La politique alimentaire péroniste en Argentine : Un barbecue de définitions

Dès les débuts du gouvernement de Juan Domingo Perón, les pratiques alimentaires constituent non seulement une dimension essentielle de la politique de l’État, mais aussi un élément central de la propagande gouvernementale. Cet article s’oppose à la séparation analytique de l’étude des politiques de celles des imaginaires afin d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion sur le péronisme.

Dans cet article qui examine les aspects structurels et institutionnels caractéristiques de la politique alimentaire péroniste, je me concentrerai principalement sur ce que l’anthropologue Arjun Appadurai a appelé la « virtuosité sémiotique » de l’alimentation, c’est-à-dire sa capacité à transmettre des messages multiples en tant que symbole culturel.

Dans un premier temps, nous mettons l’accent sur le rôle central joué par les dimensions économiques, politiques et iconographiques de l’alimentation dans les politiques publiques, dans la culture commerciale, la santé publique, ainsi que dans les définitions du bien-être, qu’il soit social, national ou physique. Dans un deuxième temps, en replaçant l’étude de l’alimentation dans une nouvelle perspective, nous réinterprétons les éléments clés de l’idéologie « péroniste » que sont le nationalisme et le programme social argentin mis en place à cette période.

Il faut noter que la politique, la consommation et les imaginaires alimentaires figurent parmi les aspects les moins développés de l’historiographie argentine. Ils appartiennent aussi à un chapitre inexploré de l’histoire du péronisme. À cause des implications considérables de la politique alimentaire sur le régime péroniste, nous disposons ici d’un cas idéal pour étudier l’invention, l’appropriation et la manipulation des questions alimentaires par l’État.

Le rôle de l'alimentation dans la politique péroniste

La politique alimentaire était un élément central dans la mise en place de la politique internationale du commerce argentin et de la politique sanitaire publique. De plus, les travailleurs argentins dépensaient plus de la moitié de leur salaire en nourriture tandis que les syndicats réclamaient depuis longtemps une alimentation meilleure et à bas coût. La politique alimentaire péroniste constituait donc un moyen direct de rassembler et de conserver les principaux soutiens du gouvernement, c’est-à-dire les classes ouvrières et le mouvement syndicaliste.

En fait, l’augmentation de la consommation alimentaire, rendue possible par une augmentation de salaires, le contrôle des prix et l’intervention de l’État dans la production et la distribution des aliments, ont fait de la politique alimentaire un élément clé des stratégies symboliques ou matérielles d’amélioration du niveau de vie des catégories les plus populaires.

Cet article s’inscrit dans un long travail de réflexion sur l’étude de ce que le sociologue Juan Carlos Torre et l’historienne Elisa Pastoriza ont appelé « la démocratisation du bien-être » dans la période péroniste. Dans cet article, je vais à l’encontre des analyses qui ont tendance à séparer le politique et de l’imaginaire afin d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion sur le péronisme.

Tout d’abord, je montre le rôle central des dimensions économiques, politiques et iconographiques de l’alimentation dans la définition de la politique publique, de la culture commerciale, de la santé publique et du bien-être social, national et physique. Grâce à ce nouvel intérêt porté à l’alimentation, je suis en mesure de réinterpréter le nationalisme et le programme social, des concepts clés de l’idéologie péroniste pour les chercheurs.

Mon analyse démontre l’importance du rôle joué par l’État péroniste dans la résolution des problèmes nutritionnels et l’éducation diététique de la population. En 1949, le Ministère de la Santé organise une conférence attendue sur la politique alimentaire argentine, en présence d’importants spécialistes des secteurs de la nutrition, de l’agronomie, de l’hygiène publique ainsi que des dirigeants de toutes les agences gouvernementales liées à la production, la distribution et la consommation alimentaires.

L'augmentation de la consommation de bœuf : un symbole de souveraineté économique

Au-delà de son rôle comme symbole du bien-être des classes populaires, l’augmentation de la consommation de bœuf par tête a ébranlé l’image de l’Argentine comme économie exportatrice asservit au capitalisme international. En privilégiant la consommation intérieure au détriment des marchés extérieurs, la politique péroniste concernant la filière bovine a créé une puissante idéologie cherchant à atteindre la souveraineté économique.

