permettre aux abattoirs de mieux les valoriser.»

«Maintenir l’engraissement en France est un enjeu majeur pour toute la filière bovine», estime Sébastien Guedon, rappelant que «les JB sont une filière organisée et solide», construite au fil des décennies. Et de rappeler les atouts français pour cette production : «On a le support - le premier cheptel allaitant d’Europe -, un niveau génétique indéniable, des structures organisées pour accompagner l’engraissement, des abattoirs de proximité capables de valoriser les animaux, etc.»

«Ce ne sont plus uniquement les abatteurs qui s’inquiètent du manque d’animaux, il y a aussi les professionnels de la restauration, les GMS…, liste Emmanuel Bernard. Tout le monde est en alerte et se pose la question.» Par exemple, Compass, l’un des leaders de la restauration collective, a annoncé fin avril avoir contractualisé 1 500 animaux par an avec Terrena, avec valorisation des carcasses entières.

Dans la filière bovine, les cerveaux moulinent pour essayer de relancer la machine. «On ne va pas pouvoir inventer les animaux qui manquent, la seule chose à faire est de faire naître plus de veaux et de retenir les animaux nés en France», résume Emmanuel Bernard, d’Interbev.

De son côté, Emmanuel Bernard espère que la crise permettra au contraire de resserrer les liens, comme cela a été le cas il y a une quinzaine d'années, quand la filière bovine a commencé à être attaquée sous l’angle environnemental. En l’absence de consensus, «ce qui risque de se passer, c’est un report vers la viande blanche, prévient l’éleveur nivernais, car la consommation globale reste stable».

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