Cette idéologie a permis à l’État de renforcer son engagement dans la distribution de la richesse nationale au profit de la population locale. Le gouvernement a déployé une série de mesures entre 1946 et 1949 afin d’augmenter la consommation de bœuf parmi la classe ouvrière pour laquelle cette denrée était considérée comme un luxe.

À la fin des années 1940 et dans les années 1950, une augmentation de la consommation de bœuf par personne ébranle l’image de l’Argentine, jusqu’alors considérée comme économie exportatrice soumise au capitalisme étranger. En préférant les consommateurs argentins aux marchés extérieurs, la politique péroniste concernant le bœuf a ainsi développé une puissante idéologie de souveraineté économique. Celle-ci a renforcé l’engagement de l’État à bâtir une nation prospère et industrielle comme à redistribuer la richesse nationale au profit de la population locale.

Entre 1946 et 1949, le gouvernement utilise l’augmentation de la consommation en bœuf pour affirmer le nouveau droit de la classe ouvrière à ce qui était auparavant considéré comme de la « nourriture de luxe ». Cette rhétorique était particulièrement significative pour les principaux partisans du péronisme, à savoir les classes populaires urbaines et les migrants de la classe ouvrière nationale, dont la demande en bœuf n’avait jamais été satisfaite par le passé.

Le gouvernement péroniste a ainsi tiré profit des notions populaires, scientifiques et historiques qui faisaient du bœuf un élément essentiel d’une alimentation idéale. Il a utilisé la consommation de cette viande pour construire une idéologie plus vaste qui cherchait par différents moyens soutenir le droit des secteurs populaires à revendiquer l’auto-gratification et plus largement, l’amélioration de leur niveau de vie. Aspiration populaire clé, la consommation de bœuf se trouvait au cœur d’une idéologie plus vaste qui visait la hausse du niveau de vie.

Les controverses et la redéfinition de la culture populaire

Notre analyse démontre enfin que le Péronisme n’a cessé de s’approprier et d’instrumentaliser les principales controverses en Argentine pour redéfinir la culture populaire, les discours d’inspiration de gauche et le discours médical, concernant notamment la consommation de bœuf et le nationalisme, le luxe, le droit et la santé, ainsi que l’intervention de l’État dans le domaine nutritionnel, l’éducation alimentaire du peuple et le lien entre le nationalisme, la tradition et la culture culinaire.

Alors que les universitaires spécialisés dans les questions alimentaires ont exploré les changements au sein des habitudes gastronomiques au fil des siècles, l’époque péroniste a été témoin d’une rapide transformation du régime alimentaire populaire et a produit l’exact opposé en moins d’une décennie. Au début des années 1950, une crise économique force le gouvernement à interdire la consommation de bœuf un jour par semaine et à mettre en place une grande campagne afin d’encourager la consommation de légumes et de fruits, en même temps qu’elle préconise de substituer le poisson au bœuf.

Afin de mettre en œuvre une nouvelle politique alimentaire, le gouvernement s’appuie sur la santé de la population et sur la préservation de la tradition culinaire nationale, les deux principes structurant le nouvel imaginaire alimentaire. Là encore, la politique alimentaire péroniste s’inspire des notions populaires et scientifiques en adoptant l’idée d’une alimentation variée comme base d’un style de vie sain. Ces idées répondent à une inquiétude généralisée par rapport aux changements dans les habitudes alimentaires populaires hors des repas traditionnels.

En conclusion, la politique alimentaire sous le gouvernement de Juan Domingo Perón en Argentine était un outil puissant de propagande et de définition du bien-être social, national et physique. L'augmentation de la consommation de bœuf, en particulier, est devenue un symbole de souveraineté économique et de redistribution des richesses, tout en redéfinissant les controverses culturelles et en instrumentalisant les discours médicaux et populaires.

